‹ La vie amoureuse de la Grande Catherine de RussieChapitre 4 sur 12 · POLITIQUE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

POLITIQUE AMOUREUSE

La neige balayée, le printemps entrait comme un fou. Ce maître capricieux, bousculant Thiver à sa façon, secoue la Neva frigide, encadrée par ses quais de givre. Délivré, le fleuve craque, soupire, ouvre ses crevasses à l'eau jaillissante, entraîne dans la débâcle les miroirs mouvants qu'il broie avec fracas contre les pontons.

Le paysage remue. Les cristaux neigeux du Lac Ladoga glissent à la dérive, charriés par les eaux tourbillonnantes qui se précipitent vers la mer de Finlande, emportant dans une fuite écumeuse, camouflé en cygne, le dernier glaçon. Les bateaux affranchis soulèvent leurs coques luisantes. Les mâts ivres se balancent au rythme de l'eau.

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Engourdi par les frimas et les nuits brumeuses, le Jardin d'Eté s'éveille en sursaut, les bourgeons éclatent de joie, la sève coule, une lumière neuve étire les petites feuilles en spirale, l'herbe pointe sa langue verte entre les pavés de la Fontanka. Bientôt les lilas frileux, thyrses embaumés, se pencheront sur les pelouses. Un oiseau précurseur chante. Stanislas Poniatowski rejette pelisse, galoches, bonnet fourré, pour sentir la douceur du printemps sur son cœur amoureux.

Contre la grille d'or, il a arrêté son cheval. Déguisé en izvostchik (1), il attend. C'est son premier rendez-vous d'amour. Tout allègre il aspire l'air joyeux qui vient de la mer. Un peu de rose traîne dans le ciel gris. Viendra-t-elle ? Quelle ivresse de sentir la jeunesse se mêler à l'aurore !

L'Officier de garde s'approche, soupçonneux,rode autour de la voiture. D'un geste brutal, il secoue Stanislas qui feint de dormir : « Que faistu, si près du Palais ? Qui es-tu ? Où est ton maître ? )) Stanislas tremble que la Princesse ne soit surprise et reconnue peut-être. Le bon comédien sait grommeler, faire l'idiot avec tant d'es-

(1) Izvostchik : cocher.

prit, que le poTicier adouci par la bêtise de ce faux moujik, s'éloigne en sifflant sur le quai.

Il avait perdu tout espoir de voir paraître la Grande-Duchesse, lorsqu'un jeune garçon surgit soudain d*un bosquet de seringas. C'était elle. La voilà toute frémissante de son audace ! (( Je me suis échappée malgré mes femmes et mes serviteurs » et, prenant la main que lui tendait Stanislas, elle saute lestement dans la carriole. Le cheval part. Notre galant, distrait, d'une main nonchalante assemble les rênes, de l'autre enlace doucement la taille impérieuse qui s'abandonne.

Le cabriolet est étroit, la route si cahoteuse que les gentilles secousses ramènent la Princesse contre son cœur ! Sous la couverture, dans un accord tacite, leurs genoux fraternels se cajolent déjà. Il sent sa douce chaleur l'envahir. A la pointe du jour, Catherine exhale une odeur de caille égarée dans le thym. Elle tressaille et grelotte de volupté dans ses bras. Stanislas né voit plus la crinière qui flotte, la roue qui tourne. A une verste de la ville, une charrette est restée oubliée sur le chemin. Le cheval en prend ombrage, fait un écart brusque. La voiture se renverse, culbutant nos amoureux dans l'ornière.

Sans un soupir, la Grande-Duchesse s'est évatiouie sur la chaussée boueuse. Stanislas la voyant si pâle, plus pâle qu'une fleur de jasmin, s'imagine que la" pauvre est morte. « Catherine, Catherine )), s'écrie-t-il éploré, « avant de connaître mon bonheur, pourquoi faut-il l'avoir perdu ? » Sur le sol humide il sanglote. Quelle douleur de voir les paupières closes ! (( Ouvrez les yeux, ma bien-aimée ! )) Son coeur bat-il encore sous l'habit de satin ? Dans quel rêve est-elle murée pendant qu'elle épouse si étroitement la terre russe ? A grands cris Stanislas se lamente ; dans son désespoir il invente des mots sans suite, comme un enfant. Catherine reste sourde à son appel.

Stanislas, enhardi par la solitude, tenté par le visage qui s'offre sans défense, pose ses lèvres sur les lèvres charnues. Mystère de l'amour, cette première caresse a réveillé Catherine. Elle ouvre son œil étonné. (( Vous m'aimez donc ? », ditelle coquette et câline. — (( A en pleurer. Madame ! » Avant-propos de la volupté, angoisse qui précède l'amour, oii les corps avides sont tendus par le désir impatient, où l'esprit est captif de la chair, heure dorée semblable à un fruit mûr !

Par de tendres paroles, Stanislas entraîna Catherine chez son ami le Consul d'Angleterre, Thomas Wroughton, dont la maison voisine, parée de tulipes de Hollande, était à la disposition de ses amours. Encore étourdie, obéissante au destin, elle se laissa emmener en silence.

Lorsque Stanislas lui donna un corps intact, il reçut en échange sa tendresse gloutonne. Dans cette collaboration chaleureuse, il connut pour la première fois la joie ascendante qui bouleverse. Alors il garda jalousement Tempreinte de sa maîtresse et l'aima avec une dévotion qui ne devait jamais s'éteindre. « J'aime si passionnément, confessait-il, que je sens qu'un revers dans mes amours me rendrait l'homme le plus malheureux du monde et me donnerait un découragement total. )) Catherme est l'initiatrice qui révèle le plaisir ; Stanislas lui dévoile son âme sensible, ses faiblesses, ses hésitations et son fatalisme.

Elle regardait maintenant sommeiller sa proie ; ses doigts la frôlaient avec la surprise aiguisée qu'on éprouve à caresser le tissu inconnu qu'un marchand ambulant déballe. Dans l'ombre des rideaux, elle suivait la ligne des hanches un peu

saillantes et la courbe voluptueuse du ventre en forme de lyre. Une première possession serait-elle une primeur à laquelle on ne s'accoutume pas plus qu'à la mort ?

Le novice qui entrait dans la vie de Catherine s'offrait désarmé à une trop clairvoyante maîtresse. Qui prétend que l'amour est myope ? Je n'en crois rien. A l'instant où l'homme lassé ressent quelque rancune contre celle qui lui a dérobé sa virilité, la femme assouvie devient lucide. Elle regarde, dans un éclair de joie dominatrice, celui qui vient de perdre conscience et qui renouvelle ses forces devant son juge dévêtu.

Lorsque l'instinct de Catherine fut bien éveillé, elle s'aperçut soudain, avec une joie qui n'était pas feinte, que le plaisir primitif qui asservit la femme, lui suggérait, à elle, l'idée impérieuse de régenter. Son corps est ardent, son âme est froide, ses sens, loin de la détourner du désir de gloire qui l'obsède, ravivent en elle l'orgueil du pouvoir. Désormais son esprit ambitieux lui soufflera ses choix et ira jusqu'à endormir sa conscience. La voyez-vous restée en Allemagne, épouse fidèU de quelque principicule, entourée d'une ribambelle d'enfants téteurs ou piailleurs ? Elle eût tri-

coté sa vie au foyer conjugal sans connaître son génie !

C'est la virilité de sa nature, entretenue par 'des amants nombreux et inconstants, qui la prépare aux affaires de TEtat. Elle ignore la tendresse, elle n'a pas besoin d'idéal, elle n'a rien d'une mystique, cette matérialiste qui fait patenôtre. Elle régnera sensuellement sur ce pays de Russie où les femmes astucieuses, plus désireuses d'entreprendre que d'achever, choyées par la chance, ont réussi à gouverner un peuple efféminé, chrétien et masochiste.

Dans la chambre égayée de fleurs, toute proprette, blanche et rose, tapissée de chintz vernissé, dont les gravures libertines suspendues au mur, signées d'un certain Hcgarth, l'amusaient, Catherine pensait-elle à son premier amant ? Comparait-elle les baisers de Serge à ceux de Stanislas ? Une caresse est parfois associée à une autre caresse, une voix lointaine qu'on croyait oubliée se laisse entendre, un baiser échangé évoque une autre bouche.

Surpris de son propre plaisir, Stanislas ne s'ingéniait pas à découvrir celui de son amante. S'il avait été un séducteur, s'il avait entretenu des filles

au lieu de perdre son temps avec les philosophes, peut-être aurait-il retenu Catherine, peut-être aurait-il gardé son royaume.

Mais Catherine était trop jeune pour goûter l'amusement de devenir maîtresse d'école. Lei prouesses triomphantes du néophyte Féloignaient au lieu de la fixer. Elle confiait un soir au sénateur Yelaguine qu'elle se servait des hommes tant qu'ils valaient quelque chose ; après quoi, elle aurait voulu les jeter au feu comme de vieux meubles.

C'était au conmiencement de l'été 1757. Regardez la Grande-Duchesse, son mari avait rai son, elle marche plus droit avec ses petits pieds son œil brille, son nez est volontaire. Est-c< l'amour ou son épanouissement charnel qui lu donne l'équilibre, la confiance en soi-même e cette assurance qui étonne ? Les courtisans au: aguets, voyant les médecins aller et venir, la lan cette à la main, dans l'appartement de l'Impéra trice, ne résistent plus à Catherine qui connaît l faible de chacun et l'exploite. Attirés par la jeu

nesse, ils s'inclinent devant raudacieuse. Bestoujeff le chancelier, lui-même, n*hésite plus ; il veut gagner sa bienveillance et lui envoie par Stanislas un message.

{( Qui va là ? » C'est le musicien du Grand- Duc, répond notre Polonais en passant devant la sentinelle, enveloppé d'un manteau vénitien dont les plis traînent jusqu'à terre, la tête enfouie sous une perruque filasse. A pas feutrés, il grimpe comme un insensé, un violon sous le bras, par un escalier dérobé dont Narychkine lui avait montré les détours et qui menait droit au boudoir secret imaginé par Catherine pour recevoir ses amis après ses couches. ^ '

Cette petite pièce mystérieuse, composée d'une bergère en velours orange, de psychés, de paravents et de quelques chaises volantes, était séparée du lit de la Grande-Duchesse par un grand rideau de lampas jaune, qu'on tirait ensuite avec tant de soin que la chambrette improvisée devenait invisible à rœil le plus soupçonneux.

Stanislas entra furtivement, jeta sa perruque au petit chien qui se mit à la flairer en jappant. Catherine reposait dans un ravissant désordre. Elle avait accouché d'une fille trois semaines aupara-

vant. (( Dieu sait où ma femme prend ses grossesses ! )) s'était écrié le Grand-Duc, apprenant rheureuse délivrance. « Je ne sais trop si cet enfant est à moi et s* il faut qu'il reste à mon compte. )) Stanislas se sentait tout fier de cette paternité.

Que la beauté de Catherine était engageante dans sa grâce renouvelée, un mouchoir transparent croisé sous ses seins, ses jolies mains posées sur le clair linon. Il les baisa avec cérémonie, et ensuite, sans transition, car il aimait les contrastes, se roula sur le lit couleur de rose. Il avait oublié le petit griffon hargneux attentif à défendre la vertu de sa maîtresse. Crocs pointus, poils hérissés, celui-ci protestait contre les caresses rivales. La tête renversée au milieu des dentelles, Catherine riait aux éclats de la jalousie canine, éveillée par l'amant polisson qui, par taquinerie, lui mordillait la nuque.

Absorbés, ils oublient le chien qui se venge sur la fameuse missive de Bestoujefî. Les feuillets s'échappent, le roquet les mâchonne, les éparpille sur le tapis de Perse. D'une cabriole, Stanislas saute du lit, rattrape les pages, distribue quelques taloches bien appliquées et, devenu sérieux tout à

coup, présente à Catherine le message du Chancelier.

C'était un projet destiné à régler la succession au trône en faveur de Catherine. Bestoujeff la dirigera et partagera le pouvoir au besoin avec elle. Aucun danger à craindre si elle accepte, il glissera le document à la signature avec d'autres papiers sans importance. Entre deux amants et deux oraisons, Elisabeth y mettra son paraphe impérial, elle est si étourdie. Le tour sera joué. La Grande- Duchesse est flattée que le chancelier compte désormais avec elle. Mais, soit prudence, soit habileté, elle demande des retouches et le tem.ps de réfléchir.

Entre Catherine, Bestoujeff, Williams et Poniatow^ski, l'entente se fait plus étroite. Un secret les lie. Nos quatre associés complotent, papotent et conspirent. La guerre les rapprochera encore davantage avant de les disperser.

On se préparait à faire campagne contre le roî de Prusse. La guerre des trois cotillons, comme l'appelait Frédéric l'antiféministe, en faisant pirouetter ses Poméraniens sur les pavés de Potsdam.

A Pétersbourg, le parti français triomphe, dî-

tîgé par Tamant de 1* Impératrice, le vice-chancelier Chouvaloff. Catherine cache son mécontentement sous une feinte hypocrisie. Pierre, désespéré, n*a qu'une esp<6rance : être rossé par ses amis les Prussiens. Devant récroulement de ses projets, Williams arrache les cheveux de sa vieille perruque. Bestoujeff hésite. Son sentiment 1* incline vers r Autriche, mais sa prévoyance lui montre le favori Chouvaloff, guettant sa place. Poniatowski s'alarme pour la Pologne qui servira d'enjeu sanglant à toute les ambitions déchaînées : batailles gagnées ou perdues, sa pauvre patrie sera piéiinée.

Nos défaitistes s'assemblent en tapinois dans le boudoir de Catherine, pendant que sous les fenêtres du Palais le peuple crie : a A Berlin ! A Berlin ! » Les régiments déSIent sous le soleil de juillet. Allaient-ils à la victoire ou à la défaite ces Scythes qui lancent leurs flèches en courant dans une danse rythmée dont la mort est le but, ces cosaques du Don juchés sur leurs petits chevaux fringants, la lance à la main, poussant leurs cris sauvages dont ils s'enivrent ? Voilà les houzards de Valachie, l'infanterie, l'artillerie avec ses canons monstrueux appelés « licornes » qui ti-

rent, chose incroyable, neuf coups par minute. Puis viennent cinq cents chevaux trimballant les bagages du Maréchal Apraxine, sa tente d'Asie rouge et verte doublée d'un tissu d'or, trophée arraché au Grand Mogol, et sa vaisselle d'argent enfouie dans les caissons frappés à ses armes.. Quel tapage sur les pavés !

Les soldats modulent leurs refrains, plaintes stridentes des Scythes, chants nomades, marches militaires, mélancolie des fleuves, nostalgie du hameau. Stanislas a compté soixante-douze mille hommes.

Exaltée par le spectacle de cette jeunesse guerrière et dansante, par ce faste belliqueux, Catherine se demande indécise où est l'avantage de la Russie, dans la guerre ou dans la paix ? Tandis qu'elle se livre à ces réflexions, son chambellan annonce le Maréchal Apraxine venu présenter ses devoirs à Son Altesse Impériale.

(( Sortez, Messieurs, introduisez le Maréchal. )>, Il entre, grave, pesant. C'est un homme besogneux pour qui tricher au jeu est chose familière. Il mène grand train et son goût du luxe va jusqu'à couvrir ses habits de diamants. Afin d'augmenter son crédit à la Cour, il ne re-

culerait devant aucune trahison. Voilà Thomme à qui l'Impératrice confiait T honneur de ses armes.

({ Je pars tout à l'heure me mettre à la tête de nos soldats, dit-il, je n'ai pas voulu quitter Pétersbourg sans prendre congé de Votre Altesse Impériale. Puisque Sa Majesté est encore souffrante, c'est auprès de vous. Madame, que je viens prendre mes instructions. » Sur la table une carte était déplo)^ée av^c la petite Prusse bleue myosotis, la Pologne rose et la Russie jaune comme ses champ de blé. Catherine se pencha sur un fort de la frontière marqué de rouge. <( Monsieur le Maréchal, on prétend que Frédéric vous attend à Mémel avec ses Poméraniens rangés en bataille. » a Bah î que ferions-nous d'une bicoque comme celle-là ? Je préfère avancer par la Pologne vers la Silésie. » — (( Peut-être le roi de Prusse vous chargera-t-il dans votre marche ? » — (( En ce cas. Madame, je me défendrai, mais je n'ai pas l'intention d'attaquer les Prussiens en rase campagne. » — (( Il y a plaisir à causer avec vous, Monsieur le Maréchal, je vois que nous nous entendons à ravir. Si vous avez des doutes, écrivez-moi. Dieu vous garde. » Puis se levant majes-

tueuse et séduisante, le regard fixé sur la carte d'Europe, elle le congédia.

Elle était fatiguée, inquiète, un secret pressentiment Tavertissait que le jeu était dangereux. Devenue frondeuse, Catherine se balançait entre le péril qui la guettait et les honneurs ; son escarpolette, poussée par Poniatowski, frôlait le sol sans atteindre encore les cimes. Ils associaient leurs imprudences entre deux baisers et jouaient à cache-cache leurs jolies têtes.

Avait-elle eu raison d'écouter l'Anglais ? L'officier de bouche la prévint que le dîner était servi. Elle allait se mettre à table lorsque Sir Charles Williams entra sans sa morgue et balbutiant de colère : « Madame, voici le camouflet en plein visage que je viens de recevoir de Sa Majesté l'Impératrice. C'était dans le salon Blanc, je m'apprêtais à la saluer lorsqu'elle marcha vers moi. (( Monsieur l'Ambassadeur d'Angleterre, est-ce que Londres veut avoir toute l'Europe pour ennemie ? Vos armateurs ont manqué à mon pavillon. Le Prince Galitzine, mon ministre près du roi Georges, a demandé satisfaction. On a été sourd à mes représentations. Aussi je défends à tous mes ministres d'avoir aucune relation avec

VOUS et je vous ordonne de quitter Pétersbourg dans la huitaine. Que cela soit di-t : vous n'aurez point d* autre audience de congé. »

(( Mon ami, mon seul ami, s'écria Catherine, en lui tendant ses mains qu'il couvrait de grosses larmes, hélas, que vais-je devenir ? vous me laissez. Jamais je n'oublierai combien je vous suis obligée. Pour vous récompenser, je saisirai toutes les occasions de ramener la Russie à ses véritables intérêts, c'est-à-dire à être intimement liée à l'Angleterre : qu'elle lui assure par tous les secours en son pouvoir cette supériorité que l'Angle-' terre doit avoir, pour le bien de toute l'Europe, sur la France, leur commune ennemie, dont la grandeur est une honte pour la Russie ! Je m'étudierai à mettre ces sentiments en pratique. C'est sur eux que je veux édifier ma gloire. Vous m'avez montré mon chemin. Je m'en souviendrai toujours. Adieu, Monsieur. On vient. Si l'Impératrice entrait, je payerais cher votre amitié. »'

Un miois après le départ précipité de Williams, une estafette annonçait à la Cour que le Maréchal Apraxine avait remporté la victoire de Cross Jaegersdorf sur les Prussiens. Quelle rapide conquête ! Les Prussiens en déroute, ô surprise !

Catherine décida aussitôt de célébrer cet exploit à Oranienbaum avec tout l'éclat imaginable. Plus elle était anxieuse, moins elle voulait le laisser {)araître.

Attentive aux préparatifs de la fête, elle s'avançait dans l'allée, les bras pesant sous les roses et les guirlandes de lauriers. « Voilà une femme pour laquelle un honnête homme pourrait souffrir quelques coups de knout avec plaisir, n'est-ce pas, cher Comte ? » dit le Général Lieven à Poniatowski, qui regardait sa maîtresse comme un trésor. « Elle me ferait oublier toute prudence et même la Sibérie » , pensa Poniatowski en respirant le frais visage plus rose que les fleurs d'été.

Catherine était partout à la fois, secouait les cloches, chantait le Te Deum, parait la maison de feuillages, suivie de Lamberti, son jardinier, vieil original qui agitait ciseaux, corbeille, en prédisant d'une voix nasillarde que bientôt sa maîtresse, ravie par un vol d'aigles, deviendrait la plus grande souveraine de toutes les Russies.. « Ne souriez pas, petite Altesse, je l'ai vu, un soir, dans votre étoile qui filait, filait en montant vers le ciel. ))

Le Grand-Duc se tenait à l'écart, ses espé-

rances effondrées. N'avait-il pas cru les Prussiens invincibles ? Il ne pouvait dissimuler son déplaisir. (( Etrange attitude pour un héritier ! » murmuraient les officiers de service, montrant son front chagrin.

Les invités accouraient de Cronstadt et de Saint-Pétersbourg, qui en barque, qui en carrosse, les uns gravissaient les rampes et les gradins du parc, les autres tournaient en cercle devant le perron de marbre, tout intimidés d'esquisser une révérence devant Leurs Altesses.

Avant le souper, de jolis pages, porteurs de vases dorés, distribuaient aux convives, avec des sourires, les billets qu'on appelait a Valentins ». On les tirait au sort pour indiquer les places, sans souci de l'étiquette. Le hasard accorda la droite de la Grande-Duchesse au Comte Poniatowski ; M. de la Messelière, attaché à l'Ambassade de France, se trouva à sa gauche. A la table voisine, il y avait les Comtes Potocki, Branitcki, le beau Rzev^uski, un Sapieha, jeunes gens de figure charm.ante. Se retournant, Catherine leur dit tout bas en désignant Stanislas : « Messieurs, un jour je vous le donnerai pour roi. » Ce propos en l'air passa comme une plaisanterie.

Tout à coup le jardin s'illumina. Un char am- Sulant, traîné par des boeufs coiffés de feuilles, escorté de bacchantes rieuses, parut au détour de Tallée. Les voix ensoleillées d'Italie chantaient sur la musique d'Araga des airs si touchants que les seigneurs s'attendrirent sur la gorge rondelette de leur voisine.

La Princesse pria M. de la Messelière, Bon flûtiste, de souffler quelques airs de Rameau. Catherine était peu musicienne. Elle n'avait pas d'oreille et chantonnait faux, mais Poniatowski goûtait la cadence savante. Ses talons rouges rythmaient les gavottes maniérées. La société d'alors délaissait Lulli, s'engouait pour la musique nouvelle. (( Du train où l'art s'avance, disait Diderot, je ne sais oij il aboutira. » Rameau, le Stravinsky du jour, ne pouvait qu'être applaudi dans un pays qui comm.ençait à s'enthousiasmer pour l'art des ballets.

« Mesdames, Messieurs », le vieux jardinier, costumé en charlatan, un chapeau pointu sur la tête, débitait à présent son boniment ; « Venez, Mesdames, venez. Messieurs, à tous les coups l'on gagne, je suis marchand de bonheur. Entrez, c'est gratis. )) Seigneurs, chambellans, demoiselles

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