CATHFRINB DB RU38IS
d*honneur se précipitèrent aux tourniquets et s'arrachèrent fleurs, nœuds d'épée, porcelaines, éventails. Catherine voulait gagner les cœurs par des présents. Pendant le brouhaha, le Grand-Duc, ivre de vin de Tokay, s'esquiva et se perdit dans les bosquets avec sa sultane, Elisabeth Woronsoff.
Les lampions étaient à peine éteints, les laquais venaient de se coucher lorsqu'on apprit, ô stupeur, que le triomphateur de la veille, au lieu de poursuivre sa victoire, décampait, brûlant comme un dément ses équipages, enclouant ses canons devant les soldats consternés qui pleuraient ! Le gros Maréchal Apraxine apportait dans cette fuite éperdue un entrain endiablé. On n'y comprenait rien. Catherine, hélas, ne comprenait que trop. Quelles inconséquences, quelles imprudences, quelles folies ! Avait-elle été jouée par tous ces étrangers ? Au milieu des cabales son esprit aurait-il été égaré ?
Il fallait à tout prix parler à Stanislas avant le jour. Personne à qui confier un billet ! Ah oui, son coiffeur qui l'attendait pour défaire ses boucles. Elle griffonna : a Venez, très cher, me rejoindre sans tarder dans le petit pavillon du bois.
Je vous y attendrai jusqu'au matin. » Dans ses calculs elle avait oublié la maîtresse de son mari, qui soudain se dressa devant elle.
Pierre et sa compagne titubaient dans les boï^ d'Oranienbaum ; ils étaient gris. Sans respect, les arbres heurtaient son Altesse Impériale, les branches lui présentaient arme, la terre basculait. Pierre engueulait la lune, cette gueuse qui ne vou» lait pas sortir de son trou bleu. Ses zigzags accrochèrent un passant auquel il jeta d'une voix éraillée une grêle de jurons : a Quel est ce butor maladroit ?» — « C'est le tailleur », répondit Stanislas, qui changeait de métier à chaque rendez-vous. Elisabeth, moins pompette, n'eut pas de peine à le reconnaître sous son déguisement et décida de réveiller la jalousie éteinte du Grand- Duc.
Au moment où Stanislas pénétrait dans le pavillon, il fut assailli par trois hommes apostés, pris au collet et conduit brutalement vers la mer, dont on entendait le clapotis. Le Polonais sans plaisir offrait son âme à Dieu. Au bord de l'eau, virant
soudain, les soldats familiers le poussèrent dans une maisonnette entourée de sapins. Alors le Grand-Duc marchant vers lui :
— (( Avez-vous pris ma femme ? W
— (( Monseigneur, vous n'y pensez pas. y?
— (( Dites-moi la vérité, si vous parlez franc tout peut encore s'arranger ! »
— (( Je ne puis pourtant pas, pour plaire à Votre Altesse Impériale, lui dire que j'ai fait ce que je n'ai pas fait » . .
— (( Puisque vous vous obstinez, vous resterez en prison jusqu'à nouvel ordre. »
Pendant deux heures Stanislas médita, livré a ses pensées. Le Grand Inquisiteur de la Chancellerie secrète vint l'interroger : « Je crois que vous comprenez. Monsieur, déclara le prisonnier, qu'il importe autant à l'honneur de votre Cour qu'à moi-même que toute cette comédie finisse avec le moins d'éclat possible et que vous me tiriez d'ici au plus tôt. »
Au petit jour, Stanislas fut ramené à Pétersbourg dans un carrosse en glaces. Il attendait son sort sans patience, lorsque la Grande-Duchesse parvint à lui glisser un billet le priant de faire des avances à la maîtresse de son mari. Le lendemain.
invité au bal, Stanislas ne manqua point de faire danser Elisabeth Worontsofî et, s*inclinant : « Vous pouvez rendre quelques personnes heureuses. » — (( Cela est déjà presque fait, venez au pavillon de Monplaisir, Leurs Altesses y passent la nuit, vous m'y trouverez. ))
On introduisit Stanislas dans l'appartement enfumé du Grand-Duc, qui vint gaiem.ent à sa rencontre, la pipe aux lèvres : (( Tu es un grand fou de ne pas m'avoir mis de la confidence. Si tu l'avais fait, tout ce grabuge ne serait pas arrivé. » Stanislas convint de tout ce que l'autre voulut et, pour l'amadouer, flatta le maniaque sur son génie militaire. Les louanges le mirent en belle humeur. « Puisque nous voilà bons amis, il manque encore quelqu'un ici » et, passant dans la chambre de sa femme, il la tira du lit sans lui laisser le temps de m^ettre ses bas et l'amena nu-pieds devant Stanislas. « Eh bien le voilà ! J'espère que vous êtes contents de moi. »
Pierre fit mille espiègleries. Elisabeth fut coquette, Catherine réservée. Enfin le Grand-Duc se leva : (( Bonne nuit, mes enfants, je crois que. vous n'avez pas besoin de mes services », et il sertit dignement avec sa maîtresse.
Cédant à cette invite conjugale, Catherine esquissa une caresse qui se figea. Glacée, distraite, les yeux rivés vers la porte, elle épiait des bruits cachés. Dans Tair flottaient des menaces invisibles. Quelle serait la main cruelle qui allait le? rassembler ?
ÊSs^&'i^i^a^Ss 82 '^^=^5«£g:S.g3^.^Sï