CLOITRE OU ALCOVE
Que ne ferait-on pour un ruban, un beau ruban rouge liseré de jaune où se tortillerait une croix aubergine ? Pierre avait promis le cordon de Sain te- Anne à Léon Narychkine, à condition toutefois qu'il acceptât d*épier Catherine et Stanislas et de lui rapporter leurs propos. Un vaniteux reste toujours un vaniteux, surtout lorsqu'il est courtisan. Changer de maître est chose facile : l'ingratitude se trouve partout, même à la Cour.
Léon Narychkine, séduit par le ruban moiré, applaudit au nouveau programme. Que dites- vous de ce traître, reniant son ami Stanislas, patelinant Elisabeth Worontsofî aux dépens de sa bienfai-
trice ? Celle-ci, outrée de ce procédé déloyal, cherchait par quelle leçon piquante lui montrer Tenvers de la vanité.
Une inspiration céleste la poussa vers son boudoir chinois. Là, elle trouva l'impertinent vautré sans façon sur son canapé, les jambes en l'air, la tête enfouie dans les coussins, fredonnant une chanson obscène. Comme le goujat semblait ignorer sa présence, Catherine, agacée par cette insolence, fit signe à Tatiana Jouvievna, grosse servante réjouie, mère fouettarde à' la main lourde, de s'avancer. Les voilà revenant vers le chanteur, deux verges d'orties dissimulées derrière leurs jupons. Léon, gouailleur, chantait maintenant à gorge déployée. Quelle bonne farce ! Tatiana le déculotta en s'esclaffant, le maintint frétillant sur le canapé, malgré ses mea-culpa. En cadence, dominant ses plaintes, elles lui administrèrent, en veux-tu en voilà, une frottée guillerette qui lui rendit l'échiné courtoise et des manières de grand seigneur.
La... figure enflée, il resta trois jours à !a chambre... Il en sortit pour célébrer ses noces avec M"^* Zakrefsky et ne se vanta à personne du badinage. Catherine n'était pas rancunière. Léon
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n'était pas rancunier : en souvenir de cette correction, elle le nomma par la suite grand écuyer et, comme dans les contes, il vieillit à ses côtés dans le même Palais, témoin peu gênant, offrant Tétrier à sa maîtresse fidèle qui chevauchait à travers l'histoire de monture en monture.
Le matin du mariage, elle était assise à sa coiffeuse enlevant ses papillotes, lorsque Léon, en passant, lui jeta un billet cacheté et s'enfuit. Il courait porter sa tête au perruquier. Tout le Palais était sens dessus dessous, les demoiselles d'honneur s'agitaient à la recherche des diamants impériaux pour en parer, selon la coutum*e, la spirituelle, la galante Marie Worontsoff, promise au Comte Boutourline et la belle Zakrefsky, fiancée de Léon.
M^" Schmidt, gardeuse de ce troupeau virginal, ne savait oîi donner de la tête; elle morigénait les effrontées que cette double noce mettait si fort à l'envers. La nuit, si un page espiègle voulait arriver à la chambre des Demoiselles, il fallait passer sous l'œil vigilant de la vieille fille, gourmande comme une chatte, à qui on payait péage en bagatelles, douceurs et friandises.
Catherine décacheta le pli : (( je me sers 3e cette voie pour vous avertir que le Comte Bestoujeff a été arrêté, privé de ses charges et dignités. » Le billet n'était pas signé. Saisie d'effroi, Catherine reconnut T écriture de Poniatowski. Quelle angoisse, quelle tragédie!... que faire ? Elle lisait et relisait la stupéfiante nouvelle. Une sueur froide mouillait ses tempes ; elle faillit tomber (( de son haut » mais ce n'était pas l'heure de s'évanouir. Dissimuler, dissimuler toujours ; elle essaya un sourire dans Ja glace qui la reflétait blafarde. (( Passez-moi la boîte de rouge », et s'empourprant les pommettes, le poignard au cœur, elle revêtit, telle une somnambule, le grand habit de velours de Tours rehaussé de dentelles d'argent, préparé par ses soubrettes, pour assister au mariage des demoiselles d'honneur.
A l'église. Princes, Chambellans, Dames et Seigneurs se regardaient soucieux ; personne ne songeait à la cérémonie, les chants d'allégresse sonnaient faux, les épousées laissaient la cire de leurs "cierges s'égoutter sur les habits brodés. Jamais mariage de bouffon ne fut plus lugubre, et pourtant, depuis huit jours, les paris étaient ouverts entre le Comte Osten et l'hetman Razou-
mowsky pour savoir des deux mariés lequel serait cocu le premier.
Pendant la noce, la Grande-Duchesse s'approcha du Prince Troubetzkoï, chargé de l'enquête. Sous prétexte de regarder ses rubans, elle lui dit à mi-voix : « Avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels ou plus de criminels que de crimes ? Est-ce vrai que le Maréchal Apraxine, revenu des armées, au premier interrogatoire s*est laissé mourir d 'apoplexie ? )) — « Oui, Madame, on parle même d'une tabatière empoisonnée qui circule. »
Catherine frissonna. Quant au Chancelier on racontait tout bas son courage. Arrêté en plein Conseil, il s'était écrié : « Que la volonté de l'Impératrice soit faite '! » Les grenadiers lui arrachèrent son épée et le poussèrent dans son carrosse. Rentré chez lui, il fut fouillé, déshabillé, laissé nu au milieu de ses papiers scellés. Bestoujeff ricana d'un rire infernal ! Quelle comédie pour ce premier personnage de l'Empire ! (( J'ai froid, je grelotte. Qù est le Docteur Boerhave 7 Qu'il entre, qu'il tâte mon pouls fiévreux. )) Alors, à la dérobée, il lui glissa un bfllet qu'il avait eu soin d'écrire pour
la Grande-Duchesse : « Vous n*avez rien à craindre, Madame, tout est brûlé. »
Si Catherine était hardie et se vantait d'être la plus téméraire des femmes, les derniers événements dépassaient sa hardiesse. Les flammes avaient-elles vraiment anéanti ce maudit manifeste imaginé par Bestoujeff pour lui donner le pouvoir ? Elle ne connaissait que trop la négligence russe. Malgré le mot du chancelier, elle en doutait et pria Stanislas de s'en assurer.
Voilà notre Polonais en correspondance suivie avec un prisonnier d'Etat. Quelle incertitude ! Quelles transes ! Catherine ne dormait plus. Chaque jour lui apportait une angoisse nouvelle ; elle était cernée dans un cauchemar. Hélas ! elle avait raison de trembler. Un matin, son valet de chambre arrive tout bégayant : Stanislas avait été trahi, ses lettres étaient entre les mains de la police.
Aussitôt le Vice-Chancelier dem.anda le rappel du conspirateur. Stanislas partira sans un adieu, sans une caresse à cette orgueilleuse, sans même se retourner. Ils n'auront pas le droit de s'écrire.
A cette nouvelle, Catherine révoltée tourna au-
four de sa chambre pour apaiser son cœur en désordre. Sanglotante elle se jeta sur son lit et, tournée contre le mur, laissa tomber une à une des larmes qu'elle écrasait sur ses joues fardées. Le bonheur n'est pas comme la volupté, il n'a qu'un visage. Menacée de perdre ce bonheur, elle se découvrait pour Stanislas une ardeur jalouse ; elle ne voyait plus son caractère chancelant ni sa vanité théâtrale ; elle oubliait son esprit indécis et tourmenté et ne pensait plus qu'aux vers licencieux qu'il lui déclamait sur l'oreiller en la cajolant. Bientôt, la colère emportant sa tristesse, elle sécha ses pleurs, tempêta, jura et décida qu'elle se vengerait de tous ces diplomates à perruque.
Catherine ne savait quel témoignage donner a son amant. Prudente, elle finit par se contenter d'un certificat à sa façon adressé au père de Stanislas : « Charles XII a distingué votre mérite, je saurai distinguer celui de votre fils et l'élever peut-être au-dessus de Charles XII lui-même. » Langage d'Impératrice sûre de son fait ; pourtant, à cette minute même, la disgrâce pesait sur elle !
Tenue à l'écart, elle est plus délaissée que jamais. Ses partisans s'éloignent. Seule une sœur de la maîtresse de son mari lui témoigne une tendresse
accaparante. La Grande-Duchesse domine cette petite ; elle fascine la future Princesse Daschkoff , elle l'envoie chaque soir chez sa sœur Elisabeth pour lui rapporter les méchancetés complotées : (( J*ai surpris le mot « exil », puis ils se sont tus. Le Grand-Duc a peur de moi, moi je n*ai pas peur de lui. J*ai bien entendu, oui, Madame, ils n*ont pas craint de dire qu'ils vous enfermeraient dans un cloître pour toujours. »
Tondue comme la première femme de Pierre le Grand ! Catherine caressait *ses cheveux tressés deux fois autour de son front à la mode de Moscou et qui, dénoués, tombaient jusqu'à ses chevilles. Son exubérance se heurterait à des barreaux, son ambition étoufferait dans une cellule close au lieu de s'épanouir dans un empire sans limite ! Une Supérieure à la place de Ministres, des nonnettes indociles au lieu d'amants complaisants ! Quelle bouffonnerie ! Pour son imagination ambitieuse, ce royaume grillé serait bien petit, et le voile trop modeste pour ses convoitises. « Renoncer à l'empire ? Jamais. Je suis résolue à régner ou à périr. )) Qui parle de renoncement ? Cette cabale ourdie par des pochards, elle la renverserait.
A Tâge où les pleurs suffisent à dissiper la ranfcune, elle avait tout supporté, tromperie, déceptions, humiliations. Il est vrai que Pierre venait alors implorer son secours, l'appelant « Madame la Ressource )), s*emparant de ses conseils, sans dire merci. Comme elle n'était avide que de pouvoir, peu lui importait la gratitude. Mais puisque une ligue de soudards et de flatteurs 1* écartait, il était temps d'agir.
Les femmes sont timides jusqu'au jour où elles se com.parent. La jeune Allemande, qui était arrivée dans !a grande Russie, n'ayant pour toute fortune que ses yeux d'ardoise changeants comme les toits de sa petite ville, le teint rose et un corps avantageux, avait compris que son seigneur, ce fantoche, n*était pas son maître. Alors, pourquoi partager la fortune hasardeuse de cet imbécile capricieux dont les lubies entraîneraient !e pays sur des écueils ? 11 disait : a Je ne suis pas né pour les Russes, je ne leur conviens pas. Je suis persuadé, du reste, que je périrai dans ce pays. )) Catherine riait de ces superstitions mais* les écoutait volontiers, tout en s 'éloignant de cet époux maussade. Entre eux l'hostilité était latente. -
Pour reconquérir la sympathie de 1* Impératrice, elle alla jusqu'à feindre une syncope et s'alita. Un médecin accourut, elle le repoussa et demanda en gémissant le confesseur de Sa Majesté.
Voilà le Grand-Duc radieux, escomptant déjà un veuvage. Il avait promis à Elisabeth Woronsoff de l'épouser en attendant de l'élever au trône. Cette maîtresse au teint olivâtre, toujours jurant et crachant, faisait déjà les honneurs des appartements privés.
Cependant le pope, attendri par la piété de sa pénitente comédienne, confia à l'Impératrice combien sa nièce était touchante, elle si douce, outragée par un époux qui narguait la vertu à sa porte. L'Impératrice devait protection à cette malheureuse que Dieu avait donnée à sa garde. La beauté ensorcelante de la Grande-Duchesse avait entortillé le pieux vieillard ; il s'était laissé charmer par cette éloquence persuasive qui finissait toujours par avoir raison du confesseur, des amants ou du mari. Catherine se souciait peu des moyens. Les hommes, hypnotisés par sa volonté, devenaient des instruments dociles.
A la yemaniie du prêtre, la Souveraine fit appeler sa nièce. Catherine se précipita à ses genoux et la supplia en larmes de la renvoyer à sa mère. Derrière un paravent, le Grand-Duc et les Chouvaloff chuchotaient.
(( Dieu m'est témoin combien je vous avais aimée, petite fille, dit l'Impératrice, mais je suis lasse de votre orgueil : vous vous imaginez que personne n'a plus d 'esprit que vous. »
Le Grand-Duc sortit de sa cachette et cria : (( La vipère, elle est d'une méchanceté terrible et fort entêtée. »
L'Impératrice, sévère, s'adressant à Catherine :
— (( Vous vous m.êlez dans bien des choses qui ne vous concernent pas. Commuent avez- vous osé envoyer des ordres au Maréchal Apraxine ? »
La Grande-Duchesse répondit hypocritement que jamais pareille idée ne lui était venue.
— (( Les lettres sont là, pourtant, dans cette coupe, pouvez- vous nier les avoir écrites ? »
Catherine reconnut aisément ses billets plies au milieu des houppettes et des fards. Elle affirma que ces lettres prouvaient son innocence.
— (( Puisque vous les avez lues. Madame,
VOUS savez bien qu'elles ne contiennent que quelques conîpliments. »
Sa Majesté, menaçante : « Bestoujeff déclare qu'il y avait entre vous et le Maréchal une correspondance suivie. »
— (( Si Bestoujeff dit cela, il ment. » Alors, pour Tépouvanter, l'Impératrice lui
murmura à l'oreille : (( Eh bien, puisqu'il ment, je lui ferai donner la torture. »
La Grande-Duchesse, sans perdre contenance, un peu pâle : « Votre Majesté est maîtresse de faire ce qu'elle jugera à propos. »
— (( Retirez-vous, Madame, jusqu'à nouvel ordre. Tâchez de vous rendre digne du pardon que j'ai l'intention d'accorder. Songez que vous devez être bien heureuse d'avoir affaire à une Souveraine qui ne connaît pas la peur. »
Après cette entrevue, elle confia à ses intimes que la Grande-Duchesse aimait la vérité et la justice ; elle déclara, en outre, qu'elle ne supporterait pas de la voir s'exiler. Le Vice-Chancelier, favori en titre, 'fut invité à user de sa séduction pour la faire renoncer à ce départ. Il en usa si bien qu'il poursuivit de ses déclarations la Grande- Duchesse sous les yeux jaloux de l'Impératrice,
bop malade pour défendre son bonheur. Le favori ne cachait pas ce jeu cruel ; il ambitionnait le double emploi. Ainsi il aurait pied dans les deux Cours, mais Catherine ne se souciait pas de lui. Elle avait déjà fait son choix.
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