‹ La vie amoureuse de la Grande Catherine de RussieChapitre 7 sur 12 · INTERRÈGNE · texte numérisé non relu

INTERRÈGNE

PétersHourg s'est toujours complu 3ans le scandale. Alterné avec la médisance, il distrait les parasites de cour. Vers cette époque une piquante Princesse Kourakine, beauté frivole aux yeux rieurs, fut surprise par son amant, le Général Chouvalofï, dans une de ces minutes d*abandon qui laisse peu de doute au plus myope. Elle lutinait Orlofî, aide de camp querelleur. Le Général, grand maître de Tartillerie, interloqué par cette familiarité inattendue, se fâcha avec magnificence, appela ses gens pour étriller Teffronté. Orloff eut tôt fait de les abattre d*une bourrade et de quelques soufflets ; tous les laquais y pas-

sèrent ; on prétendait qu'ils étaient cenl. Comptant leurs bosses et se frottant le derrière, ils s'esquivèrent clopin dopant, laissant les adversaires face à face et la Kourakine provocante sur le canapé, ramenant autour de ses jolies jambes écarquillées, sa cape qui avait glissé dans la bataille.

Chouvaloff, confiant dans la hiérarchie militaire, eut l'imprudence de faire choisir l'infidèle. La princesse frétillante donna la préférence à la beauté et voici que la renommée s'accrocha à Grégoire Orlofî, vainqueur de ce dud en chambre, devenu soudain, grâce à sa complice, le lieutenant à la mode.

Dès que Catherine apprit l'esclandre, sachant qu'on pouvait s'offrir les amants de la Princesse Kourakine les yeux fermés et goûtant les aventuriers plus encore que les aventures, elle résolut de connaître de près ce héros, si fou, si joueur, sî endetté, qu'on prétendait toujours couché entre deux lits ou assis entre deux bouteilles. Le blond batailleur la changerait du sombre Polonais dont Williams, dépravé, avait exaspéré la subtilité maladive. Comme il logeait sur la place, en face des fenêtres du Palais, elle surveillait à la dérobée

ses sorties tapageuses, ou bien voyait la belle Kourakine le rejoindre, cachée sous une mante. Son désir, aiguillonné par une curiosité jalouse, glissait vers les volets clos. Enervée, elle en fit confidence à une de ses servantes qui trouva aussitôt le remède : « Si vous jurez. Madame, de ne pas vous trahir, je vous l'amènerai. »

La soubrette descendit l'escalier quatre à' quatre, rencontra Orloff qui rentrait un peu gris et le frôla au passage en souriant. Il s'arrêta, la cajola, l'embrassa, fourragea d'une main distraite son corsage entr 'ouvert. Rougissante, elle rajusta ses rubans en désordre et l'invita à la suivre chez sa maîtresse, dame fort honnête, aussi belle qu'aguichante, toute férue de lui, mais désireuse de garder l'incognito.

(( Souffrez que Je bande ces beaux yeux avec le fichu que voici, vous n'aurez pas lieu de vous repentir de votre audace, je le jure sur ma vertu ! » Orloff, amusé par la fille moqueuse, consentit volontiers à tout ce que celle-ci proposait. Elle le poussa dans un cabriolet, s'installa à ses côtés et, pour mieux le dérouter, fit galoper les chevaux plusieurs fois autour du palais.

On s'arrêta enfin. Le galant, emoustillé mail

docile, se laissa conduire vers Talcôve inconnue. Pour tromper son impatience, Catherine avait retiré ses atours. Orloff arracha le bandeau. Elle était nue. L'artilleur, qui ne perdait pas son temps en badinage, installa sans plus de cérémonie ses batteries dans le lit de la belle. L'heure n'était pas aux révérences. Pour se mettre en appétit il prit toutes les privautés imaginables. A quoi bon palabrer, la vie est si courte. Cette luronne était trop bavarde; il lui ferma la bouche, et le duo se poursuivit au gré de leurs désirs. La gloutonnerie d'Orloff était insatiable, la nuit passa en prouesses, culbutes et forfanteries. Catherine ne se plaignait pas, ses scrupules étaient passagers, elle ignorait le remords.

Trompée sans trêve, elle ne croyait pas à \h constance. Sans doute, pour cacher ses fantaisies devant l'Europe attentive, il importait de jouer à l'amante inconsolée. La sensiblerie était alors si à la mode. Que de larmes î Pour dissimuler le cynisme on pleurait en musique, les colombes se becquetaient sanglotantes. Greuze recueillit ces pleurs, les déposa sur les joues pâlies oii Boucher piquait des mouches de velours et en mouilla tous «es tableaux.

HTandis que Stanislas promenait ses soupirs dans les parcs de Varsovie, Catherine affichait sans vergogne le chagrin d'une maîtresse éplorée, et pourtant elle est la femme la moins romanesque du siècle. Si elle aime ardemment l'amour, les effets de la passion lui demeurent étrangers. Dans les aventures du cœur, elle ne dépérit pas, elle ne se consume pas, son flambeau s'éteint, un passant le rallume. Un amoureux la quitte, elle ne gémit que quelques instants dans sa chair, et pas dans son cœur. Le vocabulaire qui accompagne les liaisons de son temps ne lui est pas familier. Malgré les apparences, c'est une fenome raisonnable, en retard d'un siècle. De même que l'art, l'amour a ses styles. Elle aurait pu tenir compagnie à Henri IV, son héros préféré, qui comprenait, comme elle, derrière la courtine, l'hospitalité à draps entr 'ouverts.

Mon amant... elle répétait ce mot avec la voix d'une débutante, mot inusable qui, comme phénix, renaît de ses cendres ; Orlofï pourtant n'était pas poète ; il l'avait quittée sans rien demander, si peu curieux, excepté de plaisir. Catherine était satisfaite du visiteur nocturne. Comme elle était meurtrie ! Quels muscles ! Décidément, la Prin-

cesse Kourakine avait du goût ! Elle se sentait dominée enfin par cet Hercule rose à tête d'ange. De sa famille, elle savait seulement qu'ils étaient quatre frères, quatre soldats, Fédor, Alexis le Balafré, le petit Théodore et enfin Grégoire. En pensant qu'il ignorait même son prénom, elle s'endormit.

Pendant que le plaisir était invité au Palais, la mort s'était introduite furtivement au chevet de l'Impératrice et comptait ses derniers jours.

Au temps de l'Epiphanie 1762, le ciel était noir, la terre était blanche, l'Impératrice, embaumée, gisait horizontalement entre ce ciel et cette terre, écrasée de velours et d'argent. Sous le couvercle de cristal ses yeux apprêtés ne voyaient plus les nuages bas suspendus sur son cercueil. Balancée doucement par les grands ressorts du corbillard à housse, tramée par douze chevaux caparaçonnés que tenaient en main des cosaques, Elisabeth Pétrowna passait. Son régiment ouvrait la marche. Ses grenadiers, porteurs de flambeaux, avaient revêtu la casaque de deuil.

En chape améthyste, les chantres précédaient le char, depuis les petits bambins aux voix flûtées qui trottinaient, le nez rougi, dans la neige, jusqu'aux ténors à barbe, échelonnés selon leur taille comme les tuyaux de Torgue dont ils allaient tenir Toffice. Une taloche adroite ramenait dans les rangs les petits retardataires qui gonflaient d'avance leurs joues et soufflaient sur leurs doigts gelés, car l'hiver était rude. Les régiments de Préobrajensky, de Séménovski, d'Inguermanie et l'artillerie de la garde formaient la haie ; chaque officier, immobile, saluait de Tépée la dépouille mortelle.

Guindé, malingre, dissimulant mal ses singeries devant la foule ébahie, la démarche gênée par des guêtres trop serrées, Pierre III conduisait le deuil. Un chien échappé le rejoignit en jappant, ce qui provoqua chez les badauds quelques facéties vite étouffées. Catherine, dans son carrosse, affectait une attitude accablée et son chagrin imposait respect au peuple qui s'inclinait en se signant. Des paysannes, le mouchoir rouge noué sous le menton, se frappant la tête contre le sol glacé, s'écriaient en chœur : a Protège-nous, petite mère, tu es une sainte du Paradis. »'

(( Amen, répondaient les moujiks. Celle-là aura pitié ^e nous. » .

Le lieutenant Orloff, attiré par ces pompes et par les lanternes allumées, entrevoit, voilé de douleur hypocrite, un profil de déesse qu'il reconnaît soudain. Dans la personne très auguste de sa souveraine, il retrouve la folle maîtresse qui Tavait enivré plus que le vm, celle dont il avait entendu les soupirs amoureux. C'était Catherine, sa Catherine. La diablesse, que sa bouche était fraîche ! Un orgueil insensé s'empara de lui. Il aurait voulu prendre à témoin les régiments qui passaient, crier ce bonheur à la foule, aux Woronsofî et aux Chouvaloff, danser, chanter, réveiller la morte, confier sa joie au vieux Maréchal Razoumowsky, le veuf clandestin qui suivait, baigné de larmes, le cadavre qu'il avait si souvent pressé sur son cœur. Il espérait surtout éveiller l'attention de Catherine. Mais elle, insensible, ne voyait que la ville qui devait lui servir de tréteau oij, costumée tour à tour en Minerve ou en Bellone, elle allait se faire encenser par l'Europe.

Au retour de l'enterrement, le Baron de Breteuil. Ambassadeur de France, excédé par les liturgies slavonnes, sentait ses petites jambes lui

rentrer dans le ventre : il était consterné des persiflages auxquels s'était livré l'Empereur pendant la cérémonie mortuaire. Quel scandale ! Celui-ci parlait haut, face au cercueil, invectivait les assistants, s'égosillait de kyriés en grimaçant devant les dévotes ahuries. « Le diable m'emporte, se disait Breteuil, si je sais quelle sera l'attitude du Tsar vis-à-vis de ses alliés. » Il était perplexe et retournait le problème dans sa grosse tête : « Oui ou non, les Russes vont-ils se battre ou conclure la paix ? Que faire ? » Fallait-il user son éloquence aux vents de la Baltique en baisant les généraux sur la bouche ? Fi donc, la vilaine mode ! L'Ambassadeur de France n'aimait guère ces embrassades.

A quel nouveau caprice Pierre l'excentrique allait-il se complaire ? Apporterait-il cent mille honomes à Frédéric comme un enfant cède ses soldats de plomb à un camarade ? Breteuil ne tarda pas à le savoir. Le brailleur lui préparait un tour à sa façon. Un soir, l'ayant prié de partager son souper, l'Em.pereur se leva précipitamment de table, entre le premier et le second service, renversa sa chaise, se jeta à genoux et, le verre à la main, s'écria devant le portrait du Roi de Prusse,

Hans une exaltation guerrière : « Mon frère, nou» conquerrons l'univers ensemble. »

L'Ambassadeur de Louis XV n'avait qu'a plier ses bagages. Il tempêta, mais curieux des événements, eut le bon esprit de ne pas quitter un pays où la patience est maîtresse du destin. Les mécontents augmentaient ; chacun se plaignait de l'Empereur dont les lubies faisaient frissonner. On apprenait avec effroi qu'il avait commandé au menuisier de la Fontanka une vingtaine de lits destinés à de nouveaux couples. Démarier les courtisans en série devenait sa marotte. Il riait de cette farce ; lui-même, prêchant d'exemple, devait convoler à nouveau dans cette fournée matrimoniale. Les conjoints tremblaient dans leur chair de se voir imposer qui un maître répugnant, qui une compagne détestée. Ils s'abordaient : (( Est-ce toi mon mari ? Est-ce toi ma femme ? » Les registres étaient prêts, les matelas emplumés, les popes avertis. De consentement, pas question.

Sur un .ordre impérial, Soltykofî était revenu. On le pressait d'avouer publiquement qu'il était père du césar évitch, mais Serge répugnait à perdre la Catherine de sa jeunesse, la tendre et rieuse

compagne des beaux jours. Avant d'enfermer sa femme dans un cloître, l'Empereur avait résolu de la promener par la ville, en butte aux risées, avec une pancarte dans le dos, écrite de sa main, où le peuple verrait en grosses lettres : (( Mère du Bâtard », et, pour que les illettrés n'en ignorassent rien, un crieur le proclamerait à la foule.

L'inscription aurait pu être mise au pluriel., Grâce à son valet de chambre Skourine, qui se prêtait à ce jeu dangereux, Catherine avait escamoté son dernier bâtard par l'escalier de service^ Orloff donnait des enfants comme les pommes aux pommiers, et Catherine s'offrait sans réserve. Cette générosité ne manquait pas d'héroïsme, puisque son mari était autocrate et qu'elle ne partageait plus son lit. Dans le sien, elle avait négligé d'inviter la prudence.

En avril, donc, Catherine allait être mère pour la troisième fois ; elle avait beau serrer son corset à étouffer, l'enfant était décidé à voir le jour. Celui-ci devait naître dans le silence, sans compliments ni pétards. Chut ! le mari soupçonneux était à la recherche d'un éclat. Le terme fatal approchait. Quel stratagème inventer afin

'd'écarter l'Empereur ? Le fâcheux se promenait de long en large dans les appartements, clignotant de son œil fourbe, la pipe à la bouche.

A la première douleur, elle appelle son valet de chambre. Par une inspiration heureuse, Skourine se souvient de la joie éprouvée par Pierre devant un bel incendie. Alors, sans hésiter, il allume une brindille sousl le toit de sa propre maison située dans les faubourgs de Vassiliostro. « Au feu ! au feu î » Le tocsin sonne. Quelle flambée, quelle gerbe ! La fumée monte. L'Empereur se précipite pour éteindre le brasier, les planches crépitent, le toit vert se tord, la peinture répand une odeur de térébinthe. Quelle aubaine ! On fait la chaîne jusqu'au fleuve, les eaux éclaboussent les pieds du Tsar qui jure et distribue, par la même occasion, force coups de bâton à ses sujets : il est le plus heureux du monde.

Cependant Catherine, courageuse, étouffe ses cris sous une couverture de laine. Elle a juste le temps d'accoucher d'un garçon qu'on nomme Bobrinsky ou le petit aigle dans les fourrures. Son père, Orlofî, l'emporte emmailloté dans sa douillette, tandis que, pâle et blessée, Catherine continue son rude métier d'Impératrice. Elle disai*

à Narychkine, retour de T incendie : « Vous ne pouvez imaginer ce qu*il en coûte, parfois, pour être belle ! »

Quelle ingéniosité il fallait déployer pour que èette liaison restât secrète, et pourtant Orlofï ne la quittait pas plus que son ombre. Sans doute l 'obscurité de sa naissance favorisait cet amour que les plus soupçonneux n'auraient pu découvrir. « Si Orloff est inconnu, pensait Catherine, tant mieux ! mon amour le rendra célèbre. Je j'élèverai plus haut que les anciens boyards ; je lui taillerai dans mon hermine un petit manchon bien doux. »

L'instinct de Catherine avait découvert le partenaire vigoureux dont, elle avait besoin pour se hisser au trône qui, en Russie, n'est ni héréditaire ni électif, mais occupatif. Chaque homme en place et son lit pour trem.plin, voilà sa devise. Au moment où les biceps deviennent utiles, elle picore au hasard de son désir dans une famille de géants. A chaque saison de sa vie, comme une girouette en quête du vent, son cœur intuitif la guidait vers l'homme nécessaire : après Soltykoff, toquade de l'adolescence, Poniatcwski, petit maître de la politique amoureuse, enfin Orloff, chasseur d'ours et fauteur de Coup d'Etat.

Le Baron de Breteuil, pesant les mots, écrivit à Versailles : (( Je ne serais pas étonné, connaissant le courage et la violence de l'Impératrice, qu'elle ne se portât à quelgue mesure extrême. »

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