‹ La vie amoureuse de la Grande Catherine de RussieChapitre 8 sur 12 · VA-TOUT · texte numérisé non relu

VA-TOUT

(( Il faut tuer les abeilles pour manger tranquillement le miel », dit un proverbe russe.

Le jeudi 8 juillet 1762, à Péterhof, F Impératrice s'est retirée dans sa chambre ouverte sur les terrasses. Il fait lourd. L'orage qui opprime son cœur va-t-il éclater 7 Les eaux jaillissantes apportent un peu de fraîcheur. Au bout du tapis vert, elles dessinent sur Thorizon marin un point d'interrogation. Catherine, immobile, interroge le destin.

Doute-t-elle de Favenir confié aux trois frères Orlofî, trois gaillards qui, par amour d'elle, sont déterminés à tout ? Des chefs, ceux-là. Les sol-

dats en raffolent. N'ont-ils pas juré de les suivre jusqu'à la mort 7 Têtes d'anges, muscles de fer et coeurs d'acier. Voilà les conjurés qui vont lui offrir une couronne. Pour une fois, ces risque-tout n'ont rien laissé au hasard. L'Empereur voulait licencier la garde, casser les officiers. Grégoire Orlofî les achète, un à un, avec 200.000 roubles volés à la caisse du régiment. Pierre menaçait de changer 'de religion. Grégoire soulève le clergé au nom de l'Impératrice. Les trois officiers ont promis, dans les quartiers, brevets et décorations. La générosité esl facile. Ils versent l'or, l'hydromel ambré déborde des écuelles de bois. On trinque sur les tambours.

A la veille de cette merveilleuse aventure qui va transformer sa vie, était-elle chagrine ou ,jo3'euse, cette Impératrice de trente-trois ans, fraîche, épanouie comme une pivoine entre-bâillée dans un jardin bien entretenu ? Ses joues lisses sont appétissantes. On y mordrait de bon cœur. Elle éclate de vie, son sang chaud bouillorme dans les veines bleues qui courent sur ses seins rebondis. Peu importe, elle le laisse bouillonner à son aise. Dans cette soirée solitaire oh l'espéraiice l'élève déjà à la plus haute fortune, Catherine

pèse ses chances, regarde sa vie passée, entrevoit Tavenir lumineux, car chez elle tout est calcul,; même l'audace.

Voici dix-huit ans qu'elle sw morfond dans l'ennui et la solitude, dix-huit ans qu'elle supporte les grossièretés de son époux. Maintenant elle se rebiffe contre l'insulte dont il l'a éclaboussée au dernier banquet de la Paix, devant quatre cents personnes, en lui criant à travers la table : « doura! » (( imbécile! » le mot tinte encore à ses oreilles. Il a osé. Le rouge lui monte aux joues. Puisque ce fou a perdu le peu d'esprit qu'il avait, si toutefois il en a jamais eu,; laissons-le à son sort ! Catherine, confiante dans la hardiesse et la bravoure des Orloff, se couche tranquille et donne rendez-vous à la chance demain. Vendredi, est-ce un jour favorable pour une révolution ?

A cinq heures, le matin suivant, Alexis Orlofî entre sans irapper . « Je viens vous chercher. Madame, tout est prêt. » L'Impératrice s'habille à la hâte ; un peu d'eau de rose sur ses doigts, un peu de poudre sur son nez, la voilà prête. Elle demande simplement : (( Où est l'Empereur ? » — «A Oranienbaum. » — « Que se passe-

t-il ? )) — (( Avant la prière du soir le bruit s'est répandu comme une tramée de poudre que Sa Majesté vous avait fait arrêter. A cette nouvelle un soldat s'en fut à toutes jambes de caserne en caserne annoncer que vous étiez perdue. Aussitôt Talarme a été donnée. Venez, Madame, àPétersbourg, nous vous proclamerons souveraine de nos coeurs et de la Grande Russie ! »

A cinq verstes de la ville, Grégoire Orlofî les rejoint, monte sur le siège, le teint animé, rose, fort, tendre et délicieux, affichant sa passion par mille folies. Les amoureux échangent des regards complices. L'orgueil brille dans l'œil clair de Catherine. Sur la route sablonneuse, les chevaux fourbus refusent d'avancer. Dieu soit loué ! Voici le cabriolet du coiffeur. Quel étrange équipage ! Une Impératrice flanquée de son amant et de son perruquier vont faire un coup d'Etat.

Catherine a franchi la cour de la caserne Ismaïloiv^ski. Un tambour bat aux champs. Les soldats débouchent de toutes parts, la bousculent. Quel désordre ! Quelles clameurs ! C'est à qui baisera ses mains, embrassera ses bottes, palpera ses habits dans une dévotion frénétique. Ces piailleurs hurlent : « Voilà notre sauveur ! »

Catherine rit de toutes ses dents blanches. Sa' belle humeur plaît aux soldats, sa grâce rondeletle les émoustille. Deux cosaques entraînent dans la cour un pope ahuri. Grégoire Tinvite à lever sa croix. D'une voix stridente, les officiers (jurent fidélité à "Catherine. En avant vers Notre- Dame de Kazan !

Le clergé s'est joint au cortège. Dans sa précipitation le Père Ambroise a posé sa mitre de guingois : émaux, diamants, opalines flamboient au soleil. Il avance dans sa cliape couleur ciel, le globe impérial appuyé contre sa barbe en éventail. L'Impératrice s'en empare. Qu'elle est légère la boule d'or dans sa petite main volontaire ! A ce geste les soldats applaudissent, chantent, acclament, les cloches de Saint-Nicolas répondent aux cloches de Saint- André. Catherine pleure de joie, d'émotion et de crainte aussi.

Près du jardin Cosanski, apparaît la Princesse Daschkofî ; les honunes se saisissent de sa petite personne, la font sauter comme une poupée parmi les hurrahs. Lutte joyeuse ! ses manchettes sont déchirées, elle est en lambeaux. Catherine l'arrache à ses admirateurs et saute à cheval. Elle a emprunté ï'uniforme du Capitaine Galitzine. Sur

sa tête coiffée d'une toque de zibeline, elle a glissé une couronne de lauriers ; ses cheveux flottent sur ses épaules, ses joues sont en feu. La culotte verte bien collée sur ses jolies jambes fougueuses qui pressent son cheval alezan, Tépée à la main, il ne lui manque plus qu'une dragonne.

Quel est ce jeune timide qui s'avance en tremblant pour lui présenter le gland d'argent perdu dans la bagarre ? C'est Potemkine, un sous-officier sans importance. A-t-il seulement un galon ? Catherine regarde le visage radieux de l'adolescent qui s'approche. Que d'amoureux. Plus femme que souveraine, dans un regard circulaire elle veut plaire à tous et s'offre à chacun. Précédée par les tambours, les fifres et les clarinettes, elle passe devant la troupe « Mes enfants, suivez votre colonelle ! » et d'un mouvement spontané entraîne les régiments vers Péterhof où devait dîner l'Empereur.

A mi-chemin, halte'! Le Général Ismaïloff se jette à ses pieds : a J'apporte à Votre Majesté l'abdication de l'Empereur. Voici sa lettre. Il renonce à la couronne. Il pleure. Madame. » — '<( Dieu soit loué! s'écria Catherine, j'épargnerai ainsi à ma patrie une guerre civile. Hors la liberté,

yites à votre maître qu'il aura ce qui lui plaîf. » Puis, sans tarder, elle envoie Alexis Orloff surveiller son mari, car on prétendait que les paysans se soulevaient en sa faveur.

L'Impératrice rebrousse chemin. Quelle cavalcade ! Escortée des régiments Préobragensky, elle rentre triomphante dans sa capitale, accueillie par les sourires de son peuple. Sur les marches du palais, son fils, la Cour et le Saint Synode l'attendent. Aphone, brisée d'émotions, elle se jette tout habillée sur son lit.

Il y a des journées où tout s*embrouille et otf, pourtant, tout s'enchaîne. Catherine embellit les événements où l'ambition et l'amour, depuis le matin jusqu'au soir, ont été ses partenaires fidèles. Grâce à eux, elle a gagné son va-tout. La voici souveraine autocrate, personne ne lui résiste plus, excepté son amant dont elle est prisonnière puisqu'elle l'aime.

A la fin de l'après-midi, le lendemain, Orloff était vautré dans la chambre de l'Impératrice, une de ses bottes crottées traînait sur le parquet luisant. Il déchirait en bâillant dépêches, placets, suppliques. Familier, autoritaire, il avait abandonné sa jambe duvetée de poils

roux à Sa Majesté, qui pansait gentiment quelques égratignures attrapées en poursuivant des paysans obstinés à défendre le Tsar avec leurs faucilles.

Sur la ville s*attardait une lueur cuivrée, il faisait clair encore. Par les fenêtres ouvertes montaient les vivats, échos frémissants d'une révolution qui s'éteint dans la joie.

La petite Princesse Daschkofî, toujours indiscrète, se croyant encore l'enfant gâtée, pousse la porte brusquement et, voyant Orlofî en cette posture cocasse : « Que faites-vous là, malheureux ? Ne déchirez pas ces env^eloppes, personne n'a le droit d'y toucher ; ce sont les papiers de l'Etat. » .(( Elle m'a demandé d'en prendre connaissance », répond Orloff indifférent en montrant l'Impératrice du doigt. La Princesse rougit et ne peut dissimuler l'antipathie qu'elle éprouve pour cet athlète si sûr de lui qui s'interpose entre elle et sa bienfaitrice, et, voyant que les amoureux ne se soucient plus d'elle, marmotte : « J'espérais que les services rendus par l'amitié ne seraient jamais considérés comme un fardeau. » Catherine, par pudeur, n'ose la congédier et regarde tour à tour son amant et l'alcôve.

Soudain, elle comprend que l'univers russe lui appartient avec ses terres vierges et ses fleuves dolents. Est-ce possible ? Les caprices de Sa Majesté feront foi. Veut-elle des pastèques ? Elle en est friande : elle déclarera la guerre f)our en semer dans ses vergers. Préfère-t-elle du caviar, ces perles fraîches et salées qui étonnent la langue ? Il arrivera de flottille en flottille jusqu'à la porte du Palais. La Tsarine est toutepuissante, elle peut imposer ses favoris et même les travestir en grands seigneurs. Pourquoi pas ?

Vite un parchemin tout neuf ! Elle va libeller son premier oukase en faveur du lieutenant Grégoire son amant. Le chanceux, il aura un grade a faire pâlir les jaloux et le titre de Comte lui ira à merveille. Où est le sceau impérial ? Docile comme une petite fille qui trace une page d'écriture, elle signe, la main hésitante : Catherine.- Un orgueil grandissant la pousse hors d'elle-même.- Le beau paraphe ! Enfin elle va convertir ses joies en présents, troquer ses terres, échanger ses serfs contre un baiser. Si elle est joyeuse, Grégoire doit être heureux, que le peuple soit jovial ; elle l'exige. Comment ne pas être heureux après une révolv'aon qui se termine en apotMose sans qu'un

seul moujik Tait payé de sa vie ? a Venez, cher Comte Grégoire, murmure-t-elle, coquette, que je vous donne votre récompense. »

Ces mots ne sont pas achevés qu* Alexis Orloff, échevelé, en sueur, entre précipitamment, la face blême d'horreur, une balafre rouge cinglant son visage d'une ligne de sang. Dans son désespoir, en titubant, il s'effondre aux genoux de Catherine et commence par un grand signe de croix sa lugubre confession : « Mère, il n'est plus de ce monde. Personne pourtant n'avait préparé sa mort. Comment aurions-nous jamais osé porter la main sur l'Empereur ? Mais, Impératrice, ce malheur est arrivé ; nous étions' ivres et lui aussi. Il se disputa à table avec le Prince Théodore Bariatinsky ; nous n'eûmes pas le temps de les séparer que déjà il n'était plus. Mais nous sommes tous pareillement coupables et méritons la même punition. Aie pitié de moi, Majesté, ne fût-ce que pour l'am.our de mon frère. Je t'ai tout dit, je t'ai tout dit ! Il n'y a plus rien à chercher. Le monde est triste pour nous, car nous avons mérité ta colère et nous avons perdu notre âme pour toujours. ))

Catherix^e se lève : (( L'horreur que me cause

cette mort est inexprimable ; c'est un coup qui me renverse. » — <( Madame, s'écrie la Princesse Daschkofî, c'est une mort trop soudaine pour votre gloire et pour la mienne. )> En silence, Catherine précède Alexis Orlofî dans la chambre voisine. Lorsqu'elle revint, elle souriait, et commanda ses larmes avec ses habits de deuil.

A l'étranger on s'arracha les gazettes annonçant la surprenante, la prodigieuse nouvelle. Frédéric II s'écria de Potsdam : c Pierre est un imbécile, il s'est laissé d'-'troner comme un enfant que l'on envoie se couch^:r. » A Varsovie, l'amour l'emportant sur la raison, Stanislas Poniatowski n'eut qu'un désir : traverser la frontière, coûte que coûte, afin de rejoindre sa bien-aimée victorieuse et couronnée. Il est prêt à partager son sort, son lit et même son triomphe.

Là-bas, sur le qui-vive, épiant les lettres, il attend son appel avec une impatience fébrile que rien ne peut calmer. Comme il fut déçu par la première d'-'pèche dont le papi^:r tremblait entre «es doigts ! : 'f Si vous venez ici, vous risquez

de nous faire massacrer tous les deux ; je vous écrU rai plus longuement demain. »

Grégoire Orloff et s^s frères n'auraient reculé devant aucune bravade ; ils veillaient autour de leur impériale maîtresse qu'ils se passaient et se repassaient dans un chassé-croisé familial.

Par quel moyen se débarrasser de Stanisia* le gêneur ? L'astucieuse et clairvoyante Catherir>e l'a trouvé. En don de joyeuse rupture, elle lui offrira la Pologne. Un royaume, c'est assez galant, et, sans tarder, elle lui transmet sa décision. Alors, sur un grand papier ramé d'or, tout d'un trait, sans hésiter, elle écrit à Poniatowski.

2 août 1762.

u J'envoie le Comte Kayserling, Ambassadeur de Pologne, pour vous faire Roi, après le décès

de celui-ci. Tous les esprits ici sont encore en fermentation ; je vous prie de vous retenir de venir ici, de peur de l'augmenter.

Le bon Dieu a mené tout à la fin qu'il s'était proposée et tout cela est plus un miracle qu'un fait

prévu et arrangé, car tant de combinaisons heureuses ne peuvent être ensemble sans la main de Dieu.

« J*ai reçu votre lettre! Une correspondance réglée serait sujette à mille inconvénients, et je n'ai pas le temps de faire des billets doux, nuisibles. Je suis très gênée, j'ai mille ménagements à garder. Je ferai tout pour vous et votre famille et, avec cela, je sens tout le poids du gouvernement.

(( Adieu. II y a dans le monde des situations étranges. ))

Situation étrange, en effet. Si l'Europe attend le succès avant d'applaudir, Voltaire Voltaire s'empresse et écrit à M"'^ du Deffand : <( Je sais bien qu'on reproche à Cateau quelques bagatelles au sujet de son mari, mais ce sont des affaires de famille dont je ne me mêle point. »,

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