LES PRETENDANTS
Voilà r Impératrice veuve et libre. Lorsqu'elle accommocîait avec une hypocrisie aimable la mort de Pierre, dans quelle mesure croyait-elle à ses propres mensonges ? « Je n'obéis pas aux règles de la morale pure que je ne saurais comprendre, disait-elle, je me laisse mener par mon cœur. »' Qu'entendait-elle par le cœur ? Catherine brouillait volontiers les battements rythmés de cet organe avec le tumulte chatouilleux des sens. Elle en confondait les soupirs, les nuances, les trilles. Ces instruments sont délicats, il faut apprendre à s'en servir, et elle s'en servait sans arrière-pensée. La' nuit oij elle s'oublia avec l'assassin de son mari
était une nuit comme les autres. Elle n'était pas sadique et l'embrassa sans y songer jusqu'au matin. Pourquoi aurait-elle eu des remords ? La Providence avait pensé à tout, sauf à verser l'oubli dans la mémoire d'Alexis Orloff qui se reprochait sa main leste en serrant sa maîtresse dans ses bras. Poursuivi par les cris du Tsar réclamant à tue- tête son chien, son nègre, son violon, hanté par la gorge serrée dans le fichu noir, il voyait le corps révulsé se débattre, cadavre crispé attaché obstinément à ses cauchemars.
Voilà donc l'Impératrice libre. Sa Majesté n'était pas un médiocre parti. Aussi les prétendants, qui ne connaissaient pas la peur, se mirentils en tête de l'épouser. Stanislas, Orloff, Potemkine la courtisèrent, chacun selon son tempérament, l'un en soupirant, l'autre avec brutalité, le troisième, enfin, avec des paroles onctueuses et des fantaisies éblouissantes.
En attendant de faire sa demande, Grégoire Orloff, oublieux des distances, la battait comme plâtre, ce qui donnait du piment à leur liaison. Ce n'est pas qu'elle aimât particulièrement à être battue, elle, une dominatrice, mais lorsqu'elle avait été bien festoyée dans son lit à baldaquin,
SOUS les linons bleutés, ses rêves étaient plus doux.
Mais voilà Stanislas qui parle d'arriver à Pétersbourg. Quel ennui d*être veuve ! Quelle complication ! Comment écarter les prétendants ?
(( De grâce, ne me faites pas roi, supplie Stanislas, rappelez-moi près de vous. » Dans ses notes secrètes il ajoute : <( Je ne veux d'un trône que si j'ai la certitude d'épouser l'Impératrice. Sans elle, la couronne n'a point d'appas pour moi... Près d'elle, je ferai plus de bien à la Pologne comme particulier que roi ici, et pourtant,si je devenais roi, l'Impératrice pourrait penser à m 'épouser ; sans cela le mariage ne se fera jamais. ))
Tandis que le Polonais, indécis, hésite entre la patrie, l'ambition et l'amour, Catherine n'a qu'une crainte, Orloff. a Vous lisez mes lettres avec peu d'attention, écrit-elle à Stanislas. Je vous ai dit et répété que je cours les derniers risques de différents côtés si vous mettez le pied en Russie.^ Vous vous désespérez, je m'en étonne, car enfin tout homme raisonnable doit prendre son parti. ))' ^
L'Impératrice avait pris celui d'épouser Grégoire Orlofî. Toute frémissante de cette déci-
sioîi, elle eonvoque son Conseil, simple formalité courtoise, puisque la volonté Impériale est souveraine. A sa stupeur, Panine dresse sa haute taille : (( L'Impératrice peut faire ce qui lui plaît, mais Madame Orloff ne sera jamais Impératrice. »,
Catherine n'insista pas.
Lorsque le Comte Cheremetieff, Grand Chambellan, et d'autres seigneurs moscovites furent priés d'attendre le réveil dolent du favori, ou de caracoler à la portière tandis, qu'enfoncé dans les coussins du carrosse, Orloff se prélassait, les doigts entrelacés à ceux de Catherine, ils récriminèrent à mi-voix. Razoumovski et le Comte Boutourline s'enhardirent, protestant à grands cris. Catherine était amoureuse ; peu lui importait murmures et doléances.
Orloff est omnipotent, il se pare ostensiblement d'un portrait de l'Impératrice entouré de diam.ants plus gros que des noisettes. Il l'affiche et s'afnche avec une goujaterie qui n'exclut pas des incartades dont l'éclat scandalise les moins timorés. Il est vrai que ce portrait est l'insigne de ses fonctions. L'amour joint à la peur rendait Catherine souple et soumise, malgré des traîtrises qui duraient parfois plusieurs semaines. L 'ingrat, où
était-il ? A la chasse à l'ours ? Son Hercule aimait lutter avec Tépieu contre les géants poilus qui se dressent à l'improviste sous les sapins blancs. Ou bien au cabaret ? 11 troussait sans doute, entre deux verres de vodka, une bohémienne caressante.
Mais voici que, sur les bords de la Volga, une révolte éclate : amour, querelles, préséances sont oubliés. Pougatcheff, un déserteur, dont la figure ressemblait étrangement à celle de Pierre III, se fait passer pour l'Elmpereur échappé à ses bourreaux ; il proclame qu'il ira châtier l'Impératrice dans son palais et couronner l'enfant. Le petit Grand-Duc Paul, à qui un serviteur répète ces paroles, s'écrie : (( Quand je serai grand, je me ferai rendre le trône que Mam.an a usurpé. » Catherine ne l'entend pas ainsi. Puisque cet enfant peut devenir son maître et son empereur, elle l'éloigné insensiblement du Palais où il n'aura pas de place avant sa mort. Mais le peuple, crédule, ami des légendes, avide de résurrection, suit la fortune de Pougatcheff, massacreur de nobles, qui protège soldats et paysans, palabre dans les villages en promettant la richesse des autres.
Attaqué depuis Kazan, la ville tartare, jusqu'à
Orenbourg, cet homme rusé s'échappe, les isbas lui donnent asile, mille cœurs l'accompagnent ; par miracle, il bat les généraux envoyés à sa poursuite. 11 est partout, invisible et puissant.
Le pays tremblait devant Pougatcheff, lorsqu'un jour, sans défense, il fut livré par ses complices et ramené dans une cage de fer à Moscou. — (( Cela finira par des pendaisons, disait l'Impératrice, déjà moins éprise d'idéal philosophique : je déteste la violence. )) Elle signa pourtant l'ordre du supplice, car elle n'aimait pas les revenants.
La superstition pouvait lui jouer un mauvais tour et les imposteurs étaient dangereux. Plus tard, un ivrogne, Bogomolof, ayant eu la fantaisie de se faire passer pour son mari, elle lui fit couper le nez pour rafraîchir sa mémoire, commanda le knout sans indulgence et l'envoya en Sibérie méditer sur la manie des grandeurs.
Maintenant, la peste est à Moscou.
Par une délicate attention, Grégoire Orloff est envoyé pour enrayer l'épidémie macabre. Il n'a pas peur. La ville est délivrée, l'ordre rétabli, la peste en fuite.
A Pétersboiir;^, Catherine, dans le si]<:nce ce
la ville endormie, dépouille son courrier matinal. Il est six heures et demie du matin ; déjà elle a fait son feu elle-même, le chien qui janpe aura sa crème, elle a bu son café Lien fort. Elle ouvre une lettre de M. de Voltaire : « M. le Grand Maître Orlcff est un ange consolateur, il a fait une action héroïque. Je conçois qu'elle a dû bien émouvoir votre cœur partagé entre la crainte et Tadmiration. ))
Catherine a-t-elle craint de le perdre en l'exposant à la mort ? Elle n'ose répondre. L'ami terrible revient. Vite, qu'on dresse sur la route de Gatchina un Arc de Triomiphe en marbre rose; son héros ressemble aux anciens Romains de la République dont il a le courage et la générosité.
11 a reconquis Catherine qui rêve de nouveaux exploits. C'est Alexis Orlofï, le frère de Grégoire, qui en sera l'ouvrier. Maître de Négrepont, il gagne, avec l'aide des vents, d'un amiral anglais et d'un aventurier catalan, la bataille navale de Tchesmé : « On n'a rien à répondre à une bataille gagnée, ajoute Voltaire, des lauriers sur une tête pleine d'esprit font le plus bel effet du monde. Madame, Votre Majesté Impériale me
rend la vie en tuant les Turcs : Allah I Catharina ! J'avais donc raison, j'étais plus prophète que Mahomet. Tous ces Comtes Orloff sont des héros et je vous vois la plus heureuse, ainsi que la première Princesse de l'univers. »
Catherine la Grande a pour amante la chance qui, seule, lui reste toujours attachée. La Prin- (cesse de l'univers aurait bien voulu que ces héros s'attardassent à ramasser leurs lauriers dans les eaux bleues, pour goûter un peu la joie de la liberté. Hélas ! Voilà Alexis qui revient à la hâte : (( Il nous est tombé sur la tête comme une iavalanche ! n
Il y a, ce soir, divertissement à la Cour; l'Impéî-atrice reçoit dans ses appartements de l'Ermitage. Où a-t-elle appris l'art de la mise en scène ? Elle avance, majestueuse, balançant son grand panier «le satin jaune. A force de tendre le cou, elle Uonne l'illusion d'être grande. Le cordon de Saint- André, chiffonné à la taille, tranche bleu azur sur le corsage busqué où les bijoux étincellent. Une petite couronne en goguette est posée
tout en haut de ses cheveux tirés à la Chinoise pour mieux laisser voir son fr:>nt dominateur, touché par le génie. Le repentir caresse une épaule blanche et toute ronde. Une poudre légère argenté sa coiffure. Trois révérences en entrant, à gauche, à droite et au milieu, permettent à sa physionomie mobile de se poser de groupe en groupe : elle a tout vu. Puis l'Impératrice va s'asseoir à une table de jeu où ses partenaires habituels l'entourent.
La jeunesse joue au macao, les gagnants ont droit de puiser à pleine cuiller des diamants tassés dans une coupe de jaspe. Personne ne s'en prive; de jolis doigts trichent un peu sous des regards complices. Parmi les cris de joie, les rires et non sans jalousie, les invités partagent le reste du butin répandu sur la table. Que d'animation ! Dames et seigneurs voient déjà leurs habits d'apparat transformés en châsses scintillantes. Quant à Sa Majesté, elle joue à concurrence de dix roubles et le plus sérieusement du monde, avec Alexis Orloff, Stackelberg, Strogonoff qui perd toujours et s'en irrite.
Plus mécontent que de coutume, il s'énervait et, oubliant la présence de l'Impératrice,-
s'était mis à arpenter le salon : a Si cela continue, je vais perdre tout mon argent, je serai ruiné. » Arkharofï voulut le faire taire. — « Laissez-le, je suis habituée à ses boutades. Voilà des années qu*il bougonne ainsi. Moi non plus, je n*aime pas perdre, j'ai ma manière de jouer. N'est-ce pas, Potemkine, que je joue selon les règles ? »
L'Impératrice prenait plaisir à interroger Potemkine et se retournait volontiers vers son futur favori pour lui demander conseil, car il flattait avec esprit et maniait la louange mieux que quiconque. Depuis l'incident de la dragonne, le jour de la révolution, le jeune sous-officier, nommé Colonel et Chambellan, avait ses entrées au Palais.
Ce soir-là, dans cette partie mouvementée, Orloff était donc le partenaire de Sa Majesté. Potemkine s'était approché de l'Impératrice ; penché sur son épaule, il lui répondait en russe.
— (( Tu oublies l'étiquette, cria Orlofî, puisque Sa Majesté te parle en français, tu dois lui répondre en cette langue. ))
— (( Et depuis quand, riposta Potemkine, estil impertinent de répondre à Sa Souveraine dans la langue du pays ? Du reste, je n'ai pas d'ordre à recevoir de toi. )>
Il la frôlait, incliné sur son jeu, s* approchant de son oreille pour contrefaire la voix d'Orloff :
— (( Quels sont vos atouts, Madame ? » Alexis irrité par ce manège, lui cria : — u Laisse Sa Majesté tranquille. Va-t*en, vilain perroquet ! ))
— (( Je resterai, ne t*en déplaise, toute la nuit, si ma présence ne gêne pas ma gracieuse souveraine. )) — {( Potemkine, conseillez-moi. Faut-il jouer cœur ? )) dit tranquillement Catherine amusée par cette querelle dont elle était Tenjeu. — (( Vous voyez, à nous deux, nous avons tous les atouts. Ma parole, je crois que vous me portez bonheur. »
— « Va-t*en, s'écria Orloff , pourpre de rage et, se levant d'un bond. Les deux hommes se toisèrent. Alexis Orloff, sentant sa faveur pâlissante, abattit son poing sur la table. Les cartes s'éparpillèrent. Bien que flattée de ce combat de coqs, l'Impératrice, qui connaissait la violence grossière de ces hommes lorsqu'ils étaient furibonds, trouva plus sage de s'esquiver.
Potemkine se rapprocha : a Assassin, tu n'es qu'un assassin, un lâche. Elle a bien raison, notre maîtresse, tu n'es qu'un paysan, tu fais l'amour comme tu manges, tu t'accommodes aufsi
bien cl 'une Kalmouque qu« d'une jolie femme. Enfin tu n'es qu'un Bourlaque ! » Alexis avait saisi une queue de billard qui traînait sur le canapé et, faisant un moulinet : moinillon, faux prêtre, voleur, fils de chien ! Je te crèverai la peau avec tous les sabres de l'arsenal. »
Alexis marchait de long en large, brisait les chaises qui volaient en brindilles. Dans sa colère les basques de î 'habit s'étaient déchirées. Où étaient les boutons de diamants ? Arrachés. Potemkinc, plus calme, regardait le jaloux débraillé dont la démence lui semblait d'un bon présage quand, tout à coup, avant qu'il ait pu se garer, Orloff lui asséna sur la tête un coup si violent que le sang jaillit de ses yeux. Potemkine sentit sa prunelle se déchirer ; aveuglé, les mains sur les paupières, il sortit. Le lendemain il était borgne. Désespéré, il s'enferma au loin dans une maison de campagne où il crut perdre la raison. Alexis avait gagné la soirée.