CHAPITRE II
LES TROIS ORDRES D'ARCHITECTURE GRECS. - LES TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES DU TEMPLE-
Sommaire : La colonne. Les ordres dorique, ionique et corinthien. — Temple dit «in antis». — Entablement dorique. — Double temple «in antis». — L'opisthodomos. - Le temple «prostyle». - « L'amphiprostyle». — Le temple de la Victoire Aptère à Athènes. — Entablement ionique.
De l'édifice simple, rectangulaire, entouré de murs nus et lisses, comme les temples primitifs que nous venons de décrire, on passe peu à peu à des œuvres architecturales plus belles et plus somptueuses. L'embellissement consiste surtout en colonnes. Les colonnes sont des supports isolés destinés à soutenir l'entable-
ment et la toiture; on leur a donné dans la suite une forme tout à fait artistique. Dans les poèmes d'Homère il est déjà question de ces supports, employés principalement dans les palais des rois, que nous dépeint le poète. On y voit des cours entourées de colonnades et la salle où se réunissent les hommes est supportée par des colonnes. C'est l'union des colonnes avec le reste du temple et leur emploi tant à l'intérieur qu'à l'extérieur qui ont déterminé les dispositions ultérieures du temple grec. Sans tenir compte des modifications successives que la colonne a éprouvées dans le cours des temps, et dont l'étude est du ressort de l'histoire de l'art, on en distingue deux sortes principales, qu'il est indispensable de bien connaître, si l'on veut se faire une idée exacte des variétés sans nombre du temple grec.
Ces deux genres de colonnes, qui ont donné leur nom aux ordres, sont la colonne dorique et la colonne ionique. L'ordre corinthien est venu s'y joindre ultérieurement.
La colonne dorique tient son nom des Doriens, qui l'ont inventée et employée le plus fréquemment. Tout son aspect répond au caractère grave et austère de cette race. Elle se compose de deux parties essentielles : le fût et le chapiteau. Lefict est un tronc à section circulaire qui présente environ au tiers de sa hauteur un léger renflement (evxaaiç) et dont l'extrémité inférieure repose sur le stéréobate {stylobate), ou soubassement du temple. La colonne était rarement '''^i^^'.~.^':''°°"^ monolithe: le plus souvent, au contraire, elle
d Ordre dorique. ^ ' '
était faite de plusieurs pièces ou tambours , unis sans mortier, au moyen de crampons en bois de cèdre; on en a des exemples dans les colonnes du Parthénon et du temple de Thésée à Athènes. Dans toute la longueur du fût on a creusé en moyenne une vingtaine de canaux parallèles, que les Grecs nommaient pâSowcjtç et que nous appelons cannelures. Ces cannelures à vives arêtes n'étaient pratiquées, comme semblent le prouver cer-
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Fig. 10. — Chapiteau d'Ordre dorique.
tains temples restés inachevés, qu'après la pose et la fixation de la colonne. Le fût supporte la seconde partie de la colonne, la tête ou le chapiteau^ auquel les Grecs, le comparant à une tête d'homme, donnaient le nom de x£'.pâXatov et les Romains celui de capitulitm. Le chapiteau de la colonne dorique comprend trois parties : le gorgerin^ en grec u7roTpa)(^'>lXiov, qui n'est que la continuation du fût, dont il est séparé par une ou plusieurs rainures.
Il s'élargit à sa partie supérieure, où il est presque toujours orné
de quelques raies horizontales et parallèles nommées annelets, du latin annuli. Puis vient le membre principal du chapiteau, un tore circulaire et fortement évasé, qui semble concentrer toute la force de résistance nécessaire pour soutenir l'entablement et la toiture : c'est l'échiné, du mot grec eylvo?. Le troisième membre est une plaque carrée, appelée tailloir ou abaque (en grec aSa?, en
latin abacus), destinée à recevoir kl maîtresse-poutre ou l'architrave.
L'importance artistique de toutes ces parties constitutives ne doit pas plus nous occuper ici que les tranformations successives qu'elles ont subies aux différentes époques de l'art grec.
Néanmoins, faisons cette remarque générale, que plus le monument est ancien et plus la structure de toute la colonne est lourde et comprimée; on peut s'en convaincre en examinant les quelques colonnes conservées jusqu'à présent d'un temple de Corinthe, qui date peut-être du sixième siècle avant Jésus-Christ. La hauteur du fût de l'ordre dorique est ordinairement de 5 1/2 modules ou cinq fois et demie le diamètre inférieur de la colonne, tandis que les entre-colonne-
Fig. 11. — Chapiteau dorique peint.
ments ne mesurent qu'un module et demi. La fig. 9 représente le plus beau type de cette colonne^ appartenant à la meilleure période 'de l'architecture grecque : c'est une colonne du Parthénon; la fig. 10 en donne le chapiteau^ et la fig. 1 1 un autre chapiteau, peint du même ordre.
Si l'ordre dorique est l'expression artistique du génie sévère , des idées viriles de la race doriennCj on peut dire que l'ordre ionique a non moins fidèlement exprimé l'esprit plus léger, plus remuant et plus élégant de la race ionienne. Nous ne rechercherons pas à quelle période de Thistoire cet ordre a fait son apparition; il nous suffira de dire que vers la trentième olympiade (656 av. J.-C.) on rencontrait déjà la colonne ionique à côté de la dorique. Vers cette époque Myron, tyran de Sicyone, aurait consacré à Olympie un trésor, divisé en deux chambres, dont l'une était d'ordre dorique et l'autre d'ordre ionique.
Ce qui distingue la colonne ionique de la colonne dorique, c'est qu'elle est plus légère et plus élancée; sa hauteur varie de 8 1/2 à 9 1/2 diamètres, les entre-colonnements y sont proportionnés et atteignent deux diamètres de largeur. Outre le fût et le chapiteau, la colonne ionique a un pied ou une base. Celle-ci se compose de plusieurs coussinets arrondis ou tores (torus), séparés par plusieurs moulures creuses appelées scoties ou irochiles (rpô/iXo;); le tout repose sur une plinthe (tcXivôoç) carrée^, qui fixe au sol toute
Fig. 12.
Colonne d'Ordre ionique
> Ceci n'est vrai qu'en partie. En Asie Mineure les bases ioniques sont pourvues de plinthes (v. O. Rayet: Le Temple d'Apollon Didyméen, Paris, 1876, p. 32); au contraire, à Athènes les bases ioniques (v. le temple de la Victoire Aptère et l'Erechtheion) ne se composent que d'une partie ronde qui repose directement sur le stylobate (O. R.).
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Fig, 13.
Chapiteau d'Ordre ionique.
l'ossature de la colonne. Le fût a la forme cylindrique de la colonne dorique, avec cette diÉFérence toutefois, que l'amincissement progressif du dia-
mètre est bien moins sensible; de plus, les cannelures, plus profondes, sont plus nombreuses (on en compte parfois jusqu'à vingtquatre), et sont adoucies aux angles par un filet plat ou listel (scamilliis), reste de la circonférence primitive de la colonne. Le chapiteau enfin, d'une simplicité si sévère dans l'ordre dorique, se présente ici sous un aspect bien plus somptueux et plus élégant. Sur le gorgerin règne une frise sculptée; l'échiné,
moins évasée, est couverte aussi de riches ornements, nommés oves. Mais la partie la plus belle et la plus importante du chapiteau ionique, c'est celle qui correspond à l'abaque de l'ordre dorique; comme douée d'une force élastique, elle semble se gonfler sous le poids de l'architrave, qu'elle supporte, pour retomber sur l'échiné; une double spirale, appelée volute, court sur ses faces antérieure et postérieure, pendant que "les deux faces latérales forment le coussinet (en latin pulvinar), serré par une ligature. Enfin, au-dessus, on remarque une plaque carrée, également sculptée, destinée à recevoir l'entablement. (Voy. page 27.) La figure 12 représente une colonne ionique'^très simple, qui appartenait au temple situé près de rilisos, à Athènes, et aujourd'hui disparu; à la figure i3, le
Flg. 14. — Chapiteau d'angle d'Ordre ionique.
lecteur verra un riche chapiteau de l'Erechtheion d'Athènes^ à la hgure 14 un chapiteau d'angle fort gracieux. (Voy. aussi fig. 28). L'ordre corinthien proprement dir^ qui n'a vu le jour qu'à la fin du quatrième siècle avant notre ère^ ressemble, par la structure de sa base et de son fût cannelé, à l'ordre ionique. Mais le chapiteau prend immédiatement au-dessus de l'astragale la forme d'un calice, composé de feuilles d'acanthe et surmonté d'un second rang de feuilles, issues de la même base. Des interstices de cette couronne de feuilles s'élèvent des tiges, portant à leur
extrémité des calices plus petits, d'où sortent d'autres tiges séparées en deux qui, sous la pression directe de l'abaque, quelque peu proéminent, se recourbent et retombent en manière de volutes.
L'entablement est presque entièrement emprunté à l'ordre ionique. D'après une fable ingénieuse, que Vitruve nous a transmise (IV. I. 9.), l'inventeur de ce chapiteau serait Callimaque, architecte et sculpteur renommé d'Athènes ; peut-être n'a-t-il fait que le perfectionner. En tout cas, que l'on considère le chapiteau corinthien sous sa forme la plus simple, tel qu'il est au temple d'Apollon à Phigalie, ou bien dans toute sa floraison, comme dans le temple d'Apollon Didyméen de Milet, dans le mausolée d'Halicarnasse ou dans le monument choragique de Lysicrate à Athènes (fig. 1 5 et 16), — on ne peut en placer le développement qu'à une époque postérieure à Périclès. Corinthe était le centre de la poterie d'art ; il est donc possible que dans cette ville on ait fait les premiers essais d'une ornementation empruntée au règne végétal, facile à exécuter en argile. Le chapiteau corinthien a pu, par conséquent, tirer son nom du lieu de son origine.
Fig. 15. — Chapiteau corintUieu.
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La manière la plus simple et la plus naturelle de réunir les colonnes avec le corps entier du temple consiste à supprimer l'une des quatre murailles^ celle où se trouve l'entrée, et à la remplacer par deux colonnes. Ces colonnes, tout en donnant à l'entrée un caractère grave et imposant, soutiennent l'entablement et la toiture du monument. Les Grecs appelaient le temple de cette espèce h rapacTotaiv, les Romains temphim in antis; car les colonnes y étaient placées entre deux piliers frontaux, terminant les deux murs latéraux. Les Grecs donnaient à ces piliers ou pilastres le nom de TtapadTaSsç, les Romains celui à'antœ. Cette disposition extérieure devait influer forcément sur l'économie générale du temple. En ouvrant ainsi un des côtés de l'édifice, généralement le côté est, on donnait, sans doute, à la façade un certain air de grandeur et de dignité; mais la sainteté de l'image du dieu voulait que l'espace qui lui était consacré fût entièrement clos. La demeure sacrée de la divinité devait être isolée du monde, et l'on ne pouvait en approcher qu'après s'être purifié.
L'enceinte du temple était donc divisée par une paroi en deux moitiés, dont lune, le vao; proprement dit, contenait le dieu, l'autre n'était que le vestibule, ou l'avant-temple; les Grecs rappelaient -rpovaoç ou 7rpdco|jLoç.
Un petit temple à Rhamnunte, dans l'Attique, qu'on est convenu d'appeler le temple de Thémis (fig. i8 et 19), est le type de cette construction primitive. La forme en est oblongue, comm;^ celle du temple du mont Ocha; le mur qui regarde l'orient a été supprimé, et entre les extrémités des murs latéraux, c'est-à-
Fig. 16. — Monument choragique de Lysicrate.
dire entre les antes a a, on a placé deux colonnes b b. Dépasse-t-on ces colonnes^ on se trouve dans le pronaos B; là, près du mur du fond en pierres polygonales^ se trouvent deux sièges en marbre c c; l'un d'eux, comme l'indiquent les inscriptions^ était consacré à Némésis, l'autre à Thémis (fig. i8). Peut-être servaientils primitivement de piédestaux aux statues de ces divinités; on a, du moins^ trouvé dans le pronaos une statue de déesse d'un style archaïque. Ce temple, très petit^ est placé dans des conditions irrégulières, à côté d'un plus grand, qu'on prend d'habitude pour le
temple de Némésis. C'était, en effet, la divinité favorite des habitants de Rhamnunte et sa proche parenté avec Thémis, déesse de la justice, dont elle vengeait les offenses, explique le voisinage de ces deux monuments. L'irrégularité de la position réciproque des deux édifices vient de ce qu'ils ne datent pas de la même époque. Le temple de Némésis appartient à l'époque de Cimon, celui de Thémis, au contraire (la construction polygonale du mur interne du sanctuaire et la pierre poreuse, dont se composent les colonnes et les antes, le prouvent bien), est antérieur à l'époque persique; il est donc contemporain du premier Parthénon et des premiers Propylées.
La façade, représentée à la figure 18, reproduit les autres particularités de la construction dorique. Remarquons tout d'abord que le temple repose sur des marches, selon l'habitude générale des Grecs. Les colonnes, de Tordre dorique, décrit plus haut, ainsi que les deux antes ou pilastres (fig. 1 7) supportent tout le couronnement de l'édifice, qu'on appelle entablement (fig. 20). L'entablement dorique comprend trois parties: V architrave , la frise et la corniche. L'architrave se compose de blocs de pierre rectangulaires et bien polis, qui sont posés sur l'axe des colonnes (en grec IttigtuXiov, «sur les colonnes») et le long des murs du temple. Vient ensuite une
Fig. 17. — Chapiteau in antis dorique peint.
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seconde rangée de même composition: c'est la frise^ qui présente des surfaces saillantes, ornées chacune de trois rainures verticales (deux au milieu et deux demies aux angles), appelées triglyphes (TatY^uçoç). Les intervalles carrés entre les triglyphes, nommés métopes, étaient d'habitude décorés de sculptures en bas-relief; c'est pourquoi les Grecs donnaient le nom de C^cpopo; (de ^(oa) à cette partie de l'entablement. Enfin l'entablement se termine par lu corniche (en grec -(ilao^), plus large et plus saillante que le reste; elle est caractérisée par des têtes de solives, taillées obliquement^ les miitiiles (du latin mutulï). Au-dessus de tout cela s'élève un fronton, c'est-à-dire un champ de forme triangulaire j à cause de la pente du toit; il est en pierre également et il a pour couronnement une sorte de corniche, semblable au geison de l'entablement. Les Grecs appelaient ce fronton «eto'ç ou asTOjaa, probablement à cause de son analogie avec les ailes déployées d'un aigle. La surface intérieure du fronton^ encadrée par cette corniche, c'est le tjrmpan, du grec xuijiTCavov; il était couvert de sculptures en relief ou de groupes proportionnés à sa forme triangulaire : on en rencontre dans la plupart des principaux temples grecs. Au sommet de ce triangle et aux deux extrémités de sa base s'élèvent d'autres ornements^ les acrotères (àxpcfjT-/;piov), semblables en général à un motif de décoration qu'on retrouve sur les sarcophages et les sépultures (fig. 21). Quelquefois cependantse dressaient aux angles del'aétos des piédestaux, sur lesquels on posait des figures d'hommes
Façade du Temple de Rh.imnunte (de Thémis).
Plan du Temple de Rhamuunte (de Thémis).
Corniche.
OU d'animaux (fig. 22), ou bien des objets du culte, comme des
trépieds^ des coupes^ etc.
Outre l'espèce du temple in antis que nous venons de
décrire^ il y en a une autre qui ne semble pas avoir reçu des Grecs un nom particulier; Vitruve lui-même^ à qui nous devons la nomenclature des différentes sortes de temples grecs, ne lui assigne pas une place à part. Cependant cette forme mérite une attention toute spéciale, car elle est une preuve évidente de la marche méthodiquCj du développement logique des idées
ih] \ I rn-se.
Arcliitrave.
Entablement de l'Ordre dorique.
dont les Grecs ne se sont pas départis dans cette circonstance.
Après avoir remplacé par des colonnes un des murs du temple dans le sens de la largeur, l'idée d'en faire autant du côté opposé devait tout naturellement se présenter à l'esprit. On sait, d'ailleurs, quelle importance attachaient les Grecs à l'uniformité et à la symétrie, et nous reviendrons sur ce point à propos d'une autre forme de temple; cette nouvelle disposition s'imposait donc d'elle-même à leur génie artistique.
Un temple découvert à Eleusis nous fournit un bel exemple de ce genre de templum in antis (fig. 23). Il était consacré à Artémis Propylaea, et la position des ruines, qui se trouvent tout près des Propylées de l'enceinte sacrée du temple, ne permet pas de douter que ce ne soit là le temple ainsi nommé visité par Pausanias; la plupart du temps, au contraire, il est difficile de dire avec certitude que tel temple grec appartenait à telle divinité. Le temple en question.
Fig. 21. — Acrotère.
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dont il est resté fort peu de chose, à part les fondationSj mais qu'il est aisé de restaurer, d'après quelques fragments d'architecture en marbre pentélique^ qu'on a retrouvés ^^ se compose de trois parties, dont la ccUa A et le pronaos C sont construits suivant le plan du temple de Thémis^ que nous avons décrit plus haut. ^
Les murs latéraux de l'édifice se prolongent au delà du fond de la chambre intérieure ou cella, et entre leurs antes sont plantées deux colonnes. On a créé de la sorte un compartiment B, qui, malgré la différence de dimensions, est identique au pronaos ou prodomos de la façade; aussi les Grecs l'ont-ils appelé opisthodomos [o~\.rMlo\t,oc). Si le pronaos était le vestibule, l'avant-temple, l'opisthodomos était le vestibule de derrière ou l'arrière-temple. Les Romains lai donnaient le nom expressif de posticum.
Et maintenant, quelle était la destination de ces deux compartiments ménagés devant et derrière la cella? Nous nous en rendrons compte sans peine, si nous considérons que ce prolongement des murs ne pouvait être l'effet du hasard, mais qu'il avait en vue le service et les exigences du culte; l'architecte grec, en effet, mariait toujours l'idéal artistique à l'idée du culte divin. La preuve que ces deux vestibules n'avaient point un caractère sacré, c'est qu'ils étaient ouverts à tout venant. C'étaient plutôt, comme le dit
Fig. 22.
Acrotère du Temple d'Athèna à Éginc.
« Cette restauration était possible, du moins, lors des premières fouilles. Aujourd'hui, les ruines, qu'on avait de'couvertes, ont entièrement disparu, sauf quelques débris méconnaissables, ou bien elles ont servi à la construction des maisons de l'Eleusis actuelle (Lefsina, petit village insignifiant).
judicieusement Bôtticher, des espèces de musées. Il était tout naturel que le pronaos^ qui constituait le vestibule de l'enceinte sacrée^ fût disposé en conséquence. Des statues et d'autres décorations y annonçaient la divinité et rappelaient divers souvenirs mythologiques; nous avons déjà signalé les deux sièges qui se trouvaient dans le pronaos du temple de Thémis^ comme ayant sans doute supporté des statues de dieux. On plaçait encore ici différents ustensiles, dont on se servait avant de franchir le seuil de l'enceinte sacrée; on y trouvait, entre autres^ le bassin d'eau lustrale, dont on s'aspergeait ou dont le prêtre aspergeait les
fidèles, avant qu'ils
approchassent du dieu lui-même, situé toujours en face de la porte d'entrée. Les vestibules étaient souvent fermés au moyen de grilles (dans certains temples les traces en sont parvenues jusqu'à nous); ainsi, quoique exposés aux regards publics, ils pouvaient contenir des objets précieux, que la piété des Grecs entassait là en grand nombre. Plusieurs temples d'Athènes, de Delphes et d'Olympie nous ont transmis la preuve irréfutable de cette coutume.
L'opisthodomos contenait également des statues relatives à la divinité de l'endroit, ou d'autres ornements qui lui étaient consacrés. Mais il faut remarquer que, dans certains temples, l'opisthodomos se présente sous forme d'un compartiment particulier, derrière la cella. C'est là que l'on conservait les objets appartenant au dieu et qui n'étaient pas destinés à être vus du public, tels que de vieux instruments du culte, parfois d'anciennes peintures ou sculptures; dans certains cas même on déposait en cet endroit, pour plus de sécurité, de l'argent ainsi que des documents d'un caractère public ou privé. Dans le Parthénon on a trouvé, en effet, un inventaire des objets conservés dans l'opisthodomos. Ce
i'ig. 23. — Plan du Temple d'Ai'léiuis Jf lopylaîa à Eleusis,
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portique de derrière était donc ua espace réservé aux œuvres d'art et aux offrandes; quelquefois il était décoré de peintures^ tout comme le vestibule de la façade du temple.
VitruvCj dans sa revue des différentes espèces de temples^ classe le temple pi'ostj^le immédiatement après le templum in antis. Le nom seul indique que nous sommes ici en présence d'un monument où les colonnes (gtoXoi) ont été avancées sur un côté; par conséquentj c'est bien là le second échelon dans le développement architectonique du temple. Dans le temple in antis , les colonnes ne faisaient que remplacer l'un des murSj pour donner à l'extérieur de l'édifice un caractère plus ouvert, plus public, en quelque sorte. Mais, dès qu'on se fut aperçu que la colonne était un support libre qui dégageait largement les abords de l'édifice, il devenait impossible de s'en tenir à cette forme première. D'autre part, le progrès incessant qu'on peut toujours constater chez les Grecs a voulu qu'on donnât à la colonne cet air de liberté et d'indépendance, en la plaçant à l'endroit où le temple apparaît dans toute sa beauté. Cette disposition ne changeait, d'ailleurs, en rien l'économie générale de l'édifice, qui restait la même que dans le templum in antis.
Le petit temple ionique qu'on a trouvé près du grand temple de Sélinunteest un spécimen de cette disposition (fig.24). Sélinunte, située sur la côte sud-ouest de la Sicile, était une colonie de la ville dorienne de Mégare, dont les habitants avaient fondé beaucoup de colonies diverses. Leur attention se porta de bonne heure sur la Sicile, où, après avoir fondé plusieurs autres établissements, ils élevèrent, vers la 37^ olympiade, la ville de Sélinunte, peutêtre sur l'emplacement d'une ancienne colonie phénicienne. La richesse du sol et une situation géographique très favorable firent bientôt de cette ville une place de marché importante; le bien-être matériel y florissait à côté de l'éducation artistique, dont les
Fig. 24.
Plan du pelit Temi)le ionique de Sélinunte.
ruines de style dorique conservées Jusqu'à nous sont un éloquent témoignage. Outre ces ruines,, on y a trouvé un petit sanctuaire^ qui offre un mélange curieux des styles dorique et ionique; on l'a pris pour le temple d'Empédocle^ et c'est sous ce nom qu'il a été décrit et restauré avec sa polychromie primitive ^ Ce temple, haut d'environ 4™j50j s'élève sur un soubassement à plusieurs marches, qui a yS cm. de hauteur; tout son plan est analogue à celui du temple de Thémis. Il a une cella A, un pronaos Bj dans lequel toutefois les colonnes, au lieu d'être situées dans l'espace compris entre les antes, sont placées devant les antes.
Les colonnes, conformément au mode dorique, vont en s'amincissant beaucoup; cependant elles ont une base et un chapiteau ioniques; les cannelures appartiennent plutôt à l'ordre dorique, l'entablement correspond aussi mieux à cet ordre, mais l'architrave porte trois raies coloriées (cf. fig. 25); la frise a des triglyphes et des métopes, également peints; le fronton enfin a la forme de celui du temple de Thémis.
Pour réunir le portique à la cella du temple, on a prolongé l'architrave depuis les antes jusqu'aux colonnes, de sorte que tout l'entablement et la toiture font sur le devant une saillie, que supportent les colonnes. Le temple ainsi construit est, sans aucun doute, plus riche et plus grandiose; car, tout en agrandissant comme il convient le vestibule, on a laissé la colonne dans son attitude réelle de support libre et dégageant l'entrée.
Bien que le genre prostyle soit déjà un progrès dans l'évolution de la colonnade, on ne peut cependant pas s'empêcher d'y reconnaître un certain manque de symétrie et d'uniformité. La face postérieure ne correspond pas à la face antérieure, à la façade principale; le portique avancé, soutenu par les colonnes, semble appeler une disposition analogue du côté opposé. Il y a là quelque chose d'imparfait qui blesse !a vue, surtout si l'on se figure le temple bien dégagé de tous côtés.
Ce défaut a dû choquer à plus forte raison les Grecs, qui, dans toute leur carrière artistique, ont manifesté une grande prédilec-
» Par Hittorf et Zanth, Architecture antique de la Sicile. (O. R.).
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tion pour la symétrie. Avec quel soin minutieux les orateurs grecs mesurent et groupent leurs périodes ! comme dans leur poésie lyrique la strophe et l'antistrophe s'harmonisent bien! de même, lorsqu'ils veulent décorer certains lieux ou certains objets, soit avec le pinceau, soit avec le ciseau, ils ne s'écartent jamais des règles strictes et rigoureuses de la proportion et du parallélisme. Privilégier si ostensiblement la façade du temple, c'était donc froisser ce sens délicat des mesures géométriques, et l'on n'est pas resté bien longtemps sans donner à la face postérieure le caractère décoratif du portique antérieur. Cette annexion ou cette prolongation a donné naissance à une nouvelle forme, que les Grecs appelaient vaoç cx(jicpi:rpd<iTuXoç, c'est-à-dire temple pourvu des deux côtés d'un portique à colonnes, h' amphiprostyle n'est, en réalité, que le complément ou, si l'on veut, le perfectionnement du prostyle. On y est arrivé d'autant plus facilement que le double temple in antis avait déjà habitué les Grecs à un posticiim, correspondant au pronaos. Ainsi, cet espace qui manque au prostyle, on l'a obtenu sur la face postérieure de l'amphiprostyle, et il a pu servir à l'usage dont nous avons parlé à propos du templum in antis. En résumé, l'amphiprostyle est au prostyle ce que le double templum in antis est au simple temple de cette espèce. Nous avons là une preuve nouvelle de ce progrès constant et régulier, qui donne à toutes les créations du génie grec cette harmonie et ce naturel incomparables, signes caractéristiques de leur beauté.
Le temple de la Victoire Aptère, déesse sans ailes, sur l'Acropole d'Athènes (voy. fig. 64 D), est un type parfait de ce genre de temple, assez rare du reste ^ et dont Vitruve ne nous cite aucun exemple. Cette belle construction ionique (fig. 8) couronne, comme une offrande, la face antérieure de la muraille que Cimon avait élevée pour protéger et pour décorer l'Acropole. Les Turcs l'avaient démolie pour l'employer à construire un bastion; mais, dans les premières années d'existence du nouveau royaume de
• Parmi les temples qui ne sont pas entourés de colonnes, celui dont Stuart a découvert les ruines, près d'Athènes sur i'Ilisos, présente encore cette forme. La forme amphiprostyle est plus fréquente dans les temples qui ont un pourtour de colonnes.
Grèce^ on a pu la reconstruire entièrement avec les débris trouvés dans les ruines du bastion (fig. 25 et 26). Un petit escalier latéral,, situé à droite du grand escalier montant aux Propylées^ conduit au temple de la Victoire Aptère, qui, placé tout près de l'aile droite des Propylées, n'a pu être suffisamment développé en longueur et dont toute la disposition ressemble à celle du temple de l'Ilisos. Consacré à la déesse victorieuse sans ailes, afin d'enchaîner la victoire à Athènes, le temple de Cimon, aussitôt la muraille protectrice
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Fig. 25. — Le Temple de la Victoire Aptère; état actuel.
achevée, aurait été, suivant la plus ancienne tradition, élevé en souvenir de sa double victoire sur les Perses près de l'Eurymédon (olymp. 77,3 ou 470 av. J.-C). Selon Bursian, au contraire, son élévation ou du moins la construction de sa partie supérieure ne daterait que de l'époque postpériclésienne. Ce temple n'a que 5'n,73 de largeur sur 8'",47 de longueur; tout son aspect cependant est riche et gracieux. Son plan nous montre une simple cella A^ flanquée à l'est, près des Propylées, du vestibule B, et à l'ouest, près de l'escalier, du posticum C. La cella n'est pas ouverte, comme c'est l'habitude, du côté est, au moyen d'une porte pratiquée dans la muraille transversale, mais entre les deux antes a a on s. placé deux piliers élancés b b, qui permettent
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Fig. 26. — Plan du Temple de la Victoire Aptère.
d'entrevoir mieux l'intérieur et la statue du dieu située au fond. Toutefois^ la cella était, conformément à l'usage, séparée du portique par une grille en métal, dont le scellement a laissé des traces aux antes et aux piliers.
Ajoutons ici quelques observations sur l'entablement de l'ordre ionique. L'architrave, au lieu d'être simple et tout unie, comme dans l'ordre dorique, est divisée en trois bandes saillantes appelées^nce^ (fasciœ), dont la plus haute forme une sorte de listel ondoyant, semblable à l'échine. Les triglyphes et les métopes, qui caractérisent la frise dorique, sont supprimés et la frise présente une surface non interrompue, ornée dans toute sa longueur de bas-reliefs, figurant, par exemple, dans le
temple de la Victoire Aptère, des combats entre les Grecs et les Perses. La frise se termine par une moulure sculptée en perles et en rais-de-cœur et surmontée d'une corniche en saillie (p. 19).
Loin d'avoir la simplicité un peu lourde de la corniche dorique, elle a, au contraire, une apparence de légèreté, car elle se compose de plusieurs pièces. Au-dessous du fronton, les mutules de l'ordre dorique sont remplacés par des protubérances en forme de dés, appelées vulgairement denticules. Le fronton qui se trouve sur les faces antérieure et postérieure ressemble au fronton dorique, avec cette différence qu'il est un peu plus haut; la corniche qui l'embrasse est semblable au '(v.ao^t de l'entablement.
La figure 27, qui représente le plan du temple mentionné plus
Fig. 27. — Plan du Temple de l'IIisos.
haut et découvert par Stuart sur la rive sud de i'Ilisos, non loin de la source Ennéakrounos, permettra au lecteur de le comparer au temple de la Victoire Aptère. Au temps de Stuart, ce monument servait au culte chrétienj mais il a complètement disparu aujourd'hui. C'était un amphiprostyle d'ordre ionique, composé d'une cella A, d'un pronaos B et d'un posticum C, conformément aux principes que nous avons exposés. Il avait i2"i,45 de long sur 5% 8 5 de large.
Avant de continuer l'étude des transformations successives du temple, il importe de dire quelques mots de la polychromie. Sans vouloir préjuger du résultat des recherches auxquelles les archéologues se sont livrés depuis peu sur cette question, il est permis d'affirmer que, dans les temples où entraient des matériaux de choix, comme le marbre pentélique, les Grecs ne peignaient que les chapiteaux et certaines parties de l'entablement. C'est ainsi que les volutes, les perles, les oves, les palmettes, etc., étaient peintes en bleu, en rouge, en vert ou bien dorées, tandis que dans la frise et dans le fronton, les bas-reliefs non colorés se détachaient harmonieusement sur un fond bleu ou rouge. On ne couvrait généralement de peintures de différentes couleurs que les monuments construits avec des matériaux ordinaires; tel est le cas des maisons de Pompéi où la décoration polychrome est souvent très fantaisiste. Rappelons enfin que les plus grands sculpteurs grecs, comme Phidias, Praxitèle j Skopas ne dédaignaient point la polychromie pour leurs statues. Quant aux statuettes, celles qu'on a trouvées à Tanagra nous offrent un spécimen de la plus belle polychromie qu'on puisse imaginer.
Fig. 28. — Chapiteau du Temple d'Athéna à Priène.
Fig. 34. — Vue du Parthénon (restauration).