CHAPITRE XIII
Sommaire : La vie des femmes : comment elles tissaient, filaient et brodaient. Les moulins à main, le bain et les jeux. — Le mariage. — Les courtisanes.
Il a déjà été question à la page 109 de l'importance qu'avait la gynaikonitis dans la disposition architectonique des maisons. Le lecteur nous permettra maintenant de jeter un coup d'œil sur la vie et les occupations de celles qui habitaient ces appartements; le gynécée était un lieu de séjour réservé aux femmes , aux jeunes filles, aux enfants/tant qu'ils avaient besoin des soins maternels, et aux esclaves du sexe féminin. Là était concentrée la. vie des femmes et la vie de farnillCj si tant est que cette dernière expression puisse s'appliquer à l'antiquité grecque. On ne dépassait guère les limites rigoureusement tracées de cette demeure; car la loi et les bonnes moeurs ne permettaient que dans des cas exceptionnels aux femmes honnêtes de sortir et de se montrer en^ublic^ D'ailleurs notre civilisation chrétienne nous a inculqué sur le mariageet sur la famille des idées qu'il ne faut point adapter aux conditions sociales de la Grèce antique. Le développement moral.
basé sur des éléments religieux, constitue dans la vie chrétienne le principe fondamental de l'éducation d'une jeune fille: elle doit emporter sous le toit conjugal les résultats acquis par cette éducation, afin d'occuper dignement la place respectable d'épouse et de mère qui est assignée à la femme dans la société humaine. Mais nous ne sommes pas en droit non plus de comparer la vie d'un gynécée à celle d'un harem oriental. Si le harem des orientaux riches (car ceux-là seuls peuvent faire usage de la polygamie) rappelle à certains égards la vie des femmes de la plus brillante époque de la Grèce classique^ hâtons-nous de reconnaître que les Grecs n'ont jamais imposé à la femme le rôle déshonorant qu'elle remplit en Orient. La législation veillait autant que la pudeur publique à la pureté des alliances et des familles; l'état, il est vrai, tolérait, protégeait même le concubinage et les relations avec les hétaïres, protection qui ne contribua pas peu au relâchement des liens de famille, — mais on avait à cœur de préserver l'honneur de la maison contre l'invasion de ces éléments impurs. Ici, comme partout où il est question des us et coutumes, nous ne parlons, bien entendu, que des hautes classes de la société; car la vie des classes pauvres de la population, qui n'est qu'une lutte perpétuelle contre la nécessité et les diflScultés de la vie, n'a jamais varié dans ses manifestations extérieures.
Enfermée dès son bas âge dans les aj)partements des femmes, qui ne s'ouvraient que de temps à autre, la jeune filîe grandissait au milieu d'une instruction tout à fait insuffisante. La surveillance de la maison, les ouvrages manuels et^ les soins de toilette rompaient seuls la monotonie de la vie domestique. Absence complète de communication avec le monde extérieur, surtout de ce contact intellectuel avec les hommes qui aiguise et développe l'intelligence de la femme. Les jeunes filles paraissaient bien en public dans certaines solennités religieuses; mais ces fêtes, où les femmes étaient séparées des hommes, ne pouvaient guère produire des résultats efficaces pour leur éducation; tout au plusleuroffraient-elles l'occasion de lier des connaissances. Cette vie retirée n'éprouvait pas de modification sensible même après le mariage; on ne faisait alors que changer le gynécée de la maison paternelle contre celui de la maison conjugale. Là, en revanche, la femme régnait en maîtresse
absolue (oîxoSécTroiva) dans le domaine restreint des attributions domestiques. Mais entre elle et son époux il n'y avait point d'union intellectuelle; on chercherait donc vainement dans la maison grecque toutes ces conditions qui nous paraissent indispensables pour la vie de famille. L'homme veillait^ il est vrai^ à l'honorabilité sans tache de sa maison; il savait la garantir par ses gynéconomes, voire même au moyen de serrures et de verrou Sj et le public protégeait les femmes honnêtes contre toute offense en paroles ou en action; cependant l'épouse n'était aux yeux de son époux quejamère d'une postérité légitime et l'intendante des affaires de la maison^ et tout son travail ne valait pas pour lui plus que le (Avtravail d^une esclave fidèle. Déjà aux temps préhistoriques, où la X^ '^ fegime semble avoir occupé un rang plus digne qu'à l'époque historique, on lui trace le cercle étroit des occupations domestiques, où doit se développer toute son activité. Ainsi Télémaque renvoie sa mère dans le gynécée en lui disant:
" Allons, va dans tes appartements, occupe-toi de tes affaires, de la quenouille et du métier, et ordonne aux servantes de bien s'appliquer à l'ouvrage. Quant aux paroles, cela regarde les hommes."
Plus tard, lorsque les transformations politiques eurent noyé la vie privée dans les préoccupations d'un intérêt général, l'arène publique devint le véritable foyer de l'homme; l'époux devint de plus en plus étranger à la vie conjugale et à la vie de famille. Certes nous ne prétendons nullement soutenir que, la femme étant ainsi cloîtrée y^'û n'y eut point en Grèce de ménages heureux; bien que l'épouse ne fût pas libre de paraître en public avec son époux, celui-ci pouvait cependant être attaché au foyer domestique par des liens d'une affection sincère. Mais en thèse générale, on observait le principe souvent énoncé par les philosophes anciens et souvent cité dans la législation, à savoir que laj"emme, partie la plus faible du genre humain de par la nature, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme et doit, par conséquent, être considérée, au point de vue civil, comme mineure. Dans ce résumé succinct de la situation des femmes grecques, nous avions en vue surtout la race ionienne-attique, si renommée par la chasteté de ses jeunes filles et de ses femmes. Le dorisme, tel que nous avons appris à le connaître dans la constitution lacédémonienne, loin d'emprisonner
la femme dans les limites étroites du gynécée attique^ ouvrit libre carrière aux jeunes filles, leur permit de se montrer en public et d'assouplir leurs membres par des exercices corporels; seulem.ent cette liberté ne fut pas octroyée au sexe faible afin de lui donner les mêmes droits et les mêmes prérogatives qu'au sexe fort^ mais afin de fortifier le corps de la femme, en vue d'une génération robuste et bien portante.
Les femmeSj nous l'avons dit plus haut^ tout en s'occupant de la nourriture du personnel domestique, consacraient presque tout leur temps à tisser et à filer la laine. Dans Homère déjà même les femmes nobles ne dédaignent point ces occupations ordinaires, et l'on vit subsister très longtemps la coutume de faire confectionner les vêtements nécessaires par les femmes de la maison, bien qu'une grande usure des étoffes, un luxe exagéré et l'amollissement de la femme aient rendu nécessaire parfois l'établissement de fabriques et d'ateliers pour ce genre d'industrie. L'art antique a plus d'une fois représenté les travaux domestiques: l'Athèna Erganè attique et Aphrodite Urania, l'Hèra d'Argos et llithya, qui présidait aux naissances, Perséphonè et Artémis^ toutes ces divinités, qu'elles figurent en qualité de déesses du destin, qui filent le fil de la vie humaine, ou en qualité de protectrices des ouvrages féminins, sont munies de la quenouille, emblème de l'activité domestique. S'il nous reste peu de monuments avec des déesses occupées à filer, nous avons en revanche un grand nombre de simples mortelles livrées à cette occupation dans les peintures sur les vases destinés principalement à l'usage des femmes. En voici un exemple : nous voyons à la figure 358 une femme qui prend dans un kalathos' de la laine brute, qu'elle enroule sur la quenouille pour la filer sur le fuseau; c'était une manière de filer, usitée encore de nos jours dans toutes les contrées où le procédé antique n'a pas fait place au rouet du Nord. Homère nous montre la quenouille (riXaxâTr, , colus) avec £on fuseau {ixpoi.y.-:o^, J'usiis) dans les mains
des femmes nobles. Ainsi Hélène reçut comme cadeau une cor-
beille d'argent pour conserver le fil avec un fuseau d'or. Les femmes tenaient de la main gauche ou sous le bras gauche la quenouille garnie de laine ou de filasse, pendant qu'avec le pouce et l'index un peu mouillés de la main droite elles enroulaient le fil
autour du fuseau de métal (x>.wcxvip). On dévidait ensuite le fil pour en faire une pelote et on le travaillait au métier.
L'art de tisser (u-favxixvi) et de broder.(7roixiXxtxTi) touche de près à l'art de filer. Mais nous ne trouvons de documents dans les monuments antiques que sur la broderie. On rencontre fréquemment dans les peintures sur vases des brodeuses avec leur métier à broder sur les genoux. Les femmes grecques excellaient dans ce genre d'ouvrages; nous en avons la meilleure preuve dans les figures et autres ornements brodés sur les bordures des vêtements d'hommes et de femmes, dont les peintures sur vases nous fournissent de si
nombreux exemples. Entre autres spécimens, citons la peinture reproduite à la figure SSg et représentant une brodeuse assise avec son ouvrage de tapisserie sur les genoux. — Quant à l'art de tisser^ qui était également une des principales occupations des femmesj il a dû atteindre un haut degré de perfection déjà au temps d'Homère; la toile artistement tissée par Pénélope en était certainement l'expression la plus caractéristique. A l'époque historique la tisseranderie et la confection de vêtements d'hommes et de femmes pour l'usage ordinaire n'étaient pas l'apanage exclusif du personnel féminin de chaque maison : dans quelques états de la Grèce il y avait des corporations de femmes organisées de par la loi^ lesquelles fabriquaient les habits de fête pour orner certaines statues sacrées (voy. p. 238). C'est ainsi que les jeunes filles attiques livraient tous les quatre anSj à l'occasion des fêtes panathénées^ un peplos artistement tissé pour la statue en pied de l'Athènà du Parthénon; on brodait dans ce superbe vêtement les figures des hommes qui s'étaient rendus dignes de cet honneur (à^ioiToû totcXqu); ces pepla panathénaïques constituaient donc pour ainsi dire une chronique illustrée de la ville d'Athènes. Une corporation de six cents matrones était chargée de tisser \q peplos pour la statue de l'Hèra d'Olympie; à Sparte les femmes devaient offrir tous les ans un
Fig. 358. — Femme s'apprêtant à filer la Laine.
chiton isÀx de leurs propres mains à l'antique statue de l'Apollon
amycléerij et à Argos les jeunes filles des plus nobles familles étaient obligées de tisser pour Artèmis une robe somptueuse. Malheureusement, nous le répétons, on ne trouve dans les monuments antiques rien qui nous fasse voir les procédés usités chez les anciens pour tisser; nous nous bornerons donc à quelques courtes observations sur ce sujet. Dans les temps les plus reculés on travaillait sur un métier vertical (opôtoç Ictto;), où les fils de la chaîne ((jx-Aaiov, stamen) attachés parallèlement de haut en bas étaient noués et retenus à leur extrémité inférieure au moyen de petits poids (aYvuôsç); on passait la trame (xpoxY], i-^u-ù-r[ , subtemen) horizontalement avec une aiguille, tout comme dans un ouvrage tressé. Le métier horizontal, qui est une invention perfectionnée due aux Egyptiens, ressemble beaucoup à celui dont on se sert chez nous; le lecteur trouvera des explications sur ce point dans le Manuel des Antiquités romaines {Handbuch der rômischen Altherthûmer) de Marquardt (V, 2, page i3o). Aidés de ses dessins, nous comprendrons aisément les vers d'Ovide (Métam., V I, 5 3 et suiv.), où il est dit :
"Toutes deux, placées l'une en face de l'autre, se mettent vivement à l'œuvre. Chacune étend sur son métier (tela) sa fine trame. Le métier est retenu solidement par l'ensouple {jiigum, partie supérieure du métier de tisserand). La traverse [ariindo) sépare la trame {stamen), et la navette (radius, xFpxu) pointue pousse le fil {subtemen), que débrouille la main et que le peigne {pecten) chasse au milieu de la chaîne. »
Voici une peinture sur vase (fig. 36o) qui nous transporte dans l'intérieur d'un appartement de femmes: deux jeunes filles habillées de vêtements richement brodés sont occupées à plier une étoffe parsemée d'étoiles, qui fait peut-être partie de la corbeille de mariage de la troisième jeune fille placée à gauche. D'autres vêtements sont en partie suspendus au mur à côté d'une glace à main, indispensable dans un gynécée, en partie entassés sur un siège, qui se trouve entre les deux jeunes filles. Il est possible que le grand bahut de droite contienne une quantité d'objets de toilette
Fig. 359.
Femme occupée
à broder.
appartenant au même trousseau. Comparons ce dessin à cette peinture sur vase publiée par Panofka dans ses Bilder antiken Lebens (tab. XVIII, 5)^ dans laquelle Nausicaa^ accompagnée de ses deux servantes^ est en train de nettoyer et de sécher ses efifets d'habillement au lavoir des Phéaciens; si ensuite nous voulons attacher à la figure 36o un sens mythologique^ il est permis de supposer que le peintre a voulu représenter ici précisément cette fille de roi au moment où elle ordonne à ses deux servantes de retirer du palais de son père les ceintures, les vêtements de luxe et les tapis, pour les porter au lavoir.
Fig. 360. — Femmes occupées à des Travaux de Ménage.
Nous ne pouvons qu'effleurer ici la question de la nourriture, dont les soins incombaient aussi à la femme. Toute la grosse besogne, notamment la mouture du blé dans le moulin à main, était réservée aux esclaves femmes. Dans le palais d'Ulysse douze fortes esclaves étaient installées à autant de moulins à main, avec mission de moudre toute la journée de l'orge et du froment pour les nombreux convives de la maison. Le moulin à main de l'antiquité (ti.uX-/i, X^'pojJ^uX-/)) se composait, de même que celui employé de nos jours dans les îles de la mer Egée, de deux pierres d'un diamètre de deux pieds environ; on mettait en rotation la pierre supérieure au moyen d'une manivelle et l'on écrasait ainsi le blé introduit par une ouverture pratiquée dans cette pierre*. Les esclaves femmes
1 Voy. le chap. XXVI, où l'on trouvera la description détaillée des moulins à main romains, découverts à Pompéi.
avaient encore pour fonction de faire cuire et de rôtir la viande à la broche. Il y en avait un assez grand nombre dans les maisons aisées : les unes étaient chargées des travaux domestiques dont nous venons de parler, les autres servaient enqualité de soubrettes pour aider à la toilette des femmes de la famille, les autres enfin accompagnaient celles-ci quand elles sortaient; car les convenances voulaient que les femmes honorables ne se montrassent jamais en public sans être suivies de leurs esclaves. Jusqu'à quel point les dames elles-mêmes s'adonnaient aux études culinaires que la gourmandise a provoquées plus tardj nous ne saurions le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la longue des cuisiniers esclaves achetés ou loués ont remplacé les cuisinières.
Si maintenant nous examinons les nombreux monuments de l'antiquitéj où figurent des femmes qui se baignent, se parent, qui Jouent ou qui dansent, nous serons introduits dans le troisième domaine de l'activité des femmes grecques. Le sentiment des convenances empêchait la jeune fille attique de se vêtir, comme les Spartiates, d'un chiton court, pour acquérir des forces dans les exercices gymnastiques; mais, en revanche, il est certain qu'en dehors des soins de toilette journaliers, commandés par la propreté et les exigences du culte, les bains étaient regardés comme un moyen indispensable pour rafraîchir, pour fortifier le corps et aussi pour rehausser les charmes du beau sexe. La peinture sur vases s'est largement inspirée des différents sujets empruntés à cet ordre d'idées. Ici c'est une servante qui verse le contenu d'une hydria sur le dos nu de sa maîtresse accroupie; là c'est une jolie femme déshabillée, interceptant de la main le jet d'eau froide qui coule de la bouche d'un masque de Pan, fixé au mur, dans un bassin reposant sur un pied élevé; V alabastron et le peigne posés par terre semblent indiquer qu'elle s'apprête à achever sa toilette après le bain (Panofka, Bilder antiken LebenSy tab. XV III, 10, 1 1). Mais la peinture la plus intéressante entre toutes, c'est celle d'une amphore de Voici conservée au musée royal de Berlin, qui nous montre l'installation complète d'une chambre de bains grecque: l'architecture de la maison est du style dorique; un rang de colonnes partage l'intérieur en deux cellules, dont chacune contient deux baigneuses. L'eau est sans doute poussée au moyen d'une pression
dans les colonnes creuses, qui sont reliées par des tuyaux à une hauteur de six pieds du sol. Des têtes de sangliers^ de lions et de panthères fort bien modelées forment l'embouchure desrobinets, d'où jaillit une pluie fine sur les différentes parties du corps des baigneusesj qui prennent les attitudes les plus variées. Remarquons que les cheveux des baigneuses sont bien nattés et enroulés au sommet de la téte, afin de pouvoir les défaire plus facilement. Les tuyaux que nous venons de mentionner servaient probablement à faire sécher les draps ou^ s'ils contenaient de l'eau chaude,, à les réchauffer. Il est hors de doute que cette peinture représente l'intérieur d'un établissement de bains^ tel qu'on en trouvait dans la plupart des villes de la Grèce et de ses colonies.
Les détails de toilette qui suivent le bain se rencontrent non moins souvent dans les monuments figurés; mais nous n'insisterons pas ici sur ce sujet^ car il en a déjà été question dans le chapitre du costume des femmes. Tous les accessoires^ comme peignesj flacons à parfums^ coffrets à parures^ ceintures et miroirs à maiUj nous initient aux secrets de la vie quotidienne; nous les voyons tantôt entre les mains des élégantes occupées de leur per- , sonnCj tantôt entre celles des servantes^ qui les présentent à leurs maîtresses; très souvent, selon la coutume grecque^ c'est Aphrodite avec les Grâces et les Amours qui remplace ici les personnages mortels. Le lecteur voudra bien consulter le chap. XVII pour tout ce qui concerne la musique^ les jeux et la danse. Notons ici seulement ce point que le jeu de balle dont on entremêlait la danse était un exercice auquel les jeunes filles aimaient à se livrer^ pour acquérir une tenue gracieuse: c'est Nausicaa qui personnifie ce jeu dans Homère. Chose curieuse^ on voit presque toujours assises les femmes jouant à la balle dans les peintures sur vases. — L'escarpolette (aïwpa) était sans doute un objet de divertissement exclusivement réservé au beau sexe. On célébrait même à Athènes en l'honneur d'Erigone une fête où les jeunes filles s'adonnaient au plaisir de se balancer. Ce jeu se trouve également représenté de différentes façons dans les peintures sur vases. On a voulu dans ces derniers temps y attacher plusieurs significations symboliques; mais nous n'en approuvons aucune^ car lors même que c'est Eros qui lance l'escarpo-
lette^ nous ne pouvons voir dans ces images qu'un mélange de l'élément humain avec l'élément divin^ mélange qui caractérise^ au premier chef, l'art grec (voy. Panofka^ Griechinnen iind Griechen nach Antiken, page 6; Bilder antiken Lebens, tab. XVIlIj 2). .^Mais revenons au côté sérieux de la vie des femmes : examinonsle.à partir du moment où la jeune fille quittait la maison paternelle pour devenir femme de par la loi {'^ix\t.z-:-f\ ^ dans Homère xoupiSt'r, aXoyoc) et pour présider à l'administration de sa propre maison. Etant données les idées sur le mariage qui régnaient à cette époque, il est permis d'admettre que l'affection était rarement la cause des unions conjugale^, et que si l'homme se mariaitj c'était tout simplement pour perpétuer lég^itimement sa race (TraiôOTroisïaOai ^^t^cIm^). Les Doriens n'ont nullement déguisé ce principe dans leurs rigides institutions^ et le reste de la Grèce l'a adoptéj quoiqu'un peu adouci par la conviction intime que l'hymen avait une importance morale bien plus considérable. Comme les jeunes filles attiques menaient une vie entièrement retirée, la valeur individuelle et les charmes physiques d'une demoiselle pesaient bien moins sur le choix du prétendu que l'égalité de naissance et la situation de fortune des parents. La fille d'un citoyen attique (à<7x/i) ne pouvait épouser qu'un citoyen attique (àaro;), et seuls les enfants issus d'un tel mariage étaient légitimes (Yvv](7toi), tandis que le mariage d'un citoyen attique avec une ^£V7i et inversement équivalait au concubinage^ et les enfants nés de cette union étaient vo9oi devant la loi. 11 y avait des exceptions à cette règle, et la loi a été tournée plus d'une fois, c'est incontestable. Les ressources financières des parents de la fiancée jouaient, bien entendu, un grand rôle dans les visées matrimoniales du citoyen attique. C'est pendant la solennité des fiançailles (lYYUTi'ii;), qui devait précéder tout mariage légitime, qu'on délibérait d'habitude sur la dot (7rpoi;, çspw^) destinée à la jeune fille; la femme qui apportait une riche dot à son mari avait vis-à-vis de celui-ci une tout autre situation que celle qui arrivait les mains vides. Aussi n'était-il pas rare de voir des filles de pères pauvres, mais dignes d'intérêt, dotées par un certain nombre de citoyens ou même par l'Etat. Au temps d'Homère le fiancé faisait de somptueux présents à sa future épouse. Iphidamas, par exemple, fit
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amener cent taureaux et mille chèvres et brebis comme cadeau de fiançailles; mais^ plus tard^ ce fut le père qui donna à sa fille une dotj consistant en argent comptant, en effets de toilette, en parures et en esclaves. En cas de divorce, tout cela retournait généralement aux parents de la femme. Quant à l'âge où l'on se mariait, Platon dit bien dans sa «République» que la vingtième année est le moment opportun pour la jeune fille et la trentième pour le jeune homme; mais ce n'était point une règle invariable. Les parents d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, étaient heureux de marier leur fille jeune, et l'âge un peu avancé du ^prétendu n'était ^as^un qbstacle au mariage. Ainsi nous lisons dans Aristophane (Lysistrate, vers Sgi et suiv.):
Lysistrate : « Laissons -là ma propre douleur; mais lorsque je vois les filles vieillir en silence au fond de leur chambrette ; voilà ce qui me brise le cœur.»
Probulos: "Comment? Mais est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi ?»
Lysistrate: "Grand dieux! Ce n'est point la même chose; l'homme, si blancs qui soient ses cheveux, a bien vite emmené chez lui une charmante fiancée. Mais la jeunesse de la femme passe vite, et si elle n'a pas su en profiter, personne ne la demande plus en mariage; elle reste seule à feuilleter le livre interprète des songes. «
L'entrée sous le toit conjugaj ou le mariage proprement dit était toujours précédé de certains sacrifices, qu'on faisait en l'honneur des dieux protecteurs de l'hyménée (Oeo- '^a^-f).oK), notamment de Zeus Teleios, d'Hèra Teleia et d'Artémis Eukleia.
Le bain nuptial ()vouTfov vua-jixov) était la seconde cérémonie à la-
quelle le fiancé et la fiancée devaient se soumettre avant l'union définitive. A Athènes c'est la source Kallirrhoè qui fournissait, depuis un temps immémorial, l'eau pour ces bains; cette source, lorsque Pisistrate l'eut fait entourer d'un mur, reçut le nom d'Enneakrounos. On ne sait pas si c'est un garçon ou une fille qui était chargé d'y puiser de l'eau comme XouTposo'poç; les auteurs anciens ne sont pas d'accord sur ce point. Mais il est plus probable que cette fonction était confiée à une jeune fille; c'est du moins ce qui semble ressortir de la peinture archaïque d'une hydria (Ger-
hard, Auserlesene griecliische Vasenbilder, III, 3o6). A gauche du spectateur nous apercevons, comme nous l'indique l'inscription y annexée,, la source sacrée de Kallirrhoè ; elle jaillit d'une gueule de lion, placée sous un avant-corps dorique. Une Jeune fille^ tenant une branche de laurier ou de myrte, symbole des lustrations, regarde d'un air pensif cette hydria qui se remplit d'eau destinée au bain nuptial. Cinq autres jeunes filles occupent le reste du tableau. Quelques-unes d'entre elles, portant des hydries vides sur la tête, semblent attendre leur tour de puiser de l'eau; d'autres, après avoir rempli leurs vases, s'apprêtent à s'en retourner chez elles. Gerhard croit y reconnaître un groupe de jeunes filles réunies dans une procession solennelle; mais les témoignages écrits de l'antiquité s'opposent à cette manière de voir. Si nous réfléchissons que la population d'Athènes était très nombreuse et que les Athéniens avaient l'habitude de célébrer presque tous les mariages pendant le gamèlion, mois de l'hyménée, il est évident que plusieurs mariages tombaient forcément le même jour; il s'ensuit tout naturellement que la source en question devenait le rendez-vous de plusieurs jeunes filles envoyées au même moment par différents couples fiancés pour puiser de l'eau. C'est une de ces scènes que le peintre a voulu représenter sur le vase dont il s'agit.
Le jour du mariage on j)renait d'abord le repas de noce (ôoîvv) YafJLtxTi), dans la maison des parents de la fiancée; les femmes, contrairement à leurs habitudes^ans d'autres circonstances, y assistaient également. Puis, au crépuscule, la fiancée, toute en habits de fête, attendait son futur époux dans un appartement orné de guirlandes de feuilles; celui-ci venait l'y chercher et l'emmenait chez lui sur un char {lo àu.'ï;r,ç). Elle s'y asseyait entre son époux et le garçon de noce ou nymphagogue (-Trapavufxcpoç, Tiocpo/oç), ami intime ou parent du fiancé. Le cortège se dirigeait lentement vers la maison du mari, toute enguirlandée de feuillage, pendant que retentissait le chant nuptial accompagné de la flûte, au milieu des acclamations joyeuses des passants. La mère de la jeune épouse marchait avec des torches allumées au foyer domestique derrière le char nuptial, pour conduire, selon l'usage, sa fille dans sa nouvelle demeure. Ici la mère du jeune homme, tenant aussi des torches
allumées, recevait l'heureux couple au seuil de la porte. Si le repas de noce n'avait pas déjà eu lieu dans la maison de la fiancée, lasociété se réunissait ici pour un banquet solennel, où^ pour bien indiquer qu'on souhaitait au jeune ménage une nombreuse prot^éniture, on distribuait des gâteaux de sésame (Tusjjitxa-ra) ; le coing que, d'après la loi de Solon, la fiancée était obligée de manger, avait la même signification symbolique. Le festin fini, les nouveaux mariés se retiraient dans le thalamos^ où la jeune femme se dévoilait devant son époux. Devant la porte de cette chambre on chantait les épithalamesj dont Théocrite nous a laissé un charmant échantillon dans le chant nuptial d'Hélène. En voici le commencement et la fin :
«Un jour, dans le palais du blond Ménélas, roi de Sparte, les jeunes filles se réunirent pour chanter en chœur devant la chambre nouvellement décorée ; elles portaient dans leur chevelure soyeuse des guirlandes fleuries d'hyacinthes. Elles étaient douze, les douze reines de la ville, l'élite des femmes laconiennes
"Elles chantaient toutes selon la même mesure le même air en dansant, les pieds entrelacés; la ville entière résonnait des accents du chant nuptial, etc
"Assoupissez-vous, et que le souffle de votre douce passion et de votre amour pénètre dans votre poitrine ; mais n'oubliez pas de vous réveiller le matin ; nous reviendrons ici au lever de l'aurore, lorsque le premier des chanteurs (le coq), secouant sa torpeur, aura allongé son cou bigarré et entonné sa chanson. Hymen, o Hyménée, salue joyeusement cette union !»
'De même que chez nous les jeunes mariés reçoivent généralement les cadeaux de leurs parents et amis la veille ou le lendemain des noces, de même chez les Grecs, les deux jours qui suivaient la noce (sTiauXta et cxTrauXia) étaient consacrés à la réception des dons de toute nature (fig. 362). C'est ensuite seulement que la jeune femme ôtait son voile.
L'art antique a souvent représenté des scènes de noces. Ici c'est la toilette de la fiancée qui attire notre attention (fig. 35 7), là des cortèges aux aspects les plus variés nous font voir les usages que nous venons de décrire. Dans une quantité de peintures sur vases archaïques (Gerhard, Auserlesene griechische Vasenbildcr, III,
tab. 3 10 et suiv.) on aperçoit des biges et des quadriges avec le fiancé et la fiancée voilée^ suivie du pai-anymphos et entourée de ses parentes et amies qui portent son trousseau sur la téte^ dans des corbeilles. Hermès, le dieu guide et héraut, précède le cortège en Jetant un coup d'oeil en arrière. Dans une autre peinture sur vase (Panofka, Bilder antiken Lebens, tab. XI, 3), le jeune homme couronné de fleurs, conduisant sa fiancée, gagne à pied sa maison, à l'entrée de laquelle la njnnpheutria attend la société avec des torches nuptiales. Un jeune homme qui précède le couple marié accompagne sur la cithare les sons de Xhymenaios et la mère de la fiancée, reconnaissable à son costume de matrone, ferme le cortège une torche à la main. Mais faisons remarquer avant tout la scène de noces, représentée dans cette magnifique peinture murale, haute de 4 pieds, longue de 8 pieds et i/, et qui est connue sous le nom de «noces aldobrandines» (fig. 36 1). Nous sommes ici en présence de trois scènes, que l'artiste a développées sur une seule et même ligne, comme dans les grands bas-reliefs où, la perspective étant négligée, tout le sujet se trouve reporté au premier plan. La surface plane du mur étant interrompue dans le fond par deux pilastres, l'artiste a voulu sans doute nous faire voir l'intérieur des deux chambres du gynécée et une scène en dehors de la maison : ce sont évidemment trois épisodes empruntés à ce qui se passait dans les appartements ou en dehors avant que le cortège se mît en marche. Cela posé, examinons d'abord le tableau central. Dans une chambre du gynécée la fiancée voilée repose à demi couchée sur un lit, garni de coussins moelleux et de couvertures, et dont le bois est artistement ouvragé. A côté d'elle on voit Peitho, la déesse de la persuasion; car la guirlande qui couronne sa tête et le peplos aux plis innombrables qui, naissant derrière la tête, suit toute la longueur du dos, laissant à découvert la moitié du corps, permettent de supposer que l'artiste a voulu représenter sous les traits de cette Grâce la femme qui vante les qualités et les vertus du fiancé. Elle pose le bras gauche sur l'épaule de la jeune fille, qui la regarde d'un air timide, et elle semble lui inspirer par ses paroles du courage et de la confiance. A gauche de ce groupe une troisième figure de femme s'appuie gracieusement sur un fût de colonne; son peploSj retenu seuls
lement par une agrafe, retombe jusqu'aux hancheSj découvrant ainsi toutela partie supérieure du corps. Tout en fixant les yeux sur la fiancée, elle semble attendre le résultat du discours persuasif de Peitho; en attendant, elle transvase les huiles odorantes de V alabastron dans un coquillage, pour en frotter, après le bain, le corps de la jeune fille.
Si la première figure est une Peitho, celle-ci représente sans doute une autre servante d'Aphrodite, Charis, qui selon la fable baignait sa maîtresse dans le bois sacré de Paphos et l'arrosait de parfums d'ambroisie.
Le pilastre placé derrière Charis indique la séparation entre cette pièce et celle située à côté, que nous allons visitermaintenant. Ici on aperçoit un bassin rempli d'eau, que supporte une sorte de colonne-piédestal. — Peut-être est-ce l'eau apportée de la source Kallirrhoè par la jeune fille placée à côté, pour le Xoutpov vufjicpixôv, que la fiancée prenait d'habi-
tude avant de quitter la maison paternelle (voy. p. 270). Cette jeune fille questionne du regard une femme plus âgée, aux allures de matrone, qui s'approche de l'autre côté du bassin et plonge le bout de ses doigts dans l'eaUj comme pour l'essayer. Sa stature imposante, ses vêtements de prêtresse ainsi que l'instrument en forme de feuille qu'elle tient à la main et qui doit être un instrument de lustratioUj permettent d'admettre que l'artiste a voulu figurer là l'Hèra Teleia^ déesse protectrice du mariage; elle essaye et bénit le bain des fiançailles.^ Il est difficile d'expliquer la troisième figure qui apparaît dans le fond^ tenant un grand tableau dans ses bras; Bôtùcher (Die Aldobrandinische Hoch:[eit, P'^gs 106) croit que ce tableau contient l'horoscope tiré pour le mariage. Examinons enfin la troisième scène à droite du spectateur^ devant l'entrée de la maison des Jeunes mariés. Au seuil de la maison est assis le fiancé couronné de pampres de vigne et paraît attendre avec impatience la fin des cérémonies qui s'exécutent dans l'intérieur de la maison. Sur la place qui précède la maison on aperçoit un groupe de trois jeunes filles, dont l'une tire d'une patère un objet qu'elle semble sacrifier sur un autel portatif^ pendant que les deux autres^ s' accompagnant de la cithare^ entonnent le chant nuptial".
Le monde des courtisanes cojnslitue dans la vie sociale de la Grèce antique un contraste frappant avec la vie des femmes hoi> nêtes que nous venons de décrire. L'éducation raffinée , entraînant à sa suite beaucoup d'exigences mondaines^ eut pour résultat la démoralisation d'une partie du beau sexe^ démoralisation qui règne malheureusement encore aujourd'hui dans plusieurs pays et y infecte toutes les classes de la société. Bien entendu, il ne peut être question ici de ce rebut du sexe féminin qui, placé au
1 Une figuration semblable se trouve sur des peintures murales, découvertes dans les fouilles du mont Palatin et que M. Georges Perrot a décrites et publiées {Mémoires archéologiques, 1875, p. i4etsuiv.).
* Cette peinture, découverte en i«o6, sur le mont Esquiiin, fut placée d'abord dans la villa du cardinal Cintio Aldobrandini. Après avoir changé plusieurs fois de propriétaire, elle fut acquise, en l'^iS, parle pape Pie VII. Depuis cette époque elle décore une des salles latérales de la Bibliothèque vaticane. (V. \e mox Aldobrandines, dans le Dictionnaire de l'Académie des Beaux- Arts.) F. T.
service d'Aphrodite PandèmoSj flattait les excès et les appétits des couches les plus viles de la population; nous ne voulons parler que de ces femmes auxquelles leurs charmes naturels^ leur intelligencCj leur esprit et leur habileté assignaient une place exceptionnelle dans la société. Toutes les qualités qu'une chaste jeune fille ou une femme honorable ne pouvait acquérir , retirée qu'elle était au fond de son gynécée j cette adresse instinctive et cette instruction^ qui ne se développent que par des relations communes,, la courtisane (l'hétaïre) savait se les approprier au suprême degré^ car elle vivait d'une vie méprisant les conventions étroites; aussi pouvait-elle ^ plutôt qu'une femme mariée, attacher à sa personne non seulement des jeunes gens, mais même des hommes mûrs. Les penchants sensuels des Grecs soutenaient ce monde interlope et les lois n'y mettaient aucune entrave; voilà pourquoi l'hétaïre ne craignait pas d'étaler ses manœuvres au grand jour. Dissimulant son ignoble cupidité, elle se glissait, sous le masque d'un amour désintéressé, dans la confiance des hommes. Une seule chose lui était interdite, c'est de profaner par son souffle la maison de l'homme marié. Mais baissons le voile sur cette matière; l'histoire de tous les peuples civilisés ne souffre que trop de pareilles maladies. L'influence heureuse, il est vrai, qu'une Aspasie a exercée sur un des plus grands hommes d'état de l'antiquité, se repète, helas! bien souvent, au détriment général, dans la chronique scandaleuse de tous les temps.
Fig. 362. — Présents offerts à uue Mariée.
Fig. 363. — Musiciens exécutant un Psean (zaïiv).