LES ARMES DE GUERRE; LA NAVIGATION
Sommaire : Équipement des guerriers. Les armes défensives et les armes offensives. — Les vaisseaux. Le vaisseau homérique. Construction des grands navires; leur équipement. Les rames et les bancs de rameurs. Les ports maritimes. Le vaisseau romain.
La nature même des exercices gymnastiques prouve qu'ils avaient surtout pour but de former une jeunesse apte au métier de la guerre. Lucien dit que la gymnastique était une préparation à la latte armée. Les hommes dont elle rendait le corps plus robuste,, plus agile et plus dur à la fatigue étaient de bien meilleurs soldats et résistaient beaucoup mieux à l'ennemi. Nous aurons à nous occuper maintenant de la mise en pratique sur le champ de bataille de cette adresse acquise dans les gymnases^ et nous nous attacherons surtout à étudier les différentes espèces d'armes et leur emploi. Nous ne pourrons examiner ici les différentes phases de la tactique militaire des Grecs qu'autant qu'elles auront entraîné une modification dans l'armement même*. Nous
1 Sur l'art militaire chez les Grecs, voy. l'ouvrage de W. Rûstow et H. Kôchly, Geschichte des griechischen Kriegswesens von den altesten Zeiten bis auf Pyrrhus (Aarau, i852). Cf. de Rochas d'Aiglun, Poliorcétique des Grecs, Paris, 1872, Principes de la fortification antique, Paris, 1881. (O. R.).
n'aborderons pas non plus dans ce chapitre la description des machines de guerre^ inventées en grande partie et perfectionnées par les Grecs; car les documents figurés^ d'ailleurs peu nombreux^ qui se rapportent à ce sujet^ on ne les rencontre que sur des monuments romains de la période impériale. Nous avons donc préféré en parler dans la seconde partie de ce livre.-
Les anciens nous ont laissé de nombreux témoignages sur leur armement aux différentes époques de l'histoire, et les monuments nous offrent des spécimens figurés d'armes les plus variées (fig. 432). Mais il ne reste qu'un nombre fort restreint d'armes et d'armures authentiques. Le bronze seul a pu résister à l'action de la rouille qui a détruit ou déformé complètement l'immense quantité d'armes de fer. Les armes en pierre, appartenant à une population primitive et dont on trouve aussi quelques exemplaires en Grèce, dépassent les limites de cet ouvrage, consacré principalement à l'étude de l'antiquité classique. Les vases peints et les œuvres de sculpture viendront surtout à l'appui de nos explications. Toutefois, si l'on veut établir une comparaison entre la représentation artistique des objets et les objets eux-mêmes, il faut bien se garder d'admettre sans aucune réserve ces documents figurés: en effet, sur les vases du vieux style, les peintures portent souvent l'empreinte d'une imagination trop libre et même désordonnée; les sculpteurs, de leur côté, préoccupés de la beauté extérieure du corps, ont généralement préféré traiter le costume et les armes à un point de vue idéal, plutôt que de copier la réalité. Les monuments nous offrent, en outre, une quantité d'armes dont on ne trouve pas les noms dans les témoignages écrits, et inversement les auteurs anciens parlent souvent de certaines armures qu'on ne rencontre pas sur les monuments, à moins qu'on ne considère les armes de la période impériale romaine comme identiques aux armes grecques de la même époque.
Un bas-relief du Louvre (lig. 433) nous montre l'armement complet (îravoTcXia) d'un guerrier grec. Nous sommes ici en présence de l'atelier d'Hephœstos. Le dieu est occupé à appliquer une poignée à un immense bouclier, qu'un de ses compagnons, sorte de Satyre, soulève avec beaucoup de peine. Un autre compagnon, polissant des jambières, est assis par terre, à côté du maître, près
d'une stèlCj sur laquelle sont posées une épée et une cuirasse d'airain^ qui viennent de sortir de l'usine. A gauche, on voit le four à forger avec un feu flambant; devant ce four se tient accroupi une petite figure d'hommCj espèce de nain, examinant d'un œil connaisseur le polissage d'un casque à crinière. Cette espèce de nain est peut-être Kedalion, l'aide fidèle d'Hephœstos. Un Satyrej à demi caché derrière le four^ caresse d'une main taquine le pilleiis du petit vieux. Homère^ dans l'Iliade^ représente Hephœstos travaillant aux armes d'Achille; c'est peut-être bien le sujet du bas-relief qui nous occupej et nous voilà en présence de l'armement grec des temps homériques.
Fig. 433. — Ileplisestos dans son Atelier.
Les armes défensives étaient : le casque^ la cuirasse, les jambières et le bouclier. Le vêtement du guerrier se composait sans contredit, à l'origine^ d'une simple peau de bête. De même que quelques peuplades indiennes de l'Amérique du Nord de nos jours se couvrent la tête de peaux de buffle ou d'ours, de même les populations antiques, à l'époque où l'on savait à peine travailler l'airain, avaient pour toute coiffure guerrière de simples peaux provenant des bêtes qu'ils tuaient pour leur propre sûreté. Les trophées de chasse servaient ainsi d'équipement militaire. Hercule, le principal destructeur de toutes les bètes nuisibles à l'homme, portait toujours la peau du lion néméen, qui était son arme défensive et son attribut inséparable. On voit sur les monuments d'autres guerriers dans le même accoutrement : l'une des figures latérales d'une caisse funéraire étrusque, représentant
la lutte entre Étéocle et PolynicCj est coiflée d'une tête de lion (fig. 434). Ce costume était très commun chez les peuples germaniquesj et l'on voit les porte-étendards et les sonneurs de cors romains vêtus de cette façon sur les monuments de la période impériale. Le chapeau de cuir non tanné (xuvérj) peut être considéré comme une transition au casque de métal. Diomèdej dans l'expédition nocturne qu'il fit avec Ulysse , portait une de ces calottes collantes en peau de taureau (xuvét) laupEiVi^ xaTaÎTu^)^ parce que l'éclat métallique d'un casque d'airain eût été un point de mire pour l'ennemi. Tel était aussi le casque que portait Ulysse à cette occasion. Ce casque^ tout en peau, soutenu à lintérieur par de fortes courroies^ doublé de feutre, et garni tout autour à l'extérieur des défenses luisantes d'un sanglier^ rappelle beau-
Fig. 434 à 440. — Différentes Foriucs de Casques grecs.
coup la calotte faite de la tête d'une bête dont il a été question plus haut. Le casque de Dolon était fait de peau de loutre (xuvÉt) xTios'r,). A en juger par les paroles d'Homère^ cette coiffure de cuir semble avoir été réservée aux guerriers jeunes. La tête d'une statuette de bronze de Diomède, représentée à la figure 435, a tout à fait la forme d'un heaume de cuir. C'est de là que se forma le casque de métal (xpavo;, homér. xopuç^ synonyme ici de xuv£v) Tray/aÀxoç, heaume d'attaque); la calotte de cuir fit place à un couvre-chef hémisphérique d'airain^ auquel on ajouta successivement un frontal ou avance et un couvre-nuque, des visières ou des demi-visières et des jugulaires: le crâne, la figure et le cou se trouvèrent ainsi protégés contre les coups d'estoc et de taille. Sur une hydria de Vulci, où sont représentés les adieux d'AmphiaraoSj entièrement armé^ et d'Eriphyle^ ce héros est coiffé d'un de ces casques hémisphériques (fig. 436). Telle encore est la forme du casque qui^ sur le revers des mon-
naies d'argent de la ville d'Ainos de Thrace, couvre la tête du héros vénéré dans cette ville.
Un casque bien mieux fait pour couvrir la téte^ c'est celui d'un Troyen de la figure 437, qui appartient au groupe des guerriers éginétiques du Musée de Munich. Le ^/mè?'^ sphérique, bien adapté à la forme de la tête^ est un peu replié par derrière et pourvu d'un couvre-nuque , large comme la main; sur le devant il est muni d'un frontal assez étroit. Le casque de Télamon dans le même groupe est encore plus perfectionné (fig. 438). Le timbre et le couvre-nuque ressemblent à ceux du casque précédentj mais l'avance se prolonge le long du nez en une langue métallique^ et de chaque côté sont fixées des oreillères à charnières (^aÀap5()j quij à en juger d'après certaines peintures sur vasesj se relevaient hors du combat^ ce qui donnait au casque une apparence ailée. Le casque de la figure 439^ qu'on a trouvé dans le lit de l'Alphée^ près d'01ympie, protégeait certainement encore beaucoup mieux la tête et la nuque. Le frontal^ les jugulaires et le couvre-nuque ne font qu'une seule et même pièce avec le timbre du casque et couvrent entièrement la tête jusqu'aux épaules; les yeux, la bouche et le menton seuls sont découverts. Ce lourd casque^ qui englobait la tête et la nuque^ étant séparé du frontal par une entaille^ donnait à ce dernier la forme d'une forte visière à trous pour les yeux; il en résultait un casque léger et gracieux, qu'on appelait aoÀôJTri? (fig. 440). Le guerrier le rabattait^ dans la lutte^ de manière à couvrir la tête avec le timbre et la figure avec la visière; hors du combat il le rabattait en haut^ de sorte que la visière reposait sur le sommet du criine. La belle tête d'Athèna de la figure 442, appartenant à la villa Albani, représente cette forme de casque. Souvent ce beau casque grec n'a pas de frontal; il est simplement muni d'un rebord relevé (dTîtpavrj) qui ressemble assez aux visières repliées du moyen âge; le casque d'Athèna de la figure 441 nous en offre un spécimen.
Le cimier (9aXoç) manque entièrement aux casques de cuir; le casque simple de métal n'en a presque jamais non plus (fig. 436 et 437); de là le mot a-^^Xoç. Mais il y avait les gros casques de bronzCj déjà mentionnés dans Homère^ assez répandus sur les
vases peints du vieux style, et qui, tant pour amortir les coups que pour consolider la crête ondoyante (),ocûO(;)qui les couronnait^ étaient armés d'un cimier^ qui descendait du sommet de la tête à la nuque^ recouvrant la soudure des deux plaques du casque (fig. 443j 446). Pour augmenter sa force de résistance, le cimier se composait quelquefois de quatre couches de métal superposées; il recevait alors^ suivant l'explication de Gœbel, le nom de TsxpatpaAoç, xsTpatpocÂrjpoç. Les trous^ dont il était percé au bord^ servaient à recevoir des touffes de crin de cheval (ÏTnroopK;) ou de plumes (fig. 440). Le xûaSx/o; àxco-aToç de l'Iliade (XV, 536) est peut-être identique au cpaXo;. Mais le casque appelé xpusâXcia a-t-il tiré son nom du mot ■:ç,6ij.^-ol (trous), comme l'admet Gœbel, c'est
Fig. 441 à 445. — Difféi'entes Formes de Casques grecs.
ce que nous ne chercherons pas à décider. Quelquefois le cimier où s'attache la crête manque totalement; dans ce cas l'aigrette de crin semble avoir été fixée dans une petite rainure sur la calotte du casque (fig. 444)'.
On peut admettre qu'en général le casque du simple soldat n'avait aucune parure^ tandis qu'on mettait beaucoup de soin à orner les casques des chefs. On couvrait la calotte j la visière et l'avance d'ornements très ouvragés^ et le cimier affectait les formes les plus variées (fig. 443 ^ 444); la crête simple était parfois chargée et surchargée de plumes (fig. 445). Il y a un grand choix de ces casques de luxe sur les statues d'Athèna^ de Dcmèter et de différents héros : on en trouve sur les monnaies qui représentent Athcna et sur beaucoup de portraits gravés sur pierre.
^ Dans une nécropole de l'Altis, minée par les flots de l'Alphe'e, on a découvert difFe'rentes armes de bronze.
Les collections de Saint-Pétersbourg et de Vienne contiennent des camées avec la tête ainsi coiffée de Ptolémée 1er qi ^jg Ptolémée II. Nous nous contenterons de reproduire ici la belle tête Athèna d'après une monnaie d'argent d'Héraclée (fig. 442)^ ainsi que le casque qui couvre la tête de Neoptolème dans un basrelief sans doute romain, publié par Orti di Manara (fig. 443).
La seconde arme défensive était la cuirasse (ôojpa;). Pausanias^ dans sa description de la leschè (salle) de Polygnote à Delphes^ nous décrit la forme la plus ancienne de la cuirasse des temps
héroïques. Elle se composait de deux plaques d'airaiUj réunies au moyen de charnières (Trepôvat)^ et dont l'une couvrait la poitrine et l'estomac^ l'autre le dos. Une telle cuirasse, qui enveloppait toute la partie supérieure du corps , s'appelait gyalothorax (yua/voôtopa^); on donnait le nom de gyala (yuaÀa) à ses deux parties. Pausanias nous a indiqué par ces mots le 6iopa; axâotoç ou axaTo'ç, c'est-à-dire cuirasse qui se tient debout ou cuirasse forte; c'est celle que portaient les guerriers d'Homère^ et presque tous les vases peints du vieux style à figures noires sur fond rouge nous montrent les héros couverts de cette pesante armure (fig. 446). Le Troyen (Teucros)j signalé plus haut, du groupe des sculptures éginétiques de Munich est également vêtu d'une de ces vieilles cuirasses. Faite de plaques métalliques très épaisses, cette cuirasse ne descendait que jusqu'aux hanches, où elle s'arrêtait net, ou bien se prolongeait tout autour, mais en formant un rebord, pour protéger l'aine. De là se forma la cuirasse légère, composée de plaques métalliques plus minces et adaptée à la charpente musculaire du corps : telle est la cuirasse posée sur une stèle et reproduite d'après un bas-relief à la figure 483. Ici, comme pour le casque^ il y a donc une transition du genre
Fig. 446.
Guerrier couvert d'une Armure antique.
lourd de l'époque antique au genre plus léger et plus gracieux d'une période ultérieure^ où des modifications dans la tactique militaire entraînèrent des modifications correspondantes dans l'armement. Ce qui distinguait surtout cette cuirasse plus récente, portée du reste par les chefs seuls, de la cuirasse antique, c'est que son plastron bombé descendait jusqu'au nombril. Afin de tenir les différentes pièces de l'armure et de garantir l'aine, on portait une ceinture (CwffTïip, ijwvr,) autour des hanches et pardessus la cuirasse; cette ceinture se fermait avec des agrafes, qui dans Homère sont en or (ô/r,£<; /pûaîioi). Ulysse, par exemple, est ceint d'un :{OSter semblable sur une urne funéraire étrusque. On avait l'habitude de porter, en outre, sous la cuirasse et, par conséquent, sur le chiton même, une plaque de métal (u-îxpa) assez large et mince, doublée à l'intérieur; comme elle était couverte par l'armure, elle est naturellement invisible sur les monuments.
Néanmoins, nous possédons une mitra semblable (hg. 447), que
Brœnsted a achetée dans l'ile d'Eubée et qu'il a décrite dans son livre : Die Bron:{en von Siris. Cette plaque en bronze, qui a onze pouces de longueur, est repoussée à l'intérieur en vingthuit points, dont quinze plus gros que les treize autres, ce qui produit à l'extérieur autant de petits hémisphères; elle s'attache à la ceinture proprement dite au moyen de crochets fixés à ses extrémités. Après cette interprétation des mots :{oster et mitra, il sera plus facile de comprendre les paroles suivantes de l'Iliade (IVj i35 et suiv.) :
Le trait amer tomba sur l'épais baudrier. Qu'avait orné la main d'un habile ouvrier; La cuirasse d'airain fut ensuite percée, Puis la belle ceinture elle aussi traversée, Rempart contre les traits cette fois impuissant. Ménélas effleuré voit s'échapper son sang . , . ^
Outre la cuirasse de bron^.e il y avait la cuirasse de lin (Xivo- Owpr,ç), qu'Homère fait porter à Ajax, fils d'Oïlée, et à Amphios;
^ Trad. de M. Lucien Pâté.
Fig. 44R. — Guerrier vêtu d'une Cuirasse de cuir.
il y avait aussi le chiton d'airain (/kA/'.o/'tojv). L'une et l'autrej adhérentes au corps comme une camisole, étaient garnies de plaques d'airain, qui protégeaient les épaules et la région du cœur (fig. 446, 448). Une ceinture garantissait de plus l'estomac. Les épauliéresj attachées par devant et par derrière avec des bandes à la ceinture ou à la cuirasse même (fig. 449), étaient, comme le prouvent de nombreux monuments, souvent couvertes de riches ornements.
Nous appelons tout particulièrement l'attention du lecteur sur deux épaulières en bronze, dont les reliefs, représentant Aiax
luttant avec une Amazone, sont, sans contredit, tant au point
de vue de la composition que de l'exécution,
des chefs-d'œuvre de la métallurgie grecque.
Ces deux pièces d'armes font aujourd'hui
l'ornement du British Muséum. Comme on a
prétendu à tort qu'elles ont été trouvées sur
les bords du Siris, on a cru y voir les débris
de la brillante armure que Pyrrhus a portée
à la bataille de Siris. Malgré cette erreur, on
leur donne toujours le nom de « bronzes de
Siris ", nom qui a reçu droit de cité. — Cette
cuirasse de lin, qu'Iphicrate aurait introduite
dans l'armée athénienne, ainsi que la cuirasse
de bronze, modelée en quelque sorte sur les
muscles du corps, dont il y a été question plus
haut, portaient à leur extrémité inférieure
des bandes de cuir ou de feutre plus ou moins
longues, souvent doubles et recouvertes de
feuilles de métal (-TEpuyHi;). Elles servaient à
protéger le bas-ventre et, de même que les
épaulières, elles étaient rehaussées d'orne- Fig 449.- Goerrier vêtu
^ ' d un Chiton d airain.
ments artistiques (fig. 448). (Cf. Overbeck,
qui, dans sa Geschichte der griechischen Plastik, Fe part., p. 98^
reproduit le guerrier de la stèle d'Aristion, lequel nous offre un spécimen de l'armement antique). Les trous où l'on passait les bras étaient quelquefois aussi garnis de ces irTÉpuYs? un peu plus courts. — Les anciens connaissaient déjà les hauberts ou jaques de lin ou de cuir^ recouvertes d'écaillés de bronze. On les appelait Qwpai limoonôi OU (poJaocoTo'ç ij selon que les écailles étaient grosses comme celles d'un poisson ou petites comme celles d'un serpent. Achille et Patrocle sont vêtus de ce chiton écaillé sur le vase d'argile du Musée de Berlin connu sous le nom de kylix de Sosias. Il y a, dans le groupe des sculptures éginétiques^ un tireur d'arc persan^ qu'on désigne sous le nom de Paris, et qui est couvert également d'une cotte écaillée ou imbriquée, comme d'un tricot. La cotte de mailles (ôtôpa^ aXuatôioTo'ç) semble avoir été importée de l'Orient.
Déjà au temps d'Homère, l'homme de guerre avait les jambes protégées par dts jambières ou grèves de bronze (xvY)[j.ioe<;)j qui montaient depuis la cheville jusqu'au-dessus du genoUj et ressemblaient assez à nos bottes de cavalier. Faites d'un métal flexible et probablement doublées de cuir à l'intérieur, on les
mettait autour de la jambe en les dépliant et en les repliant ensuite (fig. 460). Pour bien les attacher à la cheville, on se servait, comme on le voit à la figure 45o, de bandes (ïTric-aupia), qu'on rencontre sur quelques fragments de jambes appartenant au groupe éginétique et qu'on a conservées dans les figures restaurées. Mais les episphjyria ne paraissent pas sur d'autres sculptures; les prétendus anneaux qu'on aperçoit quelquefois autour de la cheville ne sont que les soudures nécessaires à toute pièce
Fig. 450.
Guerrier mettant des Jambières.
1 On trouve, dans Les antiquités du Bosphore cimmérien, pi. XXVII, des fragments d'une cotte d'armes imbriquée découverte parmi les ruines de Pantikapaion.
Fig. 451 à 453. Dififèrentes Formes de Boucliers.
d'armes. Les jambières, à en Juger par certaines peintures sur vases, semblent, en outre, avoir été attachées au mollet avec des boucles ou des courroies. On voit souvent sur les vases peints des guerriers occupés à mettre leurs jambières. Iphicrate, le
réformateur de l'armement de l'infanterie, remplaça ces grèves de métal par des solerets en cuir très fort, garnis peut-être de lames de bronze, et qu'on appela iphicratides
('IcpixpaTt'Ssi;).
La principale arme défensive était le bouclier rond ou ovale. Le bouclier rond (àcTriç Tuàvroff' £i<jyi, euxuxXo?) se nommait argien ou plutôt dorien (fig. 45 i, 455, 456), parce que les Doriens l'employaient à la place du bouclier long, dont il sera question tout à l'heure. Il était petit et couvrait à peine le guerrier depuis le menton jusqu'aux genoux. Pendant la bataille on élevait ce bouclier jusqu'à la hauteur des yeux; pour ne pas laisser sans défense la partie inférieure du corps, on attachait au bord inférieur du bouclier une sorte de couverture en cuir ou en feutre treillissé, assez longue et carrée (Xatavjïa TTTspo'svTa?)^, dont l'élasticité amortissait les coups d'estoc et de taille (fig. 452). Cette couverture était usitée à l'origine chez les peuples asiatiques; elle semble avoir fait partie de l'armement grec, mais à une époque reculée de l'histoire. — Bien différent de celuilà était le grand bouclier ovale (ffàxoç), d'une époque encore plus ancienne; long d'environ 1 m. 35 cm. sur plus de 60 cm. de large, il couvrait le guerrier des pieds à la tête ; de là son nom de 7roSy)vexïiî, àucpîppoxoç (fig. 446). Ce bouclier, avons-nous dit, fut remplacé par le bou-'
Fig. 454 à 457. — Différentes Formes de Boucliers.
i Voy. Aristoph., Acharniens, v. 1008 :
T« Tcpwfjiat' to Tcot, OTJaov h. t% àarriSoç.
LES ARMES DE GUERRE. SSg
clier rond ; cependant le bouclier ovale se conserva très longtempSj quoique sous une forme raccourcie. On désigne par le nom de béotiens les boucliers ovales dont les bords latéraux sont interrompus au milieu par des entailles ovales ou semi-circulaires {ûg. 446, 45 3j 454). On ne s'explique pas bien l'utilité de ces entailles, à moins qu'elles n'aient servi à mieux protéger le visage du guerrier, qui, en le tenant obliquement, pouvait regarder l'ennemi à travers ces ouvertures. Le bouclier à bords pleins était moins commode, car le combattant, pour bien viser, ne pouvait l'élever qu'à la hauteur des yeux. Cette forme de bouclier constitue les armoiries de presque toutes les villes de la Béotie- on la rencontre sur les monnaies frappées par ces villes (fig. 454, d'après une monnaie de la ville béotienne Haliartos), et très souvent aussi sur les vases peints du vieux style. Tous les boucliers étaient plus ou moins bombés. La manière dont on portait le bouclier dans la plus haute antiquité a dû être très incommode : on le suspendait, en effet, autour du cou au moyen d'un baudrier en cuir (xeXaf/wv), fixé à l'intérieur tout près du bord, et pour le diriger de la main gauche, il y avait à l'intérieur de la cavité un anneau ou poignée (TropTra?). D'après Hérodote, les Cariens auraient perfectionné cette arme en ajoutant au milieu de sa convexité une anse en métal ou en cuir (o/avov) pour passer le bras, et une poignée au bord pour la main (fig. 446, 447, 457). Le telamon a-t-il été alors entièrement supprimé, ou bien, ce qui est probable, l'a-t-on conservé même plus tard, pour pouvoir porter le bouclier sur le dos, pendant la marche, comme le faisaient les Romains? Nous n'avons aucune preuve pour l'affirmer. Mais, si nous examinons le bouclier de la figure 467, tourné vers le spectateur par la face concave et qui est posé au pied de la belle statue d'Ares assis, dans la villa Ludovisi, nous verrons très distinctement une courroie attachée près de la poignée à un anneau de métal et qui n'est autre chose que le telamon. Dans les boucliers ronds, qui sont les plus anciens, les aeux poignées manquent presque toujours; on les a remplacées par une large barre (xavwv), allant d'un bord à l'autre du bouclier, et sous laquelle on passait le bras; la main saisissait des poignées de cuir ou d'étoffe (fig. 457), qui garnissaient tout
autour l'intérieur du bouclier. En tout cas ces nombreuses poignées avaient ce grand avantage que s'il s'en déchirait une, ou si le bouclier venait à être endommagé à proximité de l'une d'ellesj le combattant n'avait qu'à le tourner un peu sur son braSj et à saisir aussitôt l'une des poignées restées intactes. Le bouclierj par conséquent^ même fortement endommagé^ n'était de la sorte jamais hors d'usage pendant la bataille. Il est probable que cette façon de porter le bouclier appartenait à une époque fort reculée^ car on ne la retrouve que sur les vases peints d'une période très ancienne.
Le bouclier était fait de peaux de bœuf, dont on superposait quelquefois sept couches, qu'on cousait ensemble, et sur lesquelles on clouait des plaques métalliques. Les têtes des clous (ôfjLçaXoî) faisaient saillie le long du bord du bouclier (avxui) [fig. 45 1]; de là l'épithète 6[jLcpaXd£ffcat, qu'Homère applique aux boucliers. Le clou du centre, le plus saillant et le mieux décoré, qui servait à parer les coups, s'appelait l'ombilic du bouclier ou omphalos proprement dit. Outre ces boucliers, où l'airain n'entrait que pour une certaine partie, les Grecs portaient, dans la plus haute antiquité, des boucliers en bronze massif (ttocyx^Xj'oç àaTri'ç); mais on y renonça entièrement plus tard à cause de leur pesanteur. Le métal de certains boucliers a dû être travaillé avec beaucoup d'art, si l'on en juge par les vers de l'Iliade qui dépeignent le bouclier d'Achille, œuvre artistique d'Hephsestos, ainsi que par la description qu'Hésiode^nous a laissée du bouclier d'Héraclès. Les vases peints représentent sur la surface des boucliers la terrible tête de la Gorgone, des lions (fig. 45 2), des panthères, des sangliers, des taureaux (fig. 45 1), des scorpions, des serpents, des ancres, des trépieds, des chars de combat, etc., autant de différents emblèmes (£TC(ffr,aa, Gr.ixEÎa) OU de signes distinguant à un point de vue quelconque les porteurs de ces boucliers. C'est ainsi que le bouclier d'Idoménée porte l'image du coq, à cause de sa descendance du dieu Hèlios (Soleil), à qui cet oiseau était consacré. Le bouclier de Ménélas est orné d'un dragon, qui lui était apparu
' Il est fort douteux que le poëme intitulé 'Aamç 'HpaxXe'ou? soit d'Hésiode; déjà Aristophane de Byzance le considérait comme non authentique. (O. R.).
comme signe divin à Aulis. Un emblème semblable, figuré sur le bouclier placé près de Mantinée, sur le tombeau d'Epaminondas, indique que ce héros descendait de la race de Cadmus. Le bouclier d'Alcibiade était reconnaissable à son Aphrodite lançant des éclairs. Mentionnons encore la décoration des boucliers qu'Eschyle met entre les mains des sept héros de Thèbes. En dehors de ces signes^ que chacun choisissait à son gré (oixEîa ffYjtjieïa)^ il y avait des signes généraux pour désigner la nationalité, et quij après les guerres médiques^ paraissent s'être propagés parmi toutes les peuplades de la Grèce. Ainsi les boucliers des Sicyoniens étaient marqués d'un 2 qui frappait vivement les yeuXj ceux des Lacédémoniens d'un lambda fait à la manière antique, V, d'où le nom de lambda ou labda qu'on leur donnait; ceux des Messéniens se distinguaient par un M, ceux des Athéniens par une chouette, ceux des Thébains enfin par une chouette ou un sphinx. Les boucliers portaient aussi des inscriptions. Sur le bouclier de Capanée^ par exemple, on lisait les mots : Trpyi'cw TtdXiv, sur celui de Démosthène : àyaO^ "^'^73- — Un seul bouclier grec nous est parvenu; il est conservé au Musée de Palerme.
On sait que les guerres avec les Perses amenèrent une transformation complète des choses militaires en Grèce. A l'époque héroïque l'issue des batailles dépendait de la vaillance personnelle et de l'habileté à combattre dans les combats particuliers; le cortège des nobles ne prenait pas part à la lutte en colonnes serrées^ mais livrait^ à l'exemple de ses chefs, des combats particuliers. Cette tactique fut reléguée peu à peu au second plan. Les hoplites, cette infanterie lourdement équipée, qui exécutait ses mouvements en phalanges condensées, constitua le noyau de l'armée, et c'est elle qui décida du sort des batailles. Ces soldats, couverts d'une cuirasse de bronze, portaient, outre la courte lance dorienne et la courte épée, le grand bouclier ovale des temps homériques; leur équipement ne subit d'autres modifications qu'en ce que la cuirasse d'airain fit place à la casaque de cuir ou de lin ((iToÀa;), garnie de plaques métalliques, et que le casque et les jambières furent confectionnés avec des matériaux plus légers. Après les guerres médiques on organisa, à côté des hoplites, l'infanterie légère, en tant qu'arme spéciale. Ce corps
Fig. 458.
Guerrier arme d'une Pelta.
est considéré^ depuis la campagne des Dix Mille^ comme partie intégrante de l'armée grecque; il se divisait en yu^k^rirsi;, YU(ji.vot, c'est-à-dire infanterie légère proprement dite, qui combattait sans
aucune espèce d'arme défensive, et en TreXTacxai, Tzsl-zooôçioi, OU soldats qui portaient pour toute arme défensive une pelta. Ils avaient pour mission de combattre de loin; leur armement consistait donc, suivant la nationalité à laquelle ils appartenaient^ en une lance légère^ un arc ou une fronde. La. pelta était un bouclier en forme de croissant,, long de 60 cm. environ, en bois ou en mailles d'osierj recouvertes d'une couche de cuir : cette arme est d'origine thrace. Un skyphos d'Athènes (fig.458) nous représente un de ces peltastes, reconnaissable à son léger vêtement et à son bouclier; la lance baissée, il semble s'apprêter à attaquer ou à repousser l'attaque. Dans les sculptures, la pelta figure très souvent comme arme défensive des Amazones légèrement armées, et, en examinant les nombreux combats de ces Amazones, on verrait que la pelta a passé par les formes les plus variées. Les Amazones de la magnifique frise du temple d'Apollon Epikourios à Phigalie sont munies de peltes presque rondes, légèrement repliées d'un côté; sur d'autres monuments ces boucliers ont la forme d'un croissant. Nous reproduisons à la figure 459 la belle statue en marbre d'une Amazone armée^ de la collection
de Dresde; elle nous donne non seulement un échantillon de la pelta, mais aussi un spécimen du costume dont l'art antique parait les Amazones. Ici l'Amazone apparaît vêtue du plus beau costume grec; mais le plus souvent elle est représentée avec
Pig. 459.
Amazone en Costume grec.
Fig. 4«0.
Amazone en Costume oriental.
des habits orientaux, comme le prouve le dessin de la figure 460,
qui nous montre une Amazone tirant de l'arc. Dans certaines
oeuvres d'art on voit aussi les Amazones
armées du bouclier ovale et bombé des
guerriers grecs ; sur la garniture de bronze
de la cuirasse de Siris^ mentionnée plus
hautj elles sont pourvues d'une petite
pelta plate^ sorte de disque à une seule
poignée.
Le javelot j l'épée^ la massue^ la hache
d'armes, l'arc et la fronde, voilà quelles
étaient les armes offensives. — Le javelot ou la lance (ey/o?.. Sopu)
se composait d'une hampe lisse, qui était en bois de frêne (|jieiXivov) , , , ,. au temps d'Homère, et avait i^So à 2"» iode longueur; à son extrémité pointue (xauXo;) on fixait la pointe d'airain {ax^u:t\, àxwxïi) à douille (au).©?), que l'on consolidait avec un anneau en fer (TTo'pxr,;). La forme de cette pointe variait à l'infini, tantôt elle imitait une feuille d'arbre, tantôt une large tige de roseau (fig. 461 à 471, è, ^i ^yf^'y O"^ rencontre aussi quelquefois des pointes de lances à crochets (fig. i) et d'autres qui ressemblent complètement aux piques""de nos lanciers. L'autre extrémité du javelot était, surtout à l'époque post-homérique, armée d'une ferrure (aaupomfip, fig. f, g ^) qui servait à enfoncer la lance en terre, lorsqu'elle était au repos, et à remplacer, dans la bataille, la pointe dès que celle-ci venait à se casser. On employait les javelots courts comme armes de jet, les longs comme armes d'hast. Les héros d'Homère tenaient ordinairement deux javelots courts dans leurs chars de combat; sur les vases peints et dans les bas-reliefs, les guerriers apparaissent très souvent armés de deux projectiles semblables. Chose
Y\z. 4KI à 471.
Différentes sortes
de Javelots.
1 Le peltaste de la fig. 458 tient une lance munie d'un sauroter.
curieuse^ si l'on compare un certain nombre de monuments, on s'aperçoit que ces deux lances n'étaient pas toujours de la même longueur, de sorte qu'on est en droit d'en conclure que le guerrier jetait la plus courte et piquait avec la longue. Ainsi l'on voit deux lances inégales^ sur un vase peint^ entre les mains d'Achille et d'Ajax (Panofka^ Bilder antiken LebenSy PI. X, io), ainsi que dans la main de Pelée, également sur un vase peint, qui représente le mariage de ce héros avec Thétis (Overbeck, Gallerie heroischer Bildtyerke, Taf. VIII, 6). Cette différence de longueur des javelots grecs correspond à quelque chose d'analogue dans l'armement romain; en effet, les hastati et les principes portaient le pilum ou le vericulum.
Si tous ces javelots étaient longs de i™5o à 2'nioenvironj on en rencontre dans les peintures sur vases qui ne mesurent que 60 à go cm. et où le fer occupe le tiers de la longueur totale. Sur un vase peint (Overbeck^ GallerieheroischerBildwerke, Taf. XIII, i) un guerrier tient deux de ces traits à la main (fig. k^, et sur un autre vase peint (Overbeck, Ibid., Taf. XVIII, 3) Ajax dirige un javelot encore beaucoup plus petit sur Cassandre, qui embrasse Palladion (fig. /). Dans les temps historiques, il était aussi d'usage qu'un même guerrier portât plusieurs javelots d'inégale grandeur. Les peltastes de l'armée de Xénophon avaient cinq lances courtes et une longue, celle-ci pourvue d'une courroie (aYxuXrj, ammentuni)-, de là le nom de ascàyxuXov, hasta amt7ientata^ qu'on donnait à ces lances à courroie (fig. h). Longtemps on n'a su rien de positif sur la façon dont on maniait ce genre de javelots; les monuments innombrables qui figurent des épisodes de batailles ne nous fournissent que de rares indications sur ce sujetj tandis que les documents écrits de l'antiquité, plus nombreux encore, n'effleurent qu'incidemment une question trop bien connue des anciens ^ C'est à Kœchly que revient le mérite d'avoir
1 La peinture sur vase reproduite à la fig. 472 {Revue archéologique, 1860. Ile part., p. 211) permet de nous faire une idée très-exacte de cette lance. A part cette peinture, ce javelot ne figure, à notre connaissance, que sur les monuments suivants : vase publié par Millingen, Peintures antiques et inédites de vases grecs, tirées de diverses collections, Rome i8i3; voy. plus haut fig. 468. — Disque du musée royal de Berlin: Bronzes N» 1273: voy.
étudié en détail et expliqué par des expériences pratiques l'usage de ce javelot ^. D'après lui, cette arme serait empruntée aux tournois grecs (comp. les figures du disque du Musée royal de Berlin); plus tard ce fut l'arme la plus sûre et le plus communément employée par le corps des peltastes grecs ainsi que par les vélites romains, qui l'ont adoptée après les guerres de Pyrrhus. C'était un javelot, ayant 10112 à i"i35 de longueur sur '/^ de pouce d'épaisseur; une lanière de cuir était nouée à son centre de gravité. Avant le jet, on enroulait plusieurs fois cette lanière autour de la hampe, et l'on passait les premiers doigts à travers les boucles ainsi formées (oir,YxuX(o{xévoi, cf. Ovide, Métamorph., XI I, 326 : inserit ammento digitos). En tirant très fort cette courroie, elle se déroulait rapidement, imprimant ainsi au javelot un mouvement de rotation. «Le projectile suivait donc une double direction :
il allait au but et tournait en même temps très vite autour de son axe. U ammentum donnait par conséquent aux armes de trait antiques les mêmes avantages que le système des canons rayés a donnés tout récemment aux armes à feu mole dessin grandeur naturelle dans Pinder, Ueber den Fûnfkampf der Hellenen, Berlin 1867. — Peinture d'un vase du British Muséum N» i263, dessinée par Jahn dans son ouvrage Ueber bemalte Vasen mit Goldschmuck. Taf. II. — Sur la mosaïque de Pompeï connue sous le nom de bataille d'Alexandre, on voit, au premier plan, une hampe de javelot noueuse et casse'e, à laquelle est attachée Vankylè. — Sur un bas-relief, reproduit dans Stuart and Revett Antiquities of Aihens, T. III. p. 47, et qui était implanté dans le mur d'un temple près du Theseion, on voit trois de ces javelots à côté d'une pelta. — Les habitants de la nouvelle Calédonie et ceux des nouvelles Hébrides se servent de javelots semblables [Globus XV. 1869, p. 200. — Zeitschrift der Gesellschaft fur Erdkunde ^u Berlin, 1874, p. 33o); ils les lancent au moyen d'un cordon, long de 6 à 8 pouces, fait de fibres de cocon ou de peau de chauve-souris: ils attachent à l'une de ses extrémités un anneau, pour y passer les doigts et font à l'autre un nœud, où s'appuie la pointe du javelot, tenu de l'autre main. Le jet est d'une précision extraordinaire,
1 Discussions de la 26* assemblée des philologues et pédagogues allemands à Wûrzbourg. — Leipzig 1869, p. 22G-38.
Fig. 472. — Guerrier lançant un Javelot.
dernes '.<• La peinture sur vase de la figure 472 peut seule nous faire comprendre l'usage du javelot à courroie; toutes les autres figurations (voy. p. 344, note i) nous montrent tout simplement l'arme nue. Uankylè se déroulait seulement sur la hampe^ sans toutefois s'en séparer complètement. C'est ce qui ressort d'un récit de Plutarque dans la Vie de Philopœmen : ce général, dit-il, eut, pendant une bataille, les deux cuisses transpercées par un javelot à ammentum^ de manière que la violence du jet fit pénétrer dans les chairs la courroie avec le fer; il fut impossible de les retirer ni par devant ni par derrière avant que le blessé, se tordant dans tous les sens, n'eût brisé la hampe en deux parties égales. Ce furent les phalangistes macédoniens qui portèrent les plus longs javelots, appelés sarissa (dàptffaa, càpica). A en croire les témoignages unanimes des écrivains militaires grecs, ils atteignaient au début 1 6, et plus tard, pour être plus faciles à manier, 1 4 aunes grecques de longueur; l'aune grecque équivalant à i pied et demi (45 cm.), c'était une longueur de 24 et de 21 pieds (7'n2o et ô^So). Il va de soi que des traits de cette taille et d'un poids correspondant n'étaient guère maniables, même entre les mains des plus robustes soldats. Aussi nous rangeons-nous volontiers à l'avis de Rûstow et de Kœchly (Geschichte des griechischen Kriegsjpesens, p. 238 et suiv.); suivant eux il faut remplacer partout les aunes par les pieds, sans que pour cela ce changement nuise en rien à l'explication de la phalange macédonienne, telle que l'a décrite ^Elien dans sa Théorie de la tactique, XIV et suiv.' Nous détachons ci-après de l'ouvrage d'.^lien la description de cette phalange, en intercalant partout à côté des chiffres en aunes notre réduction en pieds : " Les soldats se tenaient en rangs de bataille serrés, à une distance de 2 aunes (lisez: 2 pieds) l'un de l'autre, à compter depuis la poitrine de l'homme de devant jusqu'à la poitrine de l'homme de derrière. La longueur de la sarissa, modèle primitif, était de 16 aunes, mais en réalité seulement de 14 (16-14 pieds). La distance entre
1 Turn-Zeitung. i868. n» 26.
^ Voy. Aelianus c. XIV. Griechische Kriegsschriftsteller erklârt von Kœchly und Rûstow.
les deux mains occupe 4 aunes (4 pieds) j par conséquent c'est de 10 aunes (10 pieds) que les piques du premier rang dépassent le front de bataille. Les hommes du second rang^ éloignés de 2 aunes (2 pieds) de ceux du premier rang^ laissent dépasser leurs lances sur ceux-ci d'une longueur de 8 aunes (8 pieds). Il faut compter 4 pieds pour l'intervalle compris entre les deux mains ; la main droite^ en effets tenait la hampe par son extrémité inférieure, la gauche la tenait 4 pieds plus haut; la distance entre deux rangs consécutifs était de 2 pieds : les lances des soldats du second rang dépassaient donc de 8 pieds le front de la phalange). Les lances des hommes du troisième rang dépassaient de 6 aunes (6 pieds) l'alignement du premier rang; celles du quatrième rang le dépassaient de 4 aunes (4 pieds), celles du cinquième de 2 aunes (2 pieds). (Chaque fois en ^^rr^rr^-^ ^__^^^
effet il faut déduire de la longueur /^x\% \ A s^^k\h totale les deux pieds qui séparent r"^;^^^^^^]/ i ^TT^ \ l'homme de devant de l'homme de \ t2^^^\f^\È^ v\\ ' derrière). Les soldats du sixième rang \r^^--^^^^ ^^^^^^ et des suivants ne pouvaient plus
^ * Fig. 473. — Guerriers Macédoniens.
étendre leurs lances en avant du
premier rang. Cette forêt de lances donnait au premier rang un aspect formidable, et chaque homme, muni de ces cinq sarisseSy avait une force quintuple pour l'attaque, •> Ainsi sur le front de la phalange régnait un rempart de lances, longues de 10, 6, 4 et 2 pieds, rempart assez solide pour repousser un choc de cavalerie.
La lance de la cavalerie macédonienne, quoique très longue encore, était cependant un peu plus courte. Nous manquons malheureusement tout à fait de témoignages figurés qui permettent de nous faire une idée suffisante de l'équipement militaire de l'époque postérieure. Cependant une monnaie d'argent de Pelinna, ville de Thessalie, offre quelque intérêt au point de vue de l'armement des peuplades de la Grèce septentrionale. La face de cette monnaie (fig. 473) nous montre un cavalier chevauchant, coiffé du chapeau de feutre thessalico-macédonien, armé d'une sarissa et d'une épée; le revers porte l'image d'un fantassin^ avec la même coiffure et légèrement armé d'un bouclier rond macédonien.
d'une épée et de trois courtes flèches à main. Peut-être ce guerrier est-il un hypaspiste , troupe forme'e au temps de Philippe et d'Alexandre* le cavalier est peut-être le représentant de la fameuse cavalerie légère de Thessalie, qui constituait le corps des sarissophores dans l'armée macédonienne.
Quant au petit Javelot de chasse (àxdvTtov)^ il apparaît sur les nombreux monuments qui dépeignent des scènes de chasse, presque toujours avec une hampe noueuse et large et un fer muni quelquefois de crochets (fig. 469 ; voy. un bas-relief reproduit dans les Monumenti dell' Instituto archeologico^ vol. VI, tav. LXVIII).
L'épée C^tcpoî)j attachée au moyen d'un ceinturon (àopxr'p) à un baudrier jeté sur l'épaule droite (TïXat^iov), était presque toujours portée du côté gauche, à la hauteur des hanches. La poignée (xoWyi, Aapvi) mesurait oin,io à o^,i?> de longueur jusqu'à la naissance de la lame. Il n'y avait pas de garde proprement dite; un petit talon transversal (fig. 474), ou une simple feuille métallique (fig. 477) protégeait la main. Les épées conservées jusqu'à ce jour prouvent que tantôt la poignée ne faisait qu'une seule et même pièce avec la lame, tantôt (ce qui est le cas des épées d'art)^ la lame était emmanchée dans une poignée de bois recouverte d'une couche d'or ou d'argent *. La lame à deux tranchants (aycp-/]X£s, ày.c{<i'Yuov) avait o'"j47 à o'"j52 de longueur sur o™,o5 à 0^,07 de largeur (fig. 477)*. Le fourreau xoXeo'ç, fig. 478) ^, en métal ou en cuir avec applications mé-
Fig, 474 â 478.
Différentes Formes
d'Epées.
1 Dans les fouilles de Schliemann à Mycènes on a découvert un certain nombre de poignées d'épées, recouvertes d'une couche d'or plus ou moins épaisse; elles appartiennent toutes à la période préhistorique.
2 L'Antiquarium de Berlin possède une épée grecque très ouvragée qui a été trouvée à Pella, en Macédoine; sa longueur est de o™,55, dont 0^,10 V2 pour la poignée. Une autre épée de la même collection a une lame longue de o™,5i et une poignée de 6^,\z. Cette dernière ressemble complètement à celle de la fig. 477.
2 Le fourreau et l'épée appartiennent à la même figure (fig. 477, 47S).
talliqueSj montait jusqu'à la poignée '. L'épée, comme la plupart des armes des temps héroïqueSj s'est ressentie des changements apportés dans la tactique militaire. Suivant Cornélius Nepos, Iphicrate aurait prolongé et méme^ suivant Diodore^ doublé la longueur des lames de l'infanterie de ligne^ et l'aurait portée Jusqu'à 3o pouces, y compris la poignée; les hoplites^ au contraire, conservèrent l'épée courte des temps anciens. Outre cette épée droitCj on cite encore l'épée lacédémonienne (aa/atpa), dont la lame est légèrement courbée et aiguisée d'un côté à partir du talon; l'autre côté est émousséj comme le dos de nos couteaux^ la pointe est taillée obliquement. La figure 476 représente une decesépées lacédémonicnnes, qui ne pouvaient sans doute servir qu'aux coups de taille. Une autre épée^ qui est dans son fourreau (fig. 475)^ e6t pourvue d'une poignée qui laisse deviner une lame recourbée. La troisième espèce d'épée est celle dont la lame a la forme d'un poignard ou d'une dague; on en rencontre beaucoup sur les monuments. Quant à la partie artistique de cette arme^ on décorait surtout la poignée et la lame. Un Ares au repos, de la villa Ludovisi, tient une épée dont la poignée figure une tête d'animal (Miiller, Denkntaler^ Th. 11^ n" 25o).
Mentionnons enfin la faux, avec laquelle on coupait le blé déjà dans les temps les plus anciens^ et dont la forme est identique à celles dont on se sert aujourd'hui. Dans l'horticulture, on se servait de la faucille («pTrr,) pour tailler les arbres et pour élaguer la vigne. Kronos, dit la tradition, portait cette arme dans la lutte contre son père; nous avons emprunté aux représentations figurées de ce dieu la harpe de la figure 479. Le couteau employé dans les sacrifices pour abattre les animaux ressemble beaucoup
Fig. 479 à 481.
Faux et Faucilles.
1 Quelques exemplaires de ces fourreaux de métal sont arrivés jusqu'à nous : à l'Antiquarium royal de Berlin se trouve, entre autres, un fourreau en métal repoussé, qui a dû contenir une sorte de poignard.
35o LA VIE ANTIQUE.
à celte faucille; il se compose d'une lame droite, muni près de la pointe d'un crochet en guise de faucille (fig. 480). On voitPersée, dans les monuments relatant ses exploits, muni de cette arme ou d'un autre instrument^ pareil à celui de la figure 481 avec lequel il tranche la tête de la Gorgone. Les peuples barbares^ comme il résulte des monuments romains de la période impériale^ se servaient aussi d'épées faites à l'instar de faux. Les chars de combat, dont les roues et les essieux étaient garnis de faux (8p£TCavr,;pôpov ap,aa) et que traînaient des chevaux bardés de fer, n'étaient en usage que chez les Perses, depuis Cyrus. Rappelons, entre autres, la bataille de Gaugamela, où 5o chars à faux étaient placés sur le front de bataille de l'armée perse.
La massue (^ÔTraXov, xopuvv)), comme Hercule s'en est taillé une ^ lui-même dans la racine d'un arbre, et la (jn^^^=~^ ^kJ massue en bronze, que Hephaestos avait fabriquée pour ce héros, n'ont jamais été introduites dans les armées grecques. Hérodote, par contre, dans sa description de l'armement assyrien des soldats de Xerxès, dit que ceux-ci portaient des tt'^'. 1* ' massues garnies de nœuds de fer (pÔTruXa tstuXw-
Haches a armes. " ^'
u£va CTior'pw); cette arme, si terrible dans la lutte face à face, n'a reparu qu'au moyen âge sous forme de masses d'armes, de morgensterns ou de fléaux.
La hache d'armes (Soy-xAr^:, à;îvr,) n'a Jamais non plus fait partie de l'armement grec, à l'époque historique. On l'aperçoit presque toujours entre les mains des Amazones, et Homère la mentionne souvent dans V Iliade, comme arme favorite de certains héros : Peisandros, par exemple, la portait dans la concavité de son bouclier {Iliade, XHI, 611 et suiv.). Elle semble s'être conservée plus longtemps en Orient; car, au temps d'Alexandre encore, deux mille cavaliers barcaniens la portaient dans l'armée perse. Parmi les haches de la figure 482 à 486, celle du milieu (484) présente la forme la plus ancienne, telle que les habitants de l'ile de Ténédos la frappaient sur leurs monnaies et telle qu'on la rencontre fréquemment sur les urnes funéraires étrusques. Les quatre autres se trouvent entre les mains d'Amazones : c'est un bélier (483), une double hache d'armes (485) et un mélange de la
hache avec le marteau d'armes (482^ 486). Ces différentes armes reviennent sous une forme identique au moyen âge^ et elles sont encore en usage aujourd'hui chez les Bédouins d'Arabie.
Il y avait deux espèces d'arcs antiques (xo^ov). Le plus simple, le plus facile à tendre, se composait d'une verge en bois flexible, légèrement courbée, dont les extrémités étaient un peu tournées au dehors, pour pouvoir y enrouler les bouts de la corde (veopui). C'était l'arc des Scythes ou des Parthes; on le rencontre souvent dans les monuments figurés. Sur un vase peint (fig. 487) on aperçoit trois éphèbes qui s'exercent au tir de l'arc. Un coq placé
Fig. 487. — Éphèbes tirant de l'Arc.
sur une colonne leur sert de point de mire; la flèche plantée dans la volute du chapiteau prouve que l'un des trois jeunes gens est encore novice dans l'art de tirer de l'arc. Le tir à l'arc n'était admis au nombre des exercices gymnastiques que dans très peu d'États de la Grèce; aussi n'en avons-nous pas parlé dans notre étude des i^oi^tç. Cet arc simple était-il le plus ancien? on serait tenté de le croire à cause de sa construction peu compliquée. Cependant l'arc grec proprement dit, dont la description va suivre, était déjà usité à l'époque héroïque. Les vers suivants d'Homère {Iliade, IV, io5 et suiv.) nous apprennent le mieux ce qu'il était et comment on le maniait :
Alors il prit son arc artistement ouvré :
L'arc était fait du bois d'une chèvre sauvage . . .
Au dessus de son front, dans ses bruyères calmes, Ses cornes s'élevaient, hautes de seize palmes . . . Un habile ouvrier, les sculptant avec soin. D'un or étincelant recouvrit leur courbure . . .
. . . Puis, ouvrant son carquois, Il prit un dard, lancé pour la première fois, Rapide, ailé, de pleurs source amère et terrible : Sur la corde de l'arc il mit la flèche horrible . . . Alors, tendant son arc, il tire à lui le nerf, Tandis qu'à la courbure il fait toucher le fer. A peine a-t-il tendu cet arc en cercle immense, La corde crie et siffle et la flèche s'élance Avide de percer la foule en y plongeant . . . ^
Pour cet arCj comme pour la lyre, on employait des cornes d'antilope j longues de yS cm. environ (tt^/uç, voy. p. 287 et fig. 460); on les réunissait par leurs extrémités au moyen d'une garniture en métal (xopojv/))^ où l'on appuyait la pointe de la flèche^ et l'on entortillait autour de leurs bouts recourbés et garnis de métal une corde faite de boyaux de bœuf. Sachant que chaque corne avait une longueur équivalente à seize fois la largeur de la mainj on peut en conclure que l'arc homérique^ y compris la garniture métallique,, était long de l'^So environ. Il fallait des bras nerveux pour tendre un arc pareil^ et s'il était resté quelque temps sans usage, on était obligé de le graisser et de le réchaufifer pour rendre à la corne son élasticité primitive. On imita plus tard en bois élastique cet arc en corne, en le construisant exactement de la même façon; cette arme avait l'avantage d'être plus légère et moins coûteuse. La flèche (oïaxoi;, îo'ç) se composait d'une tige (Sova^), longue d'environ 60 cm, en roseau ou en bois léger, et d'une pointe simple ou à barbe, généralement trilobée; elle était pennée à l'extrémité opposée. Une coche (y^^usi'ç) dans le bois de la flèche servait à mettre celle-ci sur la corde.
On serrait les projectiles dans un carquois (cpaps-rpa, to^oôv^xyi) en cuir ou en jonc tressé, qui contenait douze à vingt flèches (fig. 488, 489, 490). Les anciens le portaient du côté gauche, suspendu à une courroie passée sur les épaules (fig. 460 et 487); un couvercle protégeait les flèches (fig. 489, 490). Quelquefois le carquois était le réceptacle de l'arc et des flèches à la fois
' 'l'rad. de M. Lucien Pâté.
(fig. 491); il sert encore à cette double fin chez les Mongols et les Kirghiz de nos jours. Les tireurs d'arc mettaient habituellement un genou à terre; c'est dans cette position que nous les voyons représentés dans le groupe éginétique (fig. ^60, 487). Déjà au temps d'Homère les Cretois avaient la réputation de manier l'arc avec une grande habileté, et jusqu'à une époque très avancée de l'histoire les archers Cretois constituaient un corps spécial dans l'armée grecque. Les archers macédoniens formaient également une division à part dans l'infanterie légère d'Alexandre le Grand. Parmi les barbares^ les Scythes et les Parthes surtout passaient pour d'excellents tireurs d'arc à cheval comme à pied.
La fronde (casvcovr,) consistait dans une bride^ large au milieu et amincie à ses deux' extrémités. Le frondeur plaçait le projectile dans la partie large^ puis, après avoir pris dans la main les deux bouts de la bride, il la faisait tourner plusieurs fois au-dessus de sa tête, et lâchant ensuite l'un des deux bouts , il lançait la balle vers son but. Dans ï Iliade il n'est question de la fronde qu'incidemment, à propos d'Ajax fils d'Oïlée. Mais plus tard, lorsque les Grecs eurent ressenti les effets des frondes de l'armée de Xerxès, cette arme semble avoir été adoptée par plusieurs races grecques. Pendant la guerre du Péloponnèse ce furent surtout les Acarnaniens, les habitants du golfe Malique et ceux de l'île de Rhodes qui se distinguèrent par leur adresse à jouer de la fronde. Suivant Tite-Live (XXXVIII, 29), la fronde achéenne était une triple courroie, cousue en plusieurs endroits. Lors du siège de la ville de Samè, dans l'île de Céphalonie (189 av. J. C), les habitants d'^gium, de Patrœ et de Dymè obtinrent un tel succès, grâce à la précision dans le lancement de la fronde, qu'ils surpassèrent même les fameux frondeurs des îles Baléares. Ces derniers avaient, selon le témoignage de Strabon, différentes espèces de frondes, à longue portée (aaxpoxwXoç), à courte portée (Spx/ûxojXoç) et à portée moyenne (ysV/;). Les matériaux employés pour la fabrication des brides étaient de l'osier tressé, des che-
Fig. 488 à 491.
Carquois.
veux et des muscles d'animaux; les projectiles usités étaient de simples cailloux ronds ou des balles en argile cuite de la grosseur d'un œuf de poule (Xi'Ooç, lapis missilis), ou enfin des billes en plomb fondu ([ji.oÀupoi'<;)j ayant la forme d'un gland (de là le nom de glans que leur donnaient les Romains) ou plutôt celle d'une amande. Beaucoup de ces balles de fronde^ qu'on trouve surtout en grande quantité à Enna, en Sicile^ et à Asculum^ dans le Picenum^ sont conservées dans nos musées. Plusieurs ^ outre un emblème ^ portent des armoiries ou des monogrammeSj ainsi que des inscriptions caractéristiques grecques ou romaineSj telles que : os^at (attrape cela), pete culum Octaviani, fugitivi peristis, feri Pomp{ejunx) et tant d'autres*. Parmi les oeuvres plastiques grecques, les monnaies de Selge^ ville de Pisi-
die, portent seules l'empreinte d'un frondeur
/fg?^^^1\ (4Q2); cette arme est, en revanche, très fré-
/^= '^-^aTtC^ 1 \\ quente dans les monuments romains de la
lit IPjb\y I période impériale (voy. XXVII).
\1^ yf (/] \ Il Ce qui caractérisait surtout les guerres des
\^-^-^^^|^?jX temps héroïques, c'était le char de combat,
sur lequel se tenaient un chef (TrapaSaTr.ç) et le
Fig. 492. — Frondeur. ^ ^ r ^ '^J
conducteur de chevaux (iiyio-/oç) qui couraient devant la ligne de bataille, pour provoquer au combat singulier des adversaires forts et armés comme eux. Mais le char disparut du champ de bataille avec l'introduction de la nouvelle tactique militaire, où les commandants brillaient moins par leur courage personnel que par leur habileté à commander les troupes; il ne se conserva sous sa forme antique que dans les carrières de courses. La description du char de guerre homérique s'appliquera donc en général à tous les chars employés dans les jeux publics des temps historiques. Malheureusement, ici encore, nous sommes en présence de cet inconvénient que, malgré des monuments innombrables où figurent des chars de combat, quelques questions essentielles, comme par exemple le harna-
Cf. Vischer, Antike Schleudergeschosse , Bâle, i866. Mommsen, Corpus inscript, latin. I, n» 652. — (Voy. aussi E. Desjardins. Les balles de fronde de la République, Paris, Vieweg, et Th. Bergk, Inschriften rômischer Schleudergeschosse, Leipzig, Teubner. — O. R.).
chement des chevaux^ ne peuvent être résolues. Le char de guerre s'appelait apjxa^ cette dénomination comprenant les différentes parties constitutives de l'objet; le mot otcppoç^ n'indiquant qu'une partie, savoir la caisse du char^ s'appliquait aussi, par extension, à l'ensemble. La caisse reposait sur deux roues {^[)o/oi^ xuxXa), réunies par un essieu. Ces roues n'avaient qu'un diamètre de 0'^,'jS, et cela sans doute, pour empêcher que le char ne versât sur un terrain inégal, principalement sur le champ de bataille, souvent jonché de débris d'armes et de cadavres. L'essieu (a;ojv) mesurait environ 2^,20; si l'on compte o'»i,36 pour la longueur de chaque moyeu, il reste i"»,48 pour la largeur' de la caisse. Au milieu de la roue était le moyeu (TrXr^uvri, /oivix'k;), dont le trou (cupty;) était doublé d'un anneau en fer (a-capvov, Yolpvov, oô'flTxpov) et l'extérieur garni de deux autres anneaux en métal superposés, en contact avec les rais (irXyiijivôocTOi;, Ocôpaç), Dans le char homérique huit rais (xvy;t;iai,d'où le nom de char oxTaxw.fjLoç) divergent du moyeu à la circonférence (tTuç), où ils s'engagent dans autant de jantes (à'^-iosç); les chars qu'on voit sur les vases peints n'ont presque tous que quatre rais. Pour éviter la dislocation de la roue, on la garnissait d'un cercle métallique (èTriadwTpov) '. Tout le dessus du char (GTrcpTspi'x) ou le diphros proprement dit reposait sur l'essieu. On y consolidait d'abord avec des clous et des chevilles une charpente en bois (to'voç, ifjLavrwtjiç xoù ot'cppou), sur laquelle on posait un fond de planches (Ttxépva) en forme d'une demi-ellipse. Le long de la courbure de ce plancher s'élevait une clôture basse (ir£p('^paY[jLa, xappiov), faite de barreaux treillissés (d'où Sicppoç eCttXsxtoç, dans Homère), laquelle s'élevait à peu prés jusqu'aux genoux du conducteur à l'endroit opposé aux chevaux, et s'abaissait graduellement sur les côtés (fig. 429 et 496). Le bord supérieur de cette clôture était surmonté d'un fort appui (avru^) en bois ou en métal, qui se développait des deux côtés en forme d'un vaste cercle (fig. 429); quelquefois un double cercle semblable couronnait toute l'enceinte du char (fig. 493). Mais la forme en est si variée dans les différentes peintures sur vases,
* On a trouvé en France beaucoup de ces cercles me'talliques composés généralement de trois pièces d'inégale grandeur. Voy. Mazard, Essai sur les chars gaulois de la Marne, dans la Rev. arch. t. XXXllI, 1877, P* 154-217.
Fig. 493.
Char de Combat.
qu'il faudrait en comparer un grand nombre pour se faire une idée exacte du char antique. Ces cercles servaient probablement à deux fins; le guerrier se cramponnait après ceux de derrière quand il voulait monter dans son char; quant à ceux de devant^ il y enroulait les rênes dès qu'il voulait arrêter les chevaux. On y attachait aussi les chevaux de trait ; mais ce point^ très important pour la question du harnachement^ n'a pas encore été suffisamment éclairci. Le diphros restait ouvert par derrière^ et c'est par là que les combattants montaient dans le char. La clôture, avons-nous dit^ haute de 2 pieds environ^ atteignait à peine les genoux des hommes; pourtant quelquefois^ et notamment dans les chars de triomphe romains^ qui n'étaient qu'une imitation de l'antique char de guerre grec^ elle montait jusqu'à la poitrine. Quant elle n'était pas en bois massif, une couche de cuir, dont elle était cuirassée^ renvoyait les projectiles : le char de la figure 494, tiré d'un basrelief romaiUj est en bois massif; on y voit le corps d' Antiloque ^ enlevé par ses amis.
Nous sommes très mal renseignés sur la construction des voitures usitées dans la vie ordinaire. On remarque d'abord sur les monuments le cabriolet, qui se rattache au diphros à deux
roues. La construction des roues ressemble à celle du char de combat; sur l'essieu est placé un siège, entouré d'un dossier sur ses trois faces (fig. 495), où prennent place le cocher et les personnes qui i' accompagnent. Sur un vase peint (Gerhard, Auserlesene griechische Vasenbilder^ Taf. CCXVII), le siège, sur lequel est assise une femme, a tout à fait la forme d'une caisse; aux pieds
Fig. 494. — Char de Combat.
de la l'emme se tientj sur le timon, le conducteurj les jambes pendanteSj tout comme de nos jours les cochers napolitains sur leurs légers cabriolets. Sur une monnaie de la ville de Rhegium on aperçoit une voiture à un cheval, sur laquelle le cocher est assis dans une position penchée. Les mots nous manquent pour nommer ces différentes sortes de cabriolets. Les voitures désignées par les mots àTrr'vr, et aaa;a semblent avoir eu quatre roues et avoir servi à transporter plusieurs personnes ainsi que le matériel. La hamaxa était employée, entre autres, comme char de noce^ où la fiancée prenait place entre le fiancé et le parochos; c'est ce qui explique la largeur exceptionnelle de cette voiture. En général les Grecs n'abusaient guère de véhicules pour leurs voyages et leurs excursions d'agrément. Ils aimaient mieux se promener à pied ou à cheval.
Dans l'essieu du diphros était solidement chevillé le timon (pupLo;), garni souvent à son extrémité antérieure d'une monture métallique; les extrémités de l'essieu étaient parfois aussi ornées d'une garniture semblable. A la • ^^^
pointe du timon était attaché le joug (^uy*^'^) ^^ Voiture ordinaira.
bois de frêne, d'érable ou de charme {A rchœol. Zeit., 1847, T. VI) au moyen d'une très longue courroie (C'jyôocffULov). Une longue cheville (IdTwp), traversant de part en part le timon, et un anneau (xpi;io<;) empêchaient le joug de glisser. Le joug même se composait de deux arcs en bois, réunis par une traverse également en bois, et dont la surface inférieure était bien polie pour éviter le frottement. Afin que les chevaux ne pussent pas se débarrasser du joug, on fixait aux arcs des anneaux, d'où partaient des courroies se rattachant aux courroies du ventre et du cou (XETCotova) et maintenant ainsi le joug dans une position perpendiculaire. — Les deux chevaux attelés au timon portaient seuls le joug, d'où leur nom de ^uy^i; dans les chars à trois ou quatre chevaux, le troisième ou les deux placés de chaque côté du timon s'appelaient usipaîoi (ssipaçôpoi , TrapaciEtpoi, Tvapr^opoi), c est-à-dire chevaux de trait; car ils ne tiraient le véhicule qu'au moyen d'une seule corde, partant de la courroie du cou et s'enroulant autour de Vantyx. On peut voir cet attelage de chevaux de trait
sur un grand nombre de vases peints (Gerhard^ Auserlesene griechische Vasenbilder, Taf. 107, ii2j i22, i23, i25, i3i, i36, etc.). Il y a même sur un vase peint ilbid., Taf. 102) un bige, dont les chevaux sont attaciiés à Vantyx du char. Mais nous ne saurions dire si plus tard les chevaux timoniers étaient réunis au moyen du joug; Pollux^ en effets dans sa notice sur le harnachement des chevaux^ ne fait pas mention du joug. Sur les
Fig. 496, — Harnachement des Chevaux.
œuvres plastiques le joug est invisible^ sauf de rares exceptions. (Voyez Gerhard , Ueber die Lichtgottheiten , dans les Abhandhingen der Berliner Akademie der Wissenschaften, 1839, Taf. IIIj !, et IVj 2); le harnachement des chevaux sous le joug est presque toujours caché au spectateur par le cheval de trait placé au premier plan (fig. 496). Quant au harnachement de la tête du cheval^ il ressemble entièrement à celui usité de nos jours. Les Grecs avaient plusieurs mots pour en désigner les différentes parties- ainsi ils appelaient /aXivo'ç le mors seul ou le frein tout entier, xopu-pai'a les courroies partant du mors jusqu'au-dessus de la têtej etc. Les rênes {^■^\<x) étaient attachées aux deux extrémités du
mors; dans les quadriges^ comme il ressort des peintures sur vases (fig. 496), elles passaient toutes à travers un trou pratiqué au bout du timon ou s'enroulaient autour d'une cheville, pour être concentrées dans les mains du conducteur. Cette disposition avait évidemment pour but d'empêcher l'enchevêtrement des huit rênes. Il est plus difficile d'expliquer pourquoi une corde attachait ce rouleau à une barre fixée au milieu de Vantyx (fig. 496); ce mécanisme avait peut-être pour but de doubler la force de traction et d'empêcher que la trop grande charge ne fît pencher le char en arrière.
Quant à l'armement des cavaliers et des chevaux des temps historiqueSj les monuments ne nous fournissent presque aucun document à ce sujet; quelques pièces de monnaie, avec des cavaliers armés de lances, ne nous donnent qu'une idée imparfaite de cette armure. La cavalerie civique des fêtes panathénées, que l'on voit sur la frise du Parthénon, n'est point armée. Il résulte de l'examen de ce monument et de beaucoup d'autres qui représentent des cavaliers luttant sur le champ de courses (fig. 496) que la selle n'était point usitée dans la vie ordinaire. Les cavaliers armés pour la lutte se servaient d'une couverture-selle (l-piTrutov), attachée avec une sangle (etto/ov). Le cheval d'Alexandre le Grand du Museo Borbonico(Mûller, Denkmàler deraltenKunst, impart., no 170), porte une couverture de ce genre. Ses coins sont retenus sur le poitrail du cheval au moyen d'une belle agrafe; le frein est orné de rosettes. Les Grecs ne connaissaient ni l'étrier ni le fer à cheval ; ils remplaçaient ces derniers en durcissant les sabots du cheval. Le cavalier se hissait habituellement sur sa monture, en saisissant d'une main la crinière et la bride, en s'appuyant de l'autre sur sa lance ; souvent les grosses pierres, éparpillées dans les rues, l'aidaient dans cette opération. Pour protéger le cheval, on lui mettait une sorte de cuirasse sur la tête (TrpojXETWTtt'ôiov), sur le poitrail (7rpoaT£pv(5iov) et sur les flancs (TrotpaTrXeuptSta). Un fragment d'une peinture sur vase (Micali, Monumenti inediti, 1844, Atlas, pi. 45) nous montre une têtière de ce genre, en forme d'assiette, attachée à la tête du cheval avec des bandeaux. D'une manière générale on peut admettre que jusqu'à l'époque macédonienne la cavalerie grecque ne joua dans les batailles qu'un
36o LA VIE ANTIQUE.
rôle insignifiant. La cuirasse de bronze avec son haut collet, la braconnière en métal, défendant la partie inférieure du corps, les brassards, les jambières et le harnachement du cheval, enfin la lourde lance et le bouclier empêchaient le cavalier de se mouvoir librement et faisaient que la cavalerie civique n'était qu'une troupe auxiliaire dans les batailles. Mais cette arme acquit une grande importance avec la création des troupes mercenaires. Les escadrons de cavalerie légère formés par Jason de Thessalie furent incorporés par Philippe II dans l'armée macédonienne, la grosse cavalerie macédonienne fut réorganisée, on fonda des haras, et Alexandre le Grand employa surtout la cavalerie pour poursuivre l'ennemi en déroute.
Presque toutes les scènes guerrières qu'on voit sur les monuments grecs appartiennent à la légende des dieux et des demidieux. Quant aux épisodes historiques, comme les Romains aimaient à en reproduire sur leurs monnaies et sur leurs monuments de victoire, il en est parvenu bien peu jusqu'à nous. Nous rangerons dans cette catégorie la bataille entre les Grecs et les Perses sur la frise du temple de la Victoire Aptère à Athènes, la mosaïque connue sous le nom de bataille d'Alexandre, et l'assemblée du conseil des grands à la cour de Darius Hystaspe, peinte sur un vase du Museo Borbonico (Gerhard, Denkmàler und Forschungen^ iSSy, Taf. CI II).
Terminons ce chapitre de l'équipement guerrier par quelques mots sur le trophée (rpoTiaiov), emblème de la victoire, qu'en vertu d'une coutume traditionnelle le vainqueur élevait avec différents fragments de son butin (-rpÔTuaiov (iT^aat, ax/io'auOai), à l'endroit même où l'ennemi avait succombé ou avait pris la fuite (xpÉTrw, TpoTDi). Pour épargner aux vaincus le souvenir perpétuel de leur défaite, on construisait rarement des trophées en pierre ou en bronze, comme celui, par exemple, que les Éléens élevèrent dans le bois sacré d'Altis, après leur victoire sur les Lacédémoniens, Généralement ce n'était qu'un signe momentané de gloire que s'adjugeait la partie victorieuse, et souvent, lorsque l'issue de la bataille était douteuse, ceux qui battaient en retraite, ne voulant pas se déclarer vaincus, renversaient le trophée. Le tropaion se composait d'un tronçon d'arbre, sur lequel on suspendait une ar-
LA NAVIGATION. 36l
mure complète et au pied duquel on entassait différents débris du butin. Nous en avons l'image sur le revers d'une monnaie, que les Béotiens ont dû frapper à la suite d'une victoire restée inconnue (fig. 497). Hors du champ de bataille, les Grecs honoraient le souvenir de leurs triomphes et la gloire des chefs vainqueurs par des présents, des monuments et des inscriptions; ils le faisaient avec moins de faste et d'ostentation que n'en mirent les empereurs romains à célébrer leurs hauts faits d'armes.
Nous placerons après l'étude succincte du char de guerre et des moyens de transport sur terre quelques considérations sur les bâtiments de guerre et sur la construction des vaisseaux, qui mettaient en relation les peuples de l'antiquité séparés par la' mer. On a fait de nombreuses tentatives pour reproduire la structure du navire des anciens; mais comme, d'une part, les marins de profession manquent de connaissances philologiques, et que, d'autre part, les philologues n'entendent rien à la science maritime moderne, il en résulte que plus d'un auteur s'est Fig. 497. — Tropaion. laissé glisser sur la pente des hypothèses hasardées, bien plus nuisibles qu'utiles à l'intelligence parfaite du sujet. Ajoutons à cela que la plupart des vaisseaux ou fragments de vaisseaux figurés qui sont parvenus jusqu'à nous n'offrent qu'un intérêt relatif, et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'il y a absence totale de perspective dans le dessin, ensuite parce que les parties qui demanderaient une grande netteté d'exécution sont microscopiques ou ne sont traitées que par à peu près. C'est Graser qui a entrepris la solution de cette question, une des plus difficiles que l'antiquité nous ait transmises *.
Prenant pour point de départ les fameuses recherches que Dœckh a faites sur les agrès et l'équipement des vaisseaux grecs dans son ouvrage sur la marine athénienne, Graser, aidé par sa
» Graser. De vetenim re naval i. Berolini i864. — Philologus. Tome supplémentaire III. Fascicule II: Das Modell eines athenischen Fùnfreihenschiffs, Pentere, aus der Zeil Alexanders des Grossen im konigl. Muséum zu Berlin. Berlin 1866.
profonde connaissance de la science maritime moderne, a établi tout un nouveau système pour les rames et les dimensions des navires anciens: ce système^ entièrement différent des hypothèses précédentes, est aujourd'hui le seul qui fasse loi en cette matière. C'est pourquoi, laissant de côté tout ce qui a été dit auparavant sur ce sujetj nous avons adopté ses déductions pour base de notre étude. ^
Nous sortirions des limites de ce livre, si nous voulions parler de l'origine du vaisseau depuis les temps les plus reculés, oti les hommes se confiaient aux flots dans des troncs d'arbres creux ou sur de simples radeaux. Comme toutes les inventions, l'art de construire les vaisseaux remonte aux temps préhistoriques, la tradition désigne les dieux et les demi-dieux comme inventeurs des premiers navires. Sur un bas-relief du British Muséum (voy. fig. 3oo) Athèna dirige la construction de VArgo^ bâtiment sur lequel Jason aurait entrepris avec ses compagnons le premier grand voyage sur mer. L'architecture navale avait déjà atteint un certain degré de perfection lors de la guerre de Troie, si l'on en juge par les nombreux passages des chants d'Homère où il est question de la disposition intérieure des navires. Vingt à cinquantedeux rameurs, répartis en nombre égal sur des bancs (xXviîoeç)} frappaient, de leurs longues rames (âp£T[xcx) en bois de sapin, "les flots sombres et salés de l' Océan». De même que dans nos chaloupes, dans les bateaux d'Homère aussi les avirons étaient retenus entre deux chevilles (ffxaXijLot) par des courroies (•ifjpTuvavTo 5'£p£T[/.à TpoTToîç Iv SspfjiaTtvotciv), qui les empêchaient de glisser sur le platbord du navire. Si le vent était contraire ou soufflait à la tempête, les rameurs se mettaient à l'œuvre; le vent était-il favorable, on dressait le mât (igtôç), qui reposait en temps ordinaire sur un chevalet (tGToodx,-/)), on le consolidait au moyen de cordages attachés à la proue et à la poupe, et l'on y hissait la voile (îffTi'ov) fixée à une antenne (£7rt'y.ptov). Le vent et la force des rameurs s'unissaient alors pour faire avancer le navire, dont le pilote (xupepvvJT/jç) dirigeait la
1 Le dernier ouvrage sur la question est celui de M, A. Cartault, La trière athénienne, qui forme le 20® fascicule de la Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome (O. R.).
course avec le gouvernail (7cr,câXia). Les bâtiments de guerre marchant contre Ilion portaient un équipage de cinquante à cent vingt hommes^ qui étaient sans doute obligés de s'atteler à la manœuvre pénible des rames. Un navire à vingt rames contenait cinquante hommes, c'est-à-dire l'équipage le moins considérable qui soit mentionné dans V Iliade : vingt hommes occupaient les bancs de rameurs, vingt servaient de réserve et les autres formaient le personnel nécessaire pour veiller aux agrès et comprenaient en même temps les officiers inférieurs et supérieurs. Tous ces vaisseaux avaient un faible tirant d'eau; ce qui le prouve, c'est qu'on pouvait les transporter facilement sur le rivage, oîi on les plaçait sur des supports en bois ou en pierre (spuarot), pour les soustraire à l'action corrosive de l'eau de mer, pour les sécher ou pour les préserver d'une usure complète.
Fig. 498. — Navire bas de Bord.
C'est aux Grecs que revient le mérite d'avoir développé l'architecture navale. Les côtes du continent grec, découpées par des golfes et des baies, les relations de plus en plus fréquentes entre les îles populeuses ainsi que la prospérité toujours croissante des colonies grecques de l'Asie Mineure et de l'Italie méridionale rendirent indispensables le perfectionnement et la transformation complète des moyens de communication. D'autre part les hostilités continuelles entre les différents Etats de la Grèce et les invasions des peuples barbares eurent pour effet de faire inventer des bâtiments de guerre propres à assurer les côtes contre toute attaque et à livrer bataille en pleine mer à l'ennemi. Le vaisseau d'Homère, qui n'était probablement rien de plus qu'une simple barque de transport, incapable de soutenir une lutte en mer, fut remplacé après les guerres médiques par d'autres bâtiments plus grands et mieux appropriés au service militaire. C'est alors qu'on vit pa-
raître à côté des navires bas de bord^ qui^ suivant le nombre de rameurs placés de chaque côté^ s'appelaient elxoaopot, rpiaxôvTopot, revTrjxo'vropoi (fig. 498) et IxaTo'vtopoi , des bâtiments plus hauts de bordj où les rameurs étaient assis sur deux ou plusieurs rangs superposés ; nous allons parler plus loin de la disposition de ces bancs de rameurs. Pendant les guerres médiques et la guerre du Péloponnèse, les flottes de guerre ne se composaient que de trières. Les vaisseaux à plus de trois rangs de rames, TeTp^ipsiç, TCEVTTipstç, ne furent construits que par Denis I^r, tyran de Syracuse, d'après le modèle carthaginois; Denis II fit même construire des I^Tfîpeiç. Ces grands bâtiments étaient d'un usage constant pendant la guerre, depuis Alexandre le Grand. On dépassa même le nombre de six rangs de rames, et l'on construisit des vaisseaux qui avaient dix et même, avec une certaine modification de système, plus de dix bancs de rameurs : ces colosses étaient cependant d'une vélocité étonnante. Ainsi, à la bataille d'Actium, il y avait des vaisseaux à dix rangs de rames, et Démétrius Poliorcète commandait des navires à quinze et seize rangs, dont les auteurs anciens nous garantissent, à n'en pas douter, les excellentes qualités guerrières.
Nous nous occuperons d'abord des bâtiments de guerre introduits peu de temps avant les guerres médiques. Le fond de tout grand navire est la quille (toottiç, carina)^ poutre horizontale, longeant l'axe du vaisseau et qui, dans les bateaux les plus anciens, montait du milieu aux extrémités sous forme d'un arc aplati. Dans les navires de l'époque ultérieure la quille se composait de plusieurs poutres droites, à l'extrémité desquelles on engageait presque perpendiculairement j avec une légère inclinaison en avant, Vétrave à la proue (ffrâpa), à la poupe Vétambot (àffavStov). La quille était doublée à l'extérieur d'une poutre parallèle (fausse quille) [-/.sXuatxa] , destinée à augmenter sa force de résistance et à l'empêcher de se briser contre les écueils ; au-dessus s'appliquait dans le sens de la longueur le bordéj soutenu par les membrwes (ÈYxoîXta, costce). L'écartement des membrures opposées était maintenu par une poutre transversale (beaux) [aTpwr/ip], qui soutenait le pont ou tillac (xaTaaTpojy.a, constratum'), entouré sur les côtés par un garde-corps généralement interrompu par des vides.
Dans les grands navires il y avait sous le pont une autre couche de poutres transversales (Çu^ov, transtruni), qui s'engageaient dans les membrureSj et sur lesquelles reposait ïentrepont (eSa-poç, pavimentunï). On arrivait à l'entrepont par des ouvertures horizontales {écoiitilles), pratiquées dans le pont^ et l'on descendait de l'entrepont par des ouvertures semblables, contenant un escalier^ dans le fond de cale (xotÀov)^ où se trouvait le lest et la pompe.
Dans les flancs du navire les membrures avaient une forme rectangulaire; mais celles qui étaient voisines de l'étrave et de l'étambot prenaient une position plus ou moins inclinée. Ces membrures, dont les extrémités supérieures dépassaient de beaucoup le tillac, supportaient à la proue (Trpwpa, prora) comme à la poupe (Trpuava, puppis) une petite estrade (txpîoj[ji.a), qui correspond à nos expressions «château d'avant» et «château d'arrière" ou " dunette « ou •> gaillard «. La proue et la poupe étaient identiques au point de vue de la construction ; c'est ce qui distingue essentiellement les navires antiques des vaisseaux modernes, à l'exception toutefois des cuirassés^ dont l'inveniion est toute .récente.
Toute la charpente du navire était recouverte de planches ((laviÔEç) clouées [bordages), que l'on consolidait à l'extérieur audessus de l'eaUj au moyen de poutres horizontales (vojjieîç); l'intérieur était également garni de planches longitudinales (végrages), retenues par des liens en bois (àpuioviai, csctijloi). Chaque bâtiment de guerre était en outre ceint de quatre grosses cordes horizontales (uTTo^o'jaaTa) ; s'il devait affronter une mer orageuse^ on fortifiait encore cette ceinture. On distingue parfaitement ces hypo- ^omata sur un petit bronze de l'Antiquarium du Muséum royal de Berlin (Bronzes, n» i32g), représentant la partie antérieure d'un vaisseau de guerre'.
Mais revenons au pont. Un peu plus bas que celui-cij et immédiatement au-dessus des ouvertures des rames supérieures (sabords de nage), se trouvait, de chaque côté, un passage latéral (TCa'poooi;)^
1 Comp. une petite statue en bronze de Poséidon dans la même collection N* 2469.
Fig. 499.
Birème romaine.
qui, protégé par un abri en bois massif dans les navires à forte cuirasse (xa-ca-^ppaxTot), s'étendait depuis le château d'avant jusqu'au château d'arrière; cette disposition est très visible dans le dessin de la figure 5 14., représentant une birème romaine. L'étrave et l'étambot se terminent en volutes. Sous la volute de la poupe, sur le gaillard même est situé le pavillon ou la tente (cxr,vïi) du pilote (fig. 499). Celui-ci dirige parallèlement, au moyen d'une corde transversale (/ofXivôç), les deux gouvernails (Tr/iSàXiov, gubernaculiun); il y en avait toujours deux dans les navires anciens, l'un à droite, l'autre à gauche du gaillard, et leurs tiges traversaient les parois du vaisseau (fig. 5oo). La volute d'avant est surmontée d'un ornement en forme de feuille ou de plume (àcpXacTov, aplustre') [fig. 499]; celle d'arrière porte un ornement recourbé en forme de cou de cygne (y/iviaxo?)- Entre les deux est planté un petit mât (aTyjXi'ç), oïl l'on attache le pavillon ((77i[/.£ïov). Souvent, même dans les navires marchands, le petit mât était remplacé par la statue de la divinité à laquelle on avait confié la garde du vaisseau. Nous savons, par exemple, que la statue d'Athèna était l'aTTixov (jvi[i.£îov des navires athéniens.
La construction de la proue avec sa volute correspondait, nous l'avons déjà dit, à celle de la poupe. Ici encore une forte cuirasse en bois, située à la hauteur du passage latéral, recouvrait les pièces de la courbure, à la jonction desquelles se trouvait une garniture de bronze (7rpo£[ji.po'Xiov)
ayant la forme d'une tête d'animal ou d'une divinité; c'était un ornement ou une défense pour tout le haut (Jes œuvres mortes') du navire *.
Fig 500.
Poupe avec deux GouTei-nails.
^ Comp. les observations de Graser sur une volute de navire en bronze
LA NAVIGATION. Sôy
Au-dessous se trouvait immergé Véperon (eiJifioXov, rostt'unï), composé de plusieurs poutres solides, chevillées dans les bois de la courbure et terminées en pointe; cette pointe avait pour but de faire une voie d'eau dans les navires ennemis qu'on heurtait^ et à cette fin elle était munie d'une garniture en bronze massif divisée en trois dents inégales.
De chaque côté de l'éperon ressortaient extérieurement deux fortes poutres soutenues par des contreforts (àvTripîoeç) \bossob~s] : c'étaient les oreilles du navire (l-r.tM-KZtiC) . Elles servaient à se garer des coups d'éperon de l'adversaire ' ; c'est là aussi qu'on suspendait les ancres. Enfin on distingue sur les monuments, de chaque côté de l'étravCj une ouverture par laquelle passe l'amarre qui du fond du navire va s'attacher à l'ancre {écubiers); ces ouvertures étaient garnies de bronze ou peintes tout autour, de manière à avoir l'aspect de véritables yeux : aussi les appelait-on o'^6oiXao(. La proue du navire, avec son château d'avant imitant un front d'homme, avec son vaste éperon et ses oreilles, ressemblait complètement à une tête; les avirons, émargeant du ventre du navire, simulaient des nageoires, et la poupe avec son aplustre avait l'air d'une queue de poisson (fig. 498). Cette manière d'envisager le vaisseau antique est parfaitement conforme à la conception poétique des anciens; suivant eux, en efifet, les navires fendant les flots étaient des êtres animés. On retrouve une idée analogue chez les anciennes populations du Nord, où les navires étaient considérés comme des dragons de mer; c'est aussi la signification que de nos jours encore les Chinois attachent à \q\xxs jonques.
En ce qui concerne la dimension des navires, la largeur des bateaux de commerce (rÀoîa) était généralement le quart de la longueur; celle des bâtiments de guerre, que pour cette raison on nommait vr^ç {Aaxpat {naves longce), n'avait que 1/8 à i/io de la longueur. Une trière était longue de 44^70, large de 4"'2o (largeur sous l'eau) et haute de Sf^SS ; son tirant d'eau était de
situulant la tête de Pallas et trouvée près d'Actium (Archaeol. Ztg. iSyS. p. 49 et pi. 62).
* Ces épotides pouvaient aussi servir à donner plus de force au choc de l'éperon, voy. Thucydide, VII, 34(0. R.).
2">55, et elle jaugeait 232 tonnes. Dans une pentère les nombres correspondants étaient 5o"»40, 5'n4o et j'^^o, tirant d'eau 3"»45, tonnage 534.
Au milieu du navire s'élevait le mât proprement dit ou le grand mât (îffToç (^Éyaç) avec ses deux voiles (laTia [xsvaXa) attachées aux vergues (xepaîoi, antennœ). Ces deux voiles,, qui correspondent à notre grand' voile et au hunier, servaient à imprimer au centre du navire une pression en avant. Au-dessus de ces deux voiles il y en avait une troisième (SôXo)v, dolon), correspondant à notre j?erroquet ; la pointe du mât était terminée par deux petites voiles triangulaires (aiTrapoi, suppara'). Les bâtiments de guerre portaientj en outre^ devant et derrière le grand mât^ deux autres mâts (îaxoç àxâTEioç)^ avec deux voiles latines, c'est-à-dire triangulaireSj très importantes pour faire évoluer le navire, si le vent soufflait de côté. Le grand mât était maintenu par de gros câble?, qui s'appelaient sur le devant Tupôtovoi, sur le derrière Itti'tovoi (étais) et sur les côtés xaXoi {haubans); des câbles d'une grosseur relative maintenaient les deux autres mâts pendant que des cordages plus minces servaient à hisser et à baisser les antennes, à établir les voiles, etc. {drisses et autres manœuvres courantes).
Outre les cordages des agrès qui, dans les inventaires des chantiers, sont désignés par l'expression générale de cxeuri xp£[jLaaTa, l'équipement d'un bâtiment de guerre exigeait différents accessoires propres à protéger le navire contre les lames de la haute mer et contre les projectiles ennemis. Citons d'abord de longues bandes de toile (Ô7ro'p>^r,[jt.a), qu'on tendait tout autour du navire dès que les rames étaient retirées en pleine mer ; cette disposition empêchait l'eau de pénétrer à travers les ouvertures des avirons (faux bastingages). Sur le pont on dressait une sorte de hangar (xaTa^Xrjuia) : c'était un abri contre les rayons du soleil ainsi que contre les projectiles à trajectoire courbe. Enfin il y avait une espèce de muraille en toile (sorte de filet d'abordage) pour garantir le vaisseau contre les projectiles arrivant latéralement ; ce rempart couvrait le garde-corps du tillac dont nous avons parlé plus haut (Trapa^Xy^aaia, Trapap^uixata).
N'oublions pas de mentionner encore parmi les objets d'équipement les différentes ancres, échelles, gaffes et le plomb à son-
Fig. 501 à 50Û. — Différentes sortes d'Ancres.
der. L'ancre (àvy.upa, ancora) des temps les plus anciens était un simple bloc de pierre^ un sac de sable ou un panier rempli de pierres. Plus tard on employa des ancres en bois et en fer qui Co) ressemblent à celles de nos jours. Leurs formes multiples sont reproduites sur un grand nombre de monnaies. Les figures 5oi à 5o5 nous en montrent plusieurs: celles en a et c appartiennent à la ville deTuder, celle en 6 à la ville de Luceria; l'ancre en d est empruntée à une monnaie de la ville de Germanicia Caesarea; celle en e provient de Pœstum. L'ancre ancienne^ comme il ressort des monuments,
est pourvue au haut de la tige d'un anneau fixe ou mobile {a, b, dj e); c'est parla qu'on l'attache au câble. Au-dessous était adaptée une barre transversale parallèle aux pattes (c, rfj e). A la base des pattes^ qui affectaient les formes les plus variées, et qui, sur les monnaies de Paestum (e), sont
i::z:::^-^j'<s==x-^ a K>YS) même tout à fait analogues
/ *^--i:^^C\\'y\ W\ ^^^^ nôtres, se trouvait une
ouverture (a, d). Dans celle-ci, lorsqu'il s'agissait de jeter l'ancre dans des eaux peu profondes, on passait une corde, qui, maintenant les pattes à une certaine hauteur, permettait de les enfoncer plus profondément. Les câbjes de l'ancre (a/oivia dy^ûpeia, ancoralia, fîmes ancorales) s'enroulaient autour d'un cabestan (arpoï-ôiov) (comp. Pitture d'Ercolano, t. II, p. 14) et traversaient, nous l'avons vu plus haut, les ouvertures en forme d'yeux de chaque côté de l'étrave. — Chaque navire
Fig. 506. — Navire avec Échelle.
ni
Fig. 507. — Plomb à sonder
avait en outre plusieurs gaffes {y.owzoi) et des échelles (^Xti^axioê;^
scalœ). Ces dernières, à en juger par ;.
beaucoup de monumentSj étaient em- ;•';
ployées comme ponts de communication
entre le haut bord et le rivage^ et pour
faciliter l'ascension et la descente (fig.
5o6). Pendant la navigation ces échelles,
comme on le voit sur plusieurs vases
peintSj étaient attachées par des cordes
au milieu des agrès. Le plomb à sonder
(So)viç, xaTaraipar/ip, peiyendiculuni) est
suspendu à la volute d'une proue d'un
bas-rehef appartenant au British Muséum (fig. 507).
Nous donnons à la figure 5o8 le plan d'une trière qui nous permettra de récapituler la position des parties constitutives extérieures d'un navire; nous ne dirons
en attendant que quelques mots des rangs
de rameurSj que nous expliquerons plus
loin. Dans ce dessin^ a indique la périphérie du navire au niveau d'eau, b 6aXa-
utxat, c C^yî^ai, d ôpavirat, h Tiapoooç, i îxpia
(château d'avant et château d'arrière), A:
xaTâ(JTpoju.K, / iTTtOTÎSsç, 171 d(VT-/;p(o£ç, n sajîoÀov,
0 le point où commence l'étrave (cxslpa),
p le point où prend naissance l'étambot
(àffavS'ov), q taroç àxaTsioç, r {gxoc, [/.ifOiç, s
yotXivo':, t 7r-/;5aXiov, il 0taï)paYm,aTa.
S'il est assez facile de bien expliquer
tout l'agencement du corps d'un navire
antique, qui sous bien des rapports se
Fig 508. — Plau duae Tiièie.
rapproche de la construction moderne, il est au contraire très
difficile de reconstruire l'intérieur du navire^ surtout en ce qui concerne l'échafaudage des bancs de rameurs. Graser a consulté à ce sujet les témoignages écrits et figurés des anciens. Il a même tenté quelques expériences pratiques; ses investigations aussi ingénieuses que profondes ont enfin résolu la question longtemps étudiée de la disposition des bancs de ram.eurs. Disons avant tout que la partie centrale du vaisseau était seule garnie de chaque côté de bancs de rameurs (iy/M-rzo^i) . La proue et la poupe étaient trop étroites pour contenir des rameurs. On a cru longtemps que le banc le plus élevé était posé sur le pont^ mais cette opinion n'a aucune valeur aujourd'hui. C'est également une erreur que d'admettre la séparation des bancs par des entreponts ; l'espace
Fig. 509 à 511. — Disposition des Bancs de Ramears.
réservé aux rameurs était continu et n'était interrompu que par les poutres de l'échafaudage. Cet espace {^■û^oiaiç,) était séparé de l'extérieur par les parois mêmes du vaisseau ; à l'intérieur il était limité entre le pont et l'entrepont par deux cloisons verticales (oia-opaviiaTa) : c'est par là que les rameurs (IpsTat, rémiges^ se rendaient par séries à leurs sièges (fig. 5o8 m). Les bancs de rameurs (lu-fi, transira), qui s'étendaient du diaphragma à la paroi du navire^ étaient superposés en rangs de différentes hauteurs. La paroi du navire étant renflée dans le haut, il s'ensuit que les rameurs assis sur le banc inférieur étaient plus rapprochés de cette paroi que ceux des rangs supérieurs. Supposons maintenant qu'il faille une surface de 8 pieds carrés pour chaque rameur, vu de profil (fig. Sog), et représentons-nous les bancs et les profils disposés comme à la figure 5 10; le siège du rameur supérieur se trouve au niveau de la tête du rameur immédiatement inférieur, les profils s'emboîtent pour ainsi dire et les bancs
empiètent les uns sur les autres (fig. 5ii). On voit alors que la poignée des avirons de chaque étage n'avait besoin d'être placée qu'à deux pieds au dessus de la poignée des avirons de l'étage inférieur. Cet arrangement est en apparence compliqué et semble gêner les mouvements des rameurs; cependant il en résulte que, même dans les vaisseaux à plusieurs bancs de rameurs, les rames n'avaient pas besoin d'être d'une longueur démesurée, et qu'un rameur était parfaitement maître de sa rame. Ajoutons qu'il n'y avait qu'un homme par rame, contrairement aux galères du moyen âge, où plusieurs hommes maniaient un seul aviron. Pour faciliter la manoeuvre, la rame (/.oWt), remiis) était suspendue en équilibre; la grande épaisseur de la poignée ou un poids de plomb qu'on y attachait donnait à la partie intérieure de la rame un poids égal ou un peu supérieur à celui de la partie qui était en dehors du navire. L'ouverture des rames (sabords de nage, To^fjia, colombarium) était en outre doublée d'une garniture métallique, ce qui diminuait beaucoup le frottement. Voilà pour le mouvement des rames au-dessus de l'eau; quant à leur action dans l'eau, elle était la même pour tous les bancs ; car le rapport de longueur entre la partie intérieure et la partie extérieure était le même pour toutes les rames sans distinction (i à 2, et plus tard I à 3).
Les rameurs d'un banc étaient donc tous assis sur une même ligne horizontale, et les bancs étaient placés perpendiculairement les uns au-dessus des autres. On donnait aux navires des noms correspondant au nombre des bancs : on les appelait xpiv^pv]?, triremis, TtTp-/]pyi<;, quadriremis, TrsvTvipvîç, quinqueremis, etc., suivant qu'ils avaient trois, quatre ou cinq rangs de rames. Les rameurs du banc inférieur d'une trière s'appelaient 6aXc(;jLtTai, ceux du banc central X,\j^\ioi\ et ceux du banc supérieur ôpavî-cat; les hommes du quatrième banc d'une pentère se nommaient probablement rsxpT)pïTat, ceux du cinquième irevTvipïTat. Les rames d'un même banc étaient éloignées juste de 4 pieds les unes des autres; elles avançaient de I pied sur les rames correspondantes du banc immédiatement supérieur (fig. 5i%b,c,d). Si l'on admet que les ouvertures des rames inférieures étaient situées à 3 pieds au-dessus du niveau de l'eau, il s'ensuivra que les thalamites avaientdes rames longues
de 7 1/2 pieds seulement. A chaque banc supérieur, la longueur des rames augmentait de 3 pieds, de sorte que la rame des zygites mesurait 10 1/2 pieds, celle des thranites (dernier banc d'une trière) i3 1/2, celle des tctrcrites 16 1/2 et celle des pentèrites (dernier rang d'une pentere) 19 1/2 pieds. Il résulte de ce que nous avons dit que les poignées des rames d'un banc étaient placées 2 pieds plus haut que celles du banc immédiatement inférieur (fig. 5 1 2 a, é) ; mais, la position des rames étant oblique, cette distance se réduisait à i pied 3/4 dans le corps du navire (c, d) et la différence de hauteur entre les ouvertures vues extérieurement n'était plus que de i pied 1/4 (fig. 5 12^ g). On peut donc évaluer à 8 pieds la hauteur au-dessus de l'eau des ouvertures du dernier rang d'une pentère et à 5 1/2 pieds seulement celle des ouvertures d'une trière. D'après cette construction, les ouvertures des rames supérieures d'un vaisseau à dix bancs de rameurs s'élevaient de 14 1/2 pieds au-dessus de l'eau et les rameurs de ce banc maniaient des rames longues de 34 1/2 pieds. Dans les navires à ^'p- siz.
Disposition des Rames.
seize rangs de rames, comme Démétrius Poliorcète en a fait construire, on pouvait, grâce à une forte inclinaison des bancs, se servir de rames n'ayant que 27 3/4 pieds de longueur, ce qui rendait la navigation encore assez facile. Ptolémée Philopator avait fait construire un superbe vaisseau à quarante bancs de rameurs, dont les rames supérieures mesuraient, d'après Athénée, 5y pieds de longueur^; ce colosse naval n'était maniable, bien entendu, que par un temps tout à fait calme. Le fameux vaisseau de Hiéron de Syracuse n'était point un bâtiment de guerre, mais un bateau de transport.
Quant au nombre des rameurs, il y avait, conformément à la forme du navire, à l'extrémité de chaque banc un rameur de plus qu'au banc immédiatement inférieur. L'équipage de manœuvre se décomposait comme suit: thalamites 27 de chaque côté (total 54); zygites 29 (= 58); thranites 3i (= 62); tétrèrites 33 (= 66); pentèrites 35 (= 70). Ensemble : 175 hommes sur une trière et
* Voy. Graser, De veterum re tiavali, l 61-70. IV.
3 10 sur une pentère. Ils étaient tous sous les ordres du xsÀsuar/î? (Jiortator) et de son adjudant (l7rÔ7rTy,<;)j et travaillaient en cadence d'après les notes rythmiques qu'un joueur de flûte (-rpirjpauXô;) tirait de son instrument. Si les rameurs étaient nombreux, les soldats de marine (£TCij3aTat) étaient au contraire en très petit nombre; il n'y en avait pas plus de i8 dans les pentères attiques; on leur adjoignait 24 matelots (votÏÏTai, nautœ'). Il est facile de comprendre pourquoi les vaisseaux grecs portaient si peu de soldats : dans les batailles navales on ne combattait jamais de loin avec des projectiles à longue portée, mais on s'attaquait de près; dans cette lutte il s'agissait d'exécuter des mouvements habiles, pour transpercer avec l'éperon et faire sombrer le navire ennemi, ou pour briser, au moins, ses rames en passant.
C'est dans les ports de guerre que se faisaient la construction et l'équipement des vaisseaux. Il a déjà été question à la page 96 des ports d'Athènes, qui se sont admirablement conservés jusqu'à présent. Dans ces vastes bassins étaient situées, serrées les unes contre les autres, les loges (vecogoixoç), dont l'entrée était tournée vers le centre ou vers l'embouchure du bassin; ces loges abritaient contre les injures du temps les navires hors de service. Les fondations de ces abris, tout en blocs de pierre carrés ou creusées dans le roc vif, furent découvertes et mesurées par Graser; elles confirment entièrement les hypothèses de ce savant sur la marine antique. Ces loges contenaient chacune un seul bâtiment, comme les abris de nos canonnières à hélice : c'était le cas des fameux ports de Rhodes, de Corinthe et de Cyzique; ce dernier comptait plus de 200 loges. Quelquefois cependant, comme par exemple à Syracuse, elles étaient assez spacieuses pour contenir deux bâtiments de guerre. Plus loin, dans l'intérieur, étaient placés les magasins ((rxduoâvixvi), qui renfermaient le matériel des vaisseaux hors d'usage*. Tout le terrain destiné à la construction et à l'équipement s'appelait vscôpta (chantiers). Des môles (j^r,Àai, à'xpai, cornua , bracchid) préservaient le port de l'ensa-
1 Cf., dans le Bulletin de correspondance hellénique de 18S2, une inscription récemment découverte, qui contient le texte du contrat passé avec Euthydomos et Philon pour la construction de la oxeuoOTJy.s de Zéd et qui fournit des détails très précis sur la disposition de cet édifice (O. R.).
blementj et, grâce à leurs tours, bastions et chaînes maritimes^ empêchaient les navires ennemis de pénétrer dans l'intérieur. Pour terminer nos considérations sur la marine grecquCj nous donnons ci-contre le dessin d'une trière attique àcppaxToç, mais xaxacrTpojToç (fig. 5i3). C'est un spécimen qui fait très bien voir la disposition des bancs de rameurs.
Puisque la construction des vaisseaux romains ressemblait dans ses parties essentielles à celle des vaisseaux grecs^ nous allons, pour ne pas diviser inutilement le sujet, ajouter quelques
Fig. 513. — Trière attique.
mots sur la marine romaine. C'est dans cette intention que nous avons eu le soin de citer déjà les dénominations latines des différentes pièces constitutives d'un navire. Tant que les armées romaines ne combattirent que contre les populations de la péninsule apennine, les Romains se contentèrent de longs bateaux {caiidices, naves caudicariœ), qui naviguaient sur les fleuves de l'Italie, ainsi que d'une flottille de côtiers plats, destinés à établir une communication entre les États riverains et à défendre les côtes. La flotte romaine d'avant les guerres puniques était complètement impropre à affronter la haute mer et à livrer des batailles navales. La création de la marine de guerre romaine ne date que du jour où il a fallu tenir tête à un ennemi aussi redoutable sur mer que l'étaient les Carthaginois et aller l'attaquer jus-
que chez lui. Une pentère punique ayant échoué un jour sur les côtes du Bruttium^ les Romains la prirent pour modèle et construisirent dans l'espace de deux mois une flotte composée de i3o pentères et trières; ces navires^ grossièrement charpentés au début et montés par des matelots exercés à la hâte sur le continentj posèrent les fondations de la puissance maritime des Romains. C'est ainsi qu'à côté des bateaux plats et bas de bord, nous voyons s'élever une flotte de trirèmes, de quadrirèmes et de quinquérèmes, désignées généralement par le nom de naves longœ. Chez les Grecs, nous l'avons vu, les batailles navales consistaient surtout dans l'habileté à diriger les navires pour réduire à l'impuissance les vaisseaux ennemis ou pour les faire couler; les Romainsj au contraire,, luttaient corps à corps dans les guerres maritimes^ tactique fort ancienne qu'ils avaient empruntée à leurs guerres continentales. Le pont était muni de deux ou quatre tours (jiavis turrità) et de catapultes (fig. 514); il était transformé ainsi en citadelle^ d'où les soldats lançaient d'abord des projectiles et^ jetant ensuite des passerelles^ abordaient le navire ennemi pour combattre face à face. L'équipage de combat des bâtiments de guerre romains était beaucoup plus nombreux que celui des vaisseaux grecs; la pentère romaine avait, en effet, 120 soldats à son bord. Après la bataille d'Actium une transformation complète eut lieu dans la marine romaine: dans cette grande bataille la flotte gréco-égyptienne d'Antoine, construite et équipée à la manière grecque, fut détruite, grâce surtout à l'intervention de navires légers à deux rangs de rames et légèrement équipés. C'étaient les vaisseaux des Liburniens, célèbres par leur piraterie, et la flotte romaine fut réorganisée sur le modèle des navires liburniens^ (navis Liburna). Si plus
1 Antony Rich, dans son Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, ouvrage d'ailleurs très soigné, voulant fournir une preuve figurée à l'appui de chaque mot^ a souvent eu le tort de donner des contrefaçons des siècles ultérieurs pour des monuments de l'antiquité classique. Ainsi il n'existe, entre autres, que nous sachions, aucune médaille des empereurs Claude et Domitien avec l'image d'une Liburna, telle que Rich en a annexé une à l'explication, du reste complètement inexacte, du mot Liburna. Le dessin qu'il donne semble être une falsification d'Onuphrius Panvinius.
tard on augmenta le nombre des bancs de rameurs^ en le portant à trois et même à cinq, le léger équipement primitif resta toujours le même. — Les guerres maritimes et les communications avec les peuples d'outre-mer exigeaient, outre les bâtiments de guerre, la construction de vastes navires, servant au transport du matériel de guerre, des chevaux et de différentes cargaisons : ces navires, naves onerariœ (cpopxoiYtoYoç vauç ou ffxpoyYuXYi), étaient trois ou quatre fois plus longs que larges. — Malgré l'imperfection de leurs vaisseaux, les anciens naviguaient avec une grande rapidité; nous en avons la preuve dans plusieurs passages des auteurs anciens. Ainsi, par exemple, Balbilus a fait en six jours la traversée de Messine à Alexandrie (les vapeurs français mettent six jours et demi pour aller de Marseille à Alexandrie, via Messine) ; il n'a fallu que neuf jours à Valère Maxime pour franchir, lenissimo flatu, la distance entre Pouzzoles et Alexandrie; la traversée de Gadès à Ostie ne durait que sept jours par un vent favorable, celle de Gadès jusqu'à la Gaule Narbonnaise (peut-être jusqu'à Marseille) trois jours.
Fig. 514. — Pont de Navire romain.
Fig. 515. — Symposion.