‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 10 sur 115 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le costume s'est transformé avec une rapidité surprenante dans les deux premières années de la Révolution.

Lorsque les Etats généraux se sont réunis à Versailles, les députés de la noblesse ont pris séance avec un costume chamarré d'or et un volumineux panache de plumes au chapeau ; mais, dans TAssemblée constituante, les démarcations ont disparu et la mise plus ou moins recherchée n'a plus été bientôt qu'une affaire de goût personnel. Depuis que tous les pouvoirs logent à Paris, les courtisans euxmêmes ne portent plus d'habits de cour en dehors du service au château. L'usage de l'habit à la française s'est généralisé; on le porte généralement dans les nuances discrètes, brune, poil de lièvre, puce, olive, vert saxe ; la dernière couleur recommandée est la couleur ramona ; le bleu de roi est cérémonieux, un peu délaissé d'ailleurs pour le costume de ville et réservé pour l'uniforme de la garde nationale. Le drap écarlate de la manufacture de Julienne, rue des Gobelins, n'a rien perdu de sa

réputation ; mais il détonne entre « les couleurs du jour » et il s'accommode mal de la sobriété de garnitures et de broderies qui prévaut pour les habits ; aussi, peu de particuliers osent-ils encore « en grand tapé » risquer Thabit écai'late * : la couleur est restée en grande faveur pour les gilets et est môme admise au besoin pour les culottes, mais alors le Casimir est plus en usage que le drap de Julienne. Le satin noir peut être un luxe d'été, mais le drap noir, si la sévérité n'en est pas rompue par quelque contraste dans l'ensemble du costume, est redevenu de deuil ; il est vrai qu'il n'est pas toujours la marque sûre d'un deuil de famille ; on se montre des aristocrates d'humeur farouche qui n'ont guère cessé d'être en deuil d'on ne sait qui depuis que la royauté a quitté Versailles, et c'est apparemment ce qui leur a valu comme parti d'ôtre appelés « les noirs ». Les jeunes royalistes, ceux qui bataillent et qui chansonnent, ne se sont pas résignés à cette mise lugubre et, si môme ils s'accommodent parfois des nuances sombres qui prévalent, c'est en les égayant par un collet de couleur tendre tout à fait disparate. Les boutons d'habit sont d'ordinaire en métal blanc ou doré ; ils se font aussi en étoffe.

Pour les citoyens qui aiment à affecter l'austérité dans le maintien ou pour les réunions d'allure grave, l'habit complet est de mise, c'est-à-dire habit, gilet

1. Journal de la Mcde et du Goût, par M. Lebrun, 25 décembre 1791. Ce recueil est cité plus d*une fois pcar MM. de Concourt, qui n'en avaient découvert (|ue le premier Volume s'arrôtant au 25 février 1791. La deuxième série (1791-92) signalée huit ans plus tard dans la Description de la collection Labédoyère^ se trouve uaturcllemeiit aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.

et culotte de même étoffe et de même nuance. Mais il en est autrement dans la vie courante.

C'est le gilet surtout qui est le refuge de la fantaisie. Il y a des gilets brodés en couleur, pailletés, à bordure ; on en fait en basin imprimé pour l'été, et en moire, en satin rayé ou en casimir rayé pour toutes saisons. Les rayures du satin sont parfois aux couleurs nationales, bien qu'on prodigue moins les trois couleurs dans les arrangements de la toilette que l'année précédente. Les aristocrates, de leur côté, étalent des gilets de basin semés de petits écussons fleurdelisés, à moins qu'ils ne préfèrent y accumuler les couleurs de l'arc-en-ciel. Quant à la culotte, elle est le plus communément en casimir, en drap de coton anglais uni ou à côte, ou en velours de coton ; la culotte de nankin a la vogue pour l'été».

On ne saurait d'ailleurs se former une idée du bariolage criard dans lequel tombaient les personnes préoccupées de réagir contre l'assombrissement du costume à moins de prendre quelques descriptions d'ensemble de leurs toilettes. Voici comment se présentait, au temps môme du voyage à Varennes, un jeune homme costumé à la contre-révolution : « Cravate de mousseline rayée de rouge : Habit de drap noir avec un passe-poil jaune, boutons noirs de poil de chèvre. — Gilet de casimir jaune, rayé de rouge. Dessous, un faux-gilet de taffetas bleu de ciel. — Culotte de casimir gros vert, descendant jusqu'à la moitié des mollets. Rubans verts aux

i. Prospectus du sieur Picard, maître tailleur. Journal de Paris du 23 mai et du 28 octobre 1791.

jarretières. Bas de soie blancs avec des coins verts. Souliers à rosettes *. » Trois ou quatre mois après, quand on cherchait à ranimer le culte de la royauté par des cabales et des rixes aux spectacles ou par la prise d'assaut des tables de café, les mômes merveilleux avaient imaginé darpenter le Palais-Royal munis de gourdins façonnés, non en cannes pouvant appuyer la marche, mais en forme de massues. Le rédacteur du Journal de la Mode le constatait en ces termes * : « Depuis quelque temps nos jeunes gens se sont transformés en Hercules, et c'est une chose plaisante de voir leur faible bras traîner une lourde massue, qui jusqu'à présent ne leur a servi qu'à tuer des mouches et à faire peur aux enfants . Les circonstances ont donné lieu à cette fanfaronnade ; mais bientôt le vent du nord, qui soufflera sur les doigts de nos adonico-herculocrates, les forcera àmettre les mains dans la ceinture, et à jeter leurs bâtons au feu. Celui que nous représentons a un chapeau de feutre à longs poils. Frisure à trois rangs de boucles. Cravate à dentelles. Habit d'automne de drap fin de Silésie, couleur des cheveux de la reine. Gilet de basin brodé en chenilles. Culotte de Casimir bleu-de-ciel foncé. Boutons blancs aux jarretières ; sous la boucle un nœud de ruban jaune. Bas de soie blancs. Souliers à rosettes. Bâton en forme de massue, couverte d'un beau vernis. »

Quant à l'équilibre du vêtement, il se modifie à vue d'œil. Les tenants de l'ancien régime ont beau, comme on vient de le voir, s'efforcer de limiter

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