CHAPITRE II
Pendant votre première installation, on peut vous donner un aperçu des embellissements de la ville. Le centre continue à présenter un enchevêtrement de petites rues étroites, sans trottoirs, avec le ruisseau au milieu ; mais des quartiers neufs commencent à surgir et il en est de fort brillants.
Ce qui mérite le mieux l'admiration, c'est la place Louis XV qui réunit le jardin des Tuileries aux Champs-Elysées. Cette place octogone est ceinte de grands fossés de H à ^2 toises de largeur sur 14 pieds de profondeur*, sur lesquels sont jetés six ponts : l'un, particulièrement célèbre sous le nom du pont-tournant, la relie au jardin, un autre en face aux Champs-Elysées, un communique avec une rue nouvelle, la rue Royale ; à l'extrémité opposée, un encore conduit au quai et se continue par le nouveau pont jeté sur la Seine ; enfin les deux autres, aux angles, conduisent, l'un au Cours-la-Reine, le dernier au faubourg Saint -Honoré par la rue des
1. Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers dans Paris ^ 1787.
Champs-Elysées, ancienne rue Bonne-Morue. Pour aménager ce nouveau quartier, on a nivelé depuis une quarantaine d'années la suite des vieux remparts, ou boulevards, qui ont du reste perdu depuis longtemps leur caractère d'enceinte et qui se sont transformés en lieu de promenade.
Les Champs-Elysées, c'était autrefois le Grand Cours, une route bordée simplement de deux rangées d'arbres et bien moins prisée alors que le Cours-la-Reine. 11 y a vingt-cinq ans qu'on en a planté les deux côtés en quinconces ; mais c'est depuis une dizaine d'années que les ombrages en sont devenus attrayants. Les joueurs de boules ou de longue paume y ont d'abord trouvé des installations à leur gré ; puis les écoliers y sont allés les jours de congé jouer à la balle, au battoir et aux barres. C'est devenu une distraction d'assister à leurs ébats. Le beau monde s'est habitué à aller prendre l'air de ce côté, surtout en longeant les parcs des hôtels neufs du faubourg Saint-Honoré. Des limonadiers ont obtenu la permission de dresser des constructions légères pour y débiter des rafraîchissements. Aujourd'hui, la foule est telle, surtout les dimanches et jours de fôte, qu'on se plaint d'une poussière insupportable et que la municipalité arrête solennellement que les Champs-Elysées seront arrosés ces jours-là en août et septembre. Quant aux équipages, ils ne remontent guère jusqu'à la butte de l'Etoile ; ils tournent à gauche pour suivre l'allée des Veuves ■usqu'à la pompe à feu et revenir de là par le Cours-
"leine.
3 côté de la ville a la vogue. Le faubourg Saint-
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Honoré s'est si développé qu'on l'a doté, il y a sept ans, d'une nouvelle paroisse, Saint -Philippe du Roule. A la première encoignure du boulevard, orientée de manière à être vue de face de la place Louis XV, une enceinte de palissades cache à peu près les travaux de la nouvelle église de la Madeleine, en train depuis près de trente ans et destinée à remplacer un étroit sanctuaire du voisinage, la Madeleine de la Ville-l'Evôque. En cet endroit, la ville s'arrête à peu près au boulevard. Dans le rayon qui s'étend derrière la future nouvelle Madeleine, c'est la campagne, où l'on rencontre quelques maisons de plaisance : on va voir notamment les Pépinières du roi, et le grand jardin anglais de Monceaux au duc d'Orléans. Vous avez le choix, pour vous y rendre, entre deux routes : ou bien vous prenez le faubourg Saint-Honoré et vous tournez dans le faubourg du Roule en vous dirigeant vers la ci-devant barrière de Courcelles — car il faut vous dire que toutes les barrières sont frappées de déchéance — ou bien vous pouvez monter par la Madeleine de la Ville-l'Evôque, la rue de Pologne ou de l'Arcade, la rue du Rocher, et la rue d'Errancis qui la continue jusqu'à la barrière Monceaux. Mais ce sont là des chemins plutôt que des rues, qui longent de grands jardins, des terrains vagues dont l'un sera bientôt transformé de voirie en cimetière, quelques petites maisons dérobées sous les ombrages, et l'on n'y rencontre de l'animation que les dimanches à la hauteur de la guinguette appelée Pologne. La rue Saint-Lazare qui part de là est la vraie limite de la ville, bien qu'on ait compris dans la distribution des
districts, puis des sections, des terrains qui avaient toujours appartenu aux paroisses de Ciichy-la-Garenne et de Montmartre. A droite, du côté de la ville, vous passez devant la rue Sainte-Croix prolongement des rues Caumartin et Thiroux, où vient de s'achever, presque juste à temps pour être mis à la disposition de la nation, le couvent neuf des Capucins; vous avez à votre gauche le vaste jardin de Tivoli créé par M. Boutin, et vous arrivez ainsi au château du Coq et à l'ancienne barrière Blanche, rendue populaire par le cabaret de Ramponneau. C'est à partir de là que la rue Saint-Lazare s'enfonce dans les Porcherons, entre deux files de cabarets rustiques. Le môme carrefour se relie en droite ligne 'avec le boulevard par une longue rue, bordée d'hôtels luxueux ; c'est la rue Mirabeau, la ci-devant Chaussée-d'Antin; il n'y reste plus guère de terrain à bâtir; les financiers qui veulent s'espacer ont commencé à se rejeter sur les rues transversales récemment ouvertes, la rue de Provence et la rue Chantereine. De l'autre côté on cite, à l'entrée de la rue de Clichy, l'hôtel de M. de Meulan, une des entrées de Tivoli, puis le pavillon de la Bouëxière ; au-delà, c'est un grand chemin.
Si l'on reprend la ligne du boulevard, de la rue Mirabeau à l'ancienne porte Montmartre , on ne trouve guère à noter, à gauche, que le domaine de la Grange-Batelière, on disait encore, il y a deux ou trois ans, le fief, appartenant à la famille Pinon ; à droite, l'attention est appelée par la Comédie-Italienne, construite, il y a quelques années déjà, sur les terrains de M. de Choiseul, mais dont l'aména-
gement et la décoration intérieure ont été tout à fait renouvelés depuis.
Le faubourg Montmartre s'est prolongé jusqu'à la rue Goguenard , à l'entrée de laquelle est située la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, depuis peu érigée en église paroissiale, aux dépens de la paroisse de Montmartre, dont elle était une succursale ; c'est dans la même rue que se trouve un établissement naguère fameux, le Grand- Salon, rendez-vous de carnaval, un peu délaissé à présent. La rue Poissonnière a son prolongement au-delà du boulevard, jusqu'à la Nouvelle-France. Entre les deux, on signale l'hôtel de Montholon et l'hôtel des Menus- Plaisirs, d'où dépend l'Ecole de chant et de déclamation, ouverte le 1" avril 1784 et dirigée par M. Gossec, enfin le cimetière des Protestants. Le faubourg Saint-Denis conduit aux petites écuries du Roi et à la maison de Saint-Lazare ; en face de cette dernière, sont : un peu au-defssous, la maison des filles de la Charité, un peu au-dessus, une des entrées de la foire Saint-Laurent, qui s'étend jusqu'au faubourg Saint-Martin. Ce dernier contient plusieurs hôpitaux et un nombre considérable d'auberges de routiers. Le faubourg du Temple était, il y a fort peu de temps encore, partagé en deux parties : l'une fort courte, s'arrôtant à la caserne des gardes-françaises, seule considérée comme parisienne, et tout le reste, sous le nom de la Courtille, dépendait de la paroisse de Belleville. Cette distinction est abolie officiellement : elle subsiste dans le langage ; et la Courtille, parsemée çà et là d'échoppes en planches et de bals champêtres, n'est guère habitée. En re-
he, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg de e, qui respire et crie sa joie depuis qu'il a cessé 6 sous la menace des canons de la Bastille, est, jue tout en longueur, considéré comme imje. De môme, sur l'autre rive, le faubourg Sainteau et le faubourg Saint -Jacques, dont les îs civiques font souvent parler d'elles, s'allonsans cesse au delà des enceintes successives,
ne sont, à leurs extrémités, que de minces ns.
ssy , Clichy , Glignancourt , écart de Montre, la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmon-
Charonne, Picpus, sont des villages aussi )endants de Paris queBagnolet pu Romainville. )lie maison de Montlouis, dépendance de Chae, possède les jardins qui deviendront le ci- ^re du Père-Lachaise; il n'y a guère, dans les ons, que des champs, des jardins-marais et aison hospitalière de la Roquette avec ses s dépendances. Bercy est un parc, dont les ns sont occupés par des couvents ; mais le de la Râpée, port au plâtre et entrepôt pour ins de Bourgogne, est très fréquenté et a la e pour les bonnes matelottes. On cite à préla Râpée comme on citait naguère les Halles i place Maubert; c'est l'enseigne du langage ard, et, il y a quelques mois, vous auriez en- 1 crier un éphémère Journal de la Râpée, nnonçait un spécifique souverain contre l'aristie. Vaugirard, les deux Montrouge sont dans lamps. Grenelle parait moins loin depuis que préparatifs de la Fête de la Fédération ont habi-
CONFIGURATION DE LA VILLE 2i
tué les. patriotes à la fréquentation du Champ de Mars. Quant à Javel, c'est un nom qui ne fait penser qu'à un moulin disparu et à la fondation récente d'une manufacture d'acides et de sels minéraux.
La distribution des eaux dans Paris et les secours contre l'incendie ont fait de grands progrès, grâce à la nouvelle compagnie des eaux qui , avec les pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou, avec une autre, plus récemment installée derrière l'Hôpital-Général, pour les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Victor, sert ses souscripteurs tous les deux jours, et qui a établi plusieurs réservoirs où peuvent se fournir les porteurs d'eau à voiture ou à bricole.
Un grand nombre de constructions nouvelles ont embelli la capitale depuis peu d'années ; nous avons déjà nommé la nouvelle Madeleine, Saint-Pliilippedu-Roule, le Théâtre-Italien; mais on ne saurait non plus passer sous silence les deux édifices élevés sur la place Louis XV, des deux côtés de la rue Royale, l'un pour le garde meuble de la Couronne, l'autre pour l'habitation de plusieurs particuliers ; la salle provisoire, construite à la porte Saint-Martin pour abriter l'Opéra depuis le dernier incendie, celui de 1781 : toute en charpente, elle a été achevée, par un tour de force sans exemple, en soixante -quinze jours et autant de nuits, mais on reste impatient de la remplacer par un théâtre en matériaux plus solides ; les nouveaux bâtiments du Palais-Royal, la nouvelle Halle aux blés et farines, dont on vante la voûte hardie ; la nouvelle façade du Palais de Justice, entre la tour de THorloge et la Sainte-Chapelle;
Digiti
le nouvel hôtel des Monnaies, tout proche le Pont- Neuf ; le théâtre de la Nation, où la plupart des cois du roi ont gardé la jouissance d'un édifice leux et tout neuf encore, mais gémissent sur urrence funeste qui leur est faite rue de Ri- , depuis leur brouille avec Talma.
L enfin les travaux en cours, que les ouvriers )oint quittés encore : le pont Louis XVI, ncé depuis quatre ans, et qu'on va décinet le monument entrepris, il y a vingt-sept IV Soufflot et qui vient de changer de desï et de nom avant d'être achevé. C'est au ain de la mort de Mirabeau, le 4 avril, ir le rapport de Le Chapelier, au nom du de constitution, l'Assemblée a décrété que Ice serait « destiné à réunir les cendres des hommes, à dater de l'époque de la liberté ». 'et recevait son exécution presque à l'heure où il était rendu et le convoi funèbre de lu prenait le chemin de la montagne Sainte- ^ve. Le cortège se mit en marche à cinq et, après un arrêt à Saint-Eustache, la cé- 3 ne s'acheva qu'après minuit. Depuis, l'Asî a ouvert solennellement aux restes de Volimenés de l'abbaye champenoise où ils étaient epuis treize ans, dans une sépulture presque tine, les portes du nouveau temple, qu*on é de nommer le Panthéon. On l'y porte ces
date du 20 novembre 1791, la Feuille du jour annonce )assage du pont Louis XVI (le pont de la Concorde d'au-
est libre pour les charrettes, carrosses et cabriolets. » încement de 1792, elle se plaint que cette traversée prédangers, les parapets n'étant pas achevés.
jours-ci en grande pompe. Bien qu'on travaille encore à la coupole et à la lanterne, ces grands morts ne sont pas, quoi qu'en disent les feuilles aristocrates, logés à la belle étoile, puisque leurs cercueils sont déposés dans des caveaux.
Il a été fait, à diverses reprises, des motions pour changer le nom de rues ou de places qui rappellent des souvenirs de la féodalité ou de la superstition. En fait, il n'y a eu jusqu'à présent que très peu de changements et ils ont été dus à l'initiative des habitants. Charles Villette a commencé par mettre un écriteau portant quai Voltaire à la place d'un de ceux du quai des Théatins, où Voltaire était mort. Les habitants de la rue Plâtrière ont suivi cet exemple, et rappelé de môme le souvenir de Jean- Jacques-Rousseau. La municipalité, peu de temps après, a rendu un arrêté motivé pour consacrer ces nouvelles appellations. Réglant les honneurs divers à rendre à la mémoire de Mirabeau, le Conseil général de la Commune a notamment ordonné « que la rue de la Chaussée-d'Antin, où est située la maison dans laquelle il est mort, s'appellerait rue Mirabeau ». Vers le môme temps, les patriotes de la rue de Condé, membres pour la plupart du club des Cordeliers ou de la Société des Indigents, ont trouvé choquant d'habiter une rue qui porte le nom du généralissime de l'armée de Coblentz et décidé de . donner leur adresse rue de l'Égalité ; la poste est obligée de prendre bonne note de cette variante*. Les habitants de la rue de Galonné, une petite rue
1. Le nom de rue de l'Égalité ne fut consacré officiellement que beaucoup plus tard par la Commune révolutionnaire.
24 LA VIE A PARIS (i791-i792)
faisant suite à la rue des Deux-Écus, éprouvant une répugnance plus marquée encore pour le nom de celui que la Chronique de Paris appelle le « scélératissime » de l'armée des Princes, se sont mis d'accord pour changer les écriteaux et demeurent désormais rue du Contrat social. Enfin, l'écrivain patriote Cerutti, ci-devant soi-disant jésuite, étant décédé en février 1792, il est traité à peu près comme Mirabeau ; on constate un beau matin que la rue d'Artois, où il est mort, a changé de nom et qu'elle s'appelle maintenant rue Cerutti*. Ce sont à peu près les seuls changements de noms déterminés jusqu'alors par les circonstances.
Telle est, en raccourci, la configuration générale de Paris, et c'est bien par là qu'il fallait commencer Le voyageur visite les monuments d'une ville avant de se mêler à sa vie, ou bien il ne les visite plus.
1. Feuille du Jour, 17 avril 1792. — C'est aujourd'hui la partie de la rue Laffitte comprise entre le boulevard et la rue de Provence.