‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 38 sur 115 · Annales patriotique»^ 16 mars · texte numérisé non relu

Annales patriotique»^ 16 mars

Quelques jours après, à la fôte donnée aux forts de la Halle par les vainqueurs de la Bastille, un soldat de la Nation saisit cette occasion de présenter son enfant nouveau-né, qui n'a pas encore reçu le baptême : l'évoque Fauchet prête son ministère, Thuriot et M^^^Calon sont parrain et marraine, et le faubourg Saint-Antoine choisit tout d'une voix, pour l'enfant, les prénoms de Pétion-Pique-nationale.

On n'avait plus parlé de fôte publique, la saison n'était , d'ailleurs , pas favorable ; mais , depuis quelque temps, on s'occupe de la réception à faire aux soldats de Châteauvieux. Il s'agit de quarantedeux soldats compromis en 1790 dans la sédition militaire qui s'était produite à Nancy, dans le corps du marquis de Bouille. Quoique non sujets des cantons pour la plupart * , ils avaient été jugés sommairement, en vertu des capitulations, par leurs officiers suisses et, comme les moins coupables, ils avaient échappé à la pendaison et été condamnés simplement aux galères. Leur conduite et leurs sentiments avaient presque tout de suite touché les Amis de la Constitution de Brest qui, dès le printemps de 1791, intéressaient à leur sort la Société mère; Collot d'Herbois était institué leur défenseur officieux et ne perdait plus leur cause de vue. Dans l'intervalle, l'affaire de Varennes et la défection de Bouille n'ont pas laissé de modifier le sentiment des Parisiens sur l'affaire de Nancy; ils en sont venus à admettre que les soldats qui avaient encouru la colère d'un pareil

1. Voir rinventaire analytique des Archives des Affaires étrangères, Papiers de Barthélémy, t. !•% p. 77.

chef pouvaient bien n'avoir pas eu tous les torts de leur côté. On a fini par obtenir un décret, rendu le 31 décembre, les déclarant compris dans l'amnistie générale, et la sanction royale pour ce décret. On a appris que les amnistiés se mettaient en route pour Paris, à pied, accompagnés d'un grand nombre de citoyens bretons et ayant à leur tête deux députés extraordinaires de la ville de Brest. Ils devaient apporter leurs remerciements à l'Assemblée, et l'accueil le plus enthousiaste leur était réservé aux Jacobins. Une pétition, signée de David, CoUot d'Herbois, Marie-Joseph Chénier, Théroigne de Méricourt, avait çiis en avant l'idée d'une fête à donner à ces malheureux, pour leur faire oublier leurs souffrances. Cette idée a provoqué un déchaînement, non seulement dans les feuilles aristocrates, mais plus encore dans le monde feuillant et fayettiste. André Chénier, Roucher, Dupont de Nemours sont les solistes remarqués dans le concert d'imprécations qu'élèvent les exaspérés de la droite de l'Assemblée et les officiers importants des bataillons du centre. Ils crient à la glorification du crime, à la ruine de la discipline militaire. Il ne leur suffit pas que la municipalité reste officiellement en dehors de l'organisation de la fête ; il faut qu'elle l'empêche ; elle ne doit pas tolérer qu'un cortège, non ordonné par l'autorité, paraisse dans la rue. Si l'on passe outre, ils font appel à la colère de la garde nationale outragée. En vain, sur la proposition de CoUot d'Herbois lui-môme, comme frappé d'un trait de lumière par une observation de Tallien saisie au vol aux Jacobins, a-t-on renoncé à

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maintenir à la fête un caractère un peu étroit, et décidé, au lieu de la fête des soldats de Châteauvieux, une fête de la Liberté à laquelle ces hôtes assisteraient ; les protestations sont devenues chaque jour plus menaçantes ; les placards des amis de l'ordre, répandus à profusion sur les murs des sections des Filles-Saint-Thomas, des Tuileries, de la place Vendôme, affectent des allures insurrectionnelles. Une moitié de la garde nationale parisienne, celle qui s'habille de drap fin bleu de roi, est prête, disent ses porte-paroles plus ou moins authentiques, à se ruer à main armée sur l'autre moitié.

Pétion ne se laisse intimider ni par des sommations injurieuses ni par les menaces de guerre civile. Il prend trois décisions très simples pour cette journée redoutée : la première interdisant à tout le monde le port d'armes de toute espèce ; la seconde suspendant la circulation des voitures, a à l'exception de celles destinées à l'approvisionnement et au nettoiement de Paris » ; la troisième confiant la police pour cette journée à la population dans son ensemble. Sur ce dernier point, il s'explique ainsi dans une réponse à des récriminations violentes de Dupont de Nemours : « Une idée d'un intérêt plus grand encore a été celle d'abandonner le peuple à sa propre raison, au sentiment de sa dignité, de faire disparaître tout signe de contrainte, et de se reposer de sa garde sur lui-même... Rien ne peut inspirer au peuple des sentiments plus nobles, plus généreux, que la confiance qu'on lui témoigne. »

82 LA VIE k PARIS (1791-1792)

Au jour dit, le 15 avril, un interminable cortège, parti de la place du Trône, parcourut toute la ligne des boulevards, se rendant au Champ de la Fédération. On voyait défiler sans relâche des bannières avec des inscriptions civiques et, portées sur des brancards, les tables de la Loi, ou plus exactement, de la Déclaration des Droits, des pierres de la Bastille, l'arche de la Constitution. La pièce principale était le char de la Liberté construit d'après les dessins de David, conduit par la Renommée, attelé de vingt superbes chevaux. La hauteur de ce char atteignait le second étage des maisons et l'on fut obligé d'ôterles réverbères sur son passage. Comme il fallait une petite revanche de la goguenardise parisienne contre les oiseaux de mauvais augure, « derrière le char un coursier à longues oreilles, monté par un plaisant ridiculement costumé, figurait la Sottise, qui, n'ayant pu réussir à faire manquer cette fête, venait du moins pour lui chercher des défauts, afin d'en faire part aux libellistes Dupont et Gautier, Durozoy et André Chénier, Parisau et Roucher *. » Les quarante soldats de Châteauvieux suivaient très simplement, à pied ; mais, après eux, venaient une galère et des rames portées sur un brancard, avec cette inscription :

Le crime fait la honte, et non pas Téchafaud.

Cent jeunes filles vêtues de blanc portaient des chaînes brisées, les fers des victimes de la cour martiale ; quarante autres, des bannières, por-

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