‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 41 sur 115 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Assemblée constituante, dans son zèle pour la liberté du commerce, n'a pas seulement aboli, avec les autres droits féodaux, ceux qui entravaient la circulation des denrées ; elle n'a pas seulement aboli les maîtrises et les jurandes; elle a décrété, le 19 février 1791, qu'à partir du 1«' mai suivant, cesseraient d'être perçus les droits d'entrée et de fabrication dans les villes. L'application de ce décret avait été l'occasion d'une grande liesse pour le peuple de Paris. A minuit, un coup de canon tiré du Pont-Neuf avait annoncé la délivrance et, à ce signal, les commis avaient quitté les barrières. A cinq heures du matin , les sapeurs de la garde nationale s'y étaient rendus pour abattre les grilles. Les dames de la Halle étaient allées couper dans la campagne deux jeunes arbres pour planter un mai, enrubanné aux couleurs nationales, devant la fenêtre du Roi, un autre devant l'entrée de l'Assemblée. Au petit jour, des rondes se formaient au chant de Ça ira autour des pavillons évacués par les rats-de-cave. Puis on se mettait à danser aux Champs-Elysées,

aux Percherons, à la Courlille, à la Râpée, au Port- Saint-Paul, au son des crins-crins et des tambourins. « Des tonneaux, inspirant la gaieté, disposés çà et là sur la route, par ordre de la municipalité, faisaient ruisseler le vin dans les verres et, au besoin, dans les chapeaux, d'une foule immense *. » De tous les côtés on voyait s'avancer dans la ville d'interminables processions de chariots et de bateaux pavoises, ornés de branchages, qui s'étaient mises brusquement en branle après une accumulation de plusieurs jours aux abords de la ville. Et, pendant cette invasion de rouliers et de bateliers, il semblait à une partie de la population des faubourgs qu'il lui fallût sortir pour goûter tout à fait son grand soulagement; ceux-là s'en allaient par bandes hors de l'enceinte se rouler dans l'herbe et se gorger de lait en trayant eux-mêmes les vaches intriguées. Tout au travers des groupes, les chanteurs ambulants traduisaient sans se torturer l'esprit l'allégresse générale, en enfilant sur l'air : An coin du feu, des couplets dans ce goût :

Au pot mettons la poule Et que le fricot roule

Au mois de mai.

Que le vin de Bourgogne Rougisse notre trogne

Au mois de mai.

Que l'ami La Tulipe Fume gaîment sa pipe Au mois de mai . . .

1. Journal d'un étudiant (Edmond Géraud] pendant la Révolution, publié par G. Maugras. Paris, 1890.

Car cette bienfaisante Assemblée n'a pas seulement supprimé les droits d'entrée qui pesaient sur la viande et sur le vin, sur le bois et^ le charbon et sur bien d'autres denrées ; elle abolit aussi la ferme des tabacs et livre le commerce de cette précieuse plante à la libre concurrence ; tout de suite on a vu s'annoncer de toutes parts des manufactures importantes qui rivalisent de bon marché, annoncent des approvisionnements des plus illustres provenances et môme de très vieux tabacs pour les priseurs. Pereyra, Laborde et C»« ont établi leur manufacture rue Saint-Denis à l'enseigne du Bonnet de la Liberté, On recommande les envois de la fabrique générale de Delafraye, Chaussé, Delonguemare et C»®, au Havre-de-Grâce , et ceux de la fabrique de Julian junior et C'«, à Bordeaux. Le sieur Chéret a établi son dépôt galerie Montpensier, au Palais- Royal. Les frères Monneron ont fondé à Asnières une manufacture qui ne les sauvera pas de la faillite. Cardon, négociant de Flandres, transporte la sienne au quai Saint-Paul, dans l'emplacement de l'ancien bureau des Coches d'eau et des Diligences de Lyon. Les prospectus de ces marchands en gros finissent par se compliquer de singuliers appels à la fraude. C'est ainsi que le sieur Sayre, ci-devant associé de MM. Pereyra et Laborde, après avoir énuméré les marchandises dont il a établi un dépôt passage des Petits-Pères, ajoute ce nota bene : « Une petite quantité de ces tabacs, de la première qualité, peut rendre passables les tabacs frelatés inférieurs, ou éventés. Remise ordinaire aux débitants * » MM. Le

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