‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 43 sur 115 · Journal de Paris^ 28 mai · texte numérisé non relu

Journal de Paris^ 28 mai

publicité et de contrôle ; mais Tindustrie des faussaires prend des proportions qui démoralisent les particuliers; on en arrête constamment, on fait main-basse sur des planches et sur des ballots prodigieux de faux assignats. L'importance môme des prises opérées par la police a pour effet de frapper les imaginations et de propager les défiances. On fait publier des consultations d'experts, marchands de papier, graveurs, comptables, sur la manière de reconnaître le faux du vrai, mais c'est beaucoup d'attention réclamée pour les transactions courantes. Ajoutez que ce n'est pas la seule cupidité des filous qui falsifie ; le faux assignat devient un moyen de guerre; l'étranger et l'armée de Condé en déchaînent des avalanches, et c'est Galonné qui passe pour en diriger la fabrication : de là le mépris particulier dont le peuple le poursuit entre tous les émigrés et le titre de scélératissime qu'on lui décerne. Ajoutez que, la disette de métal se faisant sentir d'une façon plus aiguë encore dans les petits achats de chaque minute que dans les opérations du grand commerce, il a fallu créer de la petite monnaie de papier; il y a des « billets de confiance » émis par des sections, par des banquiers ou des commerçants qui s'associent pour former des caisses patriotiques, des maisons de secours, des sociétés d'échange, et les aristocrates s'emploient de leur mieux à semer le discrédit sur tous ces chiffons et sur les signatures dont ils sont revêtus.

L'or et l'argent deviennent l'objet d'un trafic fiévreux. C'est dans ce temps que Picard fait tenir ce langage à son Laurent Giffard : « Les assignats

Digiti

m'ouvrirent une nouvelle branche de commerce ; j'en achetai, j'en vendis, j avais un commissionnaire zélé, un peu voleur, un peu espion, que j'envoyais opérer dans les cabarets du perron du Palais-Royal. Quelquefois j'y allais moi-môme, et je joignis à mes autres métiers celui d'agioteur*. »

La dépréciation des assignats subit des oscillations d'une semaine à l'autre et parfois du matin au soir, mais elle va finalement en s'accentuant. A la date où s'arrête cette étude, c'est-à-dire en juin 1792, nous laisserons le cours du change ainsi établit : a Pour 100 livres d'argent, 158 livres en assignats. Louis d'or (de 24 livres), 38 livres 16 à 18 sols. »

Ces mauvaises conditions pour le change extérieur ne sont pas de nature à favoriser les industries qui s'approvisionnent au dehors. Aussi, dès la fin de septembre 1791, les fabricants de draps de Louviers éprouvent-ils le besoin de mettre sous les yeux du public la circulaire qu'ils envoient aux marchands pour leur expliquer la forte hausse de leurs tissus. Elle provient, suivant eux : « des accroissements que prennent toutes les fabriques de laine de l'Europe et des établissements nouveaux formés en ce genre, particulièrement en Piémont et en Russie ; de l'éloignement que témoignent les Espagnols à nous envoyer leurs laines dans les circonstances où nous nous trouvons, qu'on leur peint de la manière la plus exagérée ; de la perte considérable que subissent nos remises en Espagne , par la grande défaveur de notre change sur Cadix et Madrid ; de

i. Gil Blas de la Révolutions 1. 1^^.

celle qu'occasionnent le haut prix de l'argent et celui de la main-d'œuvre. » Ils ont calculé avec exactitude et précision le renchérissement qui en résulte : il est de 25 pour cent, « c'est-à-dire que le môme drap qui se vendait 32 livres se vendra 40 livres, celui qui coûtait 34 livres vaudra 42 livres, et ainsi de suite. » Ils prémunissent encore leurs correspondants contre l'illusion que cette augmentation pourrait n'être que momentanée, attendu que « c'est encore une des fatalités attachées à la manufacture de Louviers d'être obligée d'acheter en une seule fois, au mois de septembre de chaque année, toutes les laines qu'elle doit employer jusqu'au mois de septembre de l'année suivante* ».

Cette hausse pousse au développement des Gagnepetit et autres magasins de marchandises d'occasion, qui tous prétendent vendre « bien au-dessous de l'augmentation actuelle ».

Des plaintes s'élèvent assez souvent au sujet du prix du pain ; l'alarme s'accroît à de certains moments par l'effet d'à- coups dans l'approvisionnement du rayon de Paris ou à la nouvelle de désordres sur les marchés de province. Les journaux populaires s'en préoccupent souvent et se livrent à des études sur les moyens de faire nourrir directement les Parisiens par leurs frères des campagnes en supprimant les marchands de blé et en se passant même, s'il est possible, de l'industrie des meuniers. Dans les moments de hausse du pain, il se produit quelque fermentation, des récriminations auprès de

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