CHAPITRE VI
Pendant presque tout le dix-huitième siècle, dans une période ininterrompue, tout au moins depuis la Régence jusqu'au départ de Versailles de la Cour et de l'Assemblée, la première ambition de l'homme qui arrivait à Paris avec quelques titres personnels à la bienvenue, ou muni de bonnes lettres d'introduction, était de pénétrer dans les salons, dont plusieurs à la fois attiraient les regards de l'Europe. Il ne faut pas croire que tous aient disparu dans le mouvement de la Révolution et que la société ait rompu brusquement avec ses habitudes de fréquentation régulière et de causerie ; mais l'importance sociale des salons a beaucoup diminué.
Les étrangers de distinction que les circonstances n'ont pas engagés à ajourner leur visite sont plus empressés de se rendre à l'Assemblée nationale, ou aux Jacobins, de lire les papiers publics^ de prêter l'oreille aux propos qui s'échangent d'un bout à l'autre du Palais-Royal. C'était dans les salons qu'on
Digiti^ed
entrait en relations avec les hommes en renom ; mais on fait toutes les connaissances qu'on veut, et quelques-unes de plus qu'on ne voudrait, en allant au hasard, sur la voie publique, dans les cafés, les restaurants, aux parterres des innombrables théâtres, autour de l'Assemblée. Ce ne serait pas beaucoup exagérer que de dire que toute vie est publique, et l'on a les moyens d'étudier les sociétés les plus diverses avant de choisir celle dans laquelle on préférerait se faire admettre, comme on balance pour fixer son choix sous les arcades devant un étalage. C'était dans les salons que l'on avait la première confidence de l'écrit audacieux, de l'anecdote colportée en cachette du lieutenant de police, de la chanson frondeuse, de l'épigramme cruelle qui ne devait revenir imprimée que de l'étranger, sous le manteau, des mois ou des années après les événements qui l'avaient inspirée ; mais il n'y a plus de hardiesse contre les personnes ou contre les choses qui ne s'imprime, ne se colporte, ne se crie aux carrefours avant que l'auteur n'ait eu le temps de se relire. C'était dans les salons que l'on s'initiait à la préparation des candidatures académiques, c'était là qu'on apprenait à se passionner non seulement pour l'élection d'un tenant du parti philosophique ou pour un protégé de la Cour, mais sur la question de savoir si l'éloge couronné serait de M. de La Harpe ou de M. Garât : mais si vous saviez comme la pauvre Académie est délaissée ! Déjà l'un de ses membres, Chamfort, lui a porté le coup mortel en publiant un « ouvrage que M. de Mirabeau devait lire à l'Assemblée nationale sous le nom de rapport
Digiti
sur les Académies * . » La séance publique de la Saint- Louis a été pénible. « Jamais TAcadémie n'a eu tant de couronnes à donner, et jamais on ne s'est moins présenté pour les recevoir. La politique absorbe tout*. » Une seule des pièces a ijaérité d'être examinée pour le concours de poésie ; c'était la Mort du premier homme ; mais la docte compagnie y a vu « des principes de religion naturelle », ce qui lui a donné l'occasion de déclarer par la bouche de son secrétaire Marmontel qu'elle persisterait toujours à respecter les bornes que l'auteur a franchies et qu'elle ne pouvait accorder plus qu'une mention honorable. Passant aux prix de vertu, le rapporteur n'a eu à faire valoir qu'une belle action, mais pour laquelle heureusement il y avait cinq lauréats, cinq vieux domestiques de Saint-Dizier, qui s'étaient réunis pour secourir le ûls de leur ancien maître. Le jeune Andrieux a obtenu un prix d^encouragement, mais, pour le reste, l'Académie a eu beau proposer l'éloge de Jean-Jacques Rousseau et celui de Benjamin Franklin, et un discours sur la politique de Louis XI, et un autre discours sur l'influence de la découverte de l'Amérique, on ne s'en est guère montré tenté, pas plus que du prix d'éloquence fondé par l'abbé Raynal, déjà deux fois réservé et dont les arrérages grossissent toujours ; il ne lui est rien parvenu qui lui ait paru digne d'attention. La séance aurait tourné court, si M. de
1. Des Académies, brochure de 40 pages d'impression. Prix, 8 sols. A Paris, chez Buisson, rue Hautefeuilie. Mai 1791.
2. Journal de Paris, 26 août 1791. C'est un des rares journaux qui aient rendu compte de cette séance. Le Moniteur ne la mentionne même pas.
La Harpe n'avait lu une leçon préparée en vue du Lycée, M. de Florian quelques fables, et Tabbé Delille des fragments de son poème de Y Imagination, Telle est la mourante vie que traînera TAcadémie française jusqu'en 4793, où elle se dissoudra d'elle-même, devançant de quelques jours un décret de suppression porté par la Convention.
Les salons n'ont donc plus le même prestige ni le même attrait pour les nouveaux arrivants, et le public ne s'en occupe plus guère que lorsque l'un d'eux est soupçonné d'avoir servi de berceau à la dernière intrigue politique.
Des hommes de lettres, de tout âge et de toute origine, auteurs dramatiques, rimeurs d'héroïdes ou de bouquets à Chloris, compilateurs ou conteurs à la feuille, ont continué, autant que le leur permettent des préoccupations diverses, à se rencontrer et à juger les petits vers destinés au Mercure ou à YAlmanach des Muses dans le salon de M"»® Fanny de Beauharnais, celle dont Lebrun-Pindare a dit, il y a quelques années déjà :
Eglé, belle et poète, a deux petits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
Ce salon a été frappé successivement par la perte de Colardeau, de Dorât, du marquis de Pezai et. • . • de l'abbé de Mably; mais Michel Cubières-Palmézeaux, qui a succédé à Dorât dans le rôle de régisseur officieux, voulant déranger le moins possible les habitudes de la maîtresse de la maison, a changé son nom en celui de Dorat-Cubières. Là, se coudoient Chabanon, Dusaulx, Mercier, Cailhava, Du-
Digiti
LES SALONS i03
doyer de Gastels, Tabbé Barthélémy, Laujon, Restif de la Bretonne, le cousin Jacques. Le neveu Alexandre de Beauharnais amène de temps à autre un parisien de plus fraîche date : un jour Rabaut Saint-Etienne, qui est d'ailleurs d'âge à ne pas se trouver dépaysé, une autre fois l'allemand Cloots, l'orateur du genre humain.
Aux jeudis de l'hôtel de Thou, rue des Poitevins, l'animation n'a pas décru et les nouveaux visages ne sont pas rares. Une nouvelle à la main d'un journal noir va nous faire connaître tout de suite une partie des habitués : « Il y a souvent, dit-il, chez M"'® Panckoucke, une assemblée de beaux esprits, tels que MM. de La Harpe, Chàmfort, Chénier, Grouvelle, Ronsin, Berquin, Noël et autres auteurs nationaux. M. Broussonnet y ayant été conduit par M. François de Neufchâteau, a lu un mémoire sur la meilleure manière de cultiver le chardon, qui a fait grand plaisir à toute la compagnie * ». A ces noms, le gazetier aurait pu tout aussi bien ajouter Garât, Fontanes, Ghiguené, Sedaine, Naigeon, Fourcroy, Vandermonde, et de jeunes rédacteurs au Moniteur, comme Maret, le futur duc de Bassano, Stourm ou Peuchet. En revanche, on ne voit plus guère l'ami Marmontel, toujours invité, mais qui, effarouché depuis la prise de la Bastille, alarmé d'entendre chez lui hausser le ton Tabbé de Périgord (Talleyrand), le comte de Narbonne et le marquis de La Fayette, est
1. Journal de la Cour et de la Ville ^ 7 octobre 1791. — Broussonnet, Tun des plus jeunes membres de TAcadémie des sciences, qui venait d'être nommé député de Paris à la Législative, était secrétaire perpétuel de la Société royale d'Agriculture et le rédacteur le plus actif de la Feuille du cultivateur.
allé se réfugier à la campagne à quelques lieues de Paris et n'en sort plus que pour remplir ses devoirs de secrétaire perpétuel. Suard lui -môme, quoiqu'il soit de la maison, s'y fait rare, ne sachant quelle contenance garder avec les hommes nouveaux qu'il attaque ou fait attaquer avec âpreté dans le Journal de Paris, et que son beau-frère Panckoucke juge politique d'attirer.
Le salon des Necker, rue Bergère, est fermé ; ils sont allés depuis quelque temps déjà méditer en Suisse sur l'inconstance de la popularité ; mais leur fille continue à recevoir à l'ambassade de Suède, rue du Bac. M™® de Staël avait beaucoup moins que sa mère encore les qualités qui semblaient naguère prédestiner une femme à tenir un salon ; loin de faire valoir ses invités par une industrie discrète et une sollicitude toujours en éveil, de remplir, comme disait M'"^ Geoffrin, le rôle du duvet dans une caisse de porcelaines, Germaine Necker, virile par la voix, le geste, l'allure, ayant toujours le ton dominateur et péremptoire, faisant des scènes, était l'orateur le plus véhément de son salon, où l'on discourait plus souvent qu'on ne causait. Elle avait toujours quelque protégé pour qui elle s'agitait passionnément, qu elle jugeait désigné pour les plus grandes charges de l'État, n'importe pour laquelle, qui était l'homme de la situation ; elle trouvait le moyen de le faire savoir à la Cour et s'en allait le proclamer elle-même dans les ambassades. Dans cet appétit de tutelle, il lui arrivait d'avoir à la fois plusieurs grands favoris, étonnés de voir leur rivalité révélée à eux-mêmes et aux autres par quelque éclat. Le ministre des États-Unis, Gou-
verneur Morris, note un de ces incidents dans une soirée à l'ambassade d'Angleterre : « M"»« de Staël est présente, et se dispute violemment avec l'abbé de Montesquiou. L'évêque d'Autun est, en partie, l'objet de la dispute, à la grande édification de M. de Narbonne, fraîchement arrivé d'Italie*. » Elle trouve bientôt pour l'un et l'autre un baume consolateur; car, à peu de temps de là eMe feit nommer Narbonne maréchal de camp, commandant des troupes de ligne de Paris, puis, ministre de la Guerre: après quoi elle fait confier à Talleyrand une mission secrète en Angleterre.
Chez elle, elle réunit les moins aveuglés des familiers des Tuileries, ceux qu'on appelle les monarchiens, et les plus radoucis des anciens orateurs de gauche de la Constituante comme Barnave, Adrien Duport et les Lameth, et dosant la doctrine avec l'intrigue, elle leur expose à tous les beautés d'une royauté à l'anglaise. L'Américain nous fait encore pénétrer là à Timproviste : « Après dîner, je vais chez M"*' de Staël. J'y trouve une société très mêlée. Elle me dit qu'elle a donné un dîner de coalition. Il y a Beaumetz, l'évêque d'Autun, Alexandre Lameth, le prince de Broglie, etc. Malouet arrive, ainsi que le comte de La Marck. Je fais la remarque que ce dernier cause avec Madame en particulier. Quant aux autres qui ont dîné ici, leur coalition est très naturelle. Ségur me dit qu'il a sollicité l'ambas-
1. Mémorial de Gouverneur Morris^ publié par Jared Sparks, trad. par Gandais. Paris, 1842, 1. 1", !•' septembre 1791. — Cf. dans les Mémoires de Barras les démarches faites plus tard par M°»« de Staël à la fois pour le môme Talleyrand et pour Benjamin Constant.
sade de Londres *. » Au commencement de 1792,
en lisant dans les papiers publics que « M. de Staël, ambassadeur de Suède, a reçu un congé de Sa Majesté suédoise, dont il va profiter pour faire un voyage de quelques mois en Suisse, et de là en S^ède », la société parisienne croit généralement à un prétexte préparé par madame pour aller rejoiûdre ses parents à Coppet. La vérité est que Vambassadeur est rappelé, que sa femme, après quelques hésitations, ne se résout pas à raccompagner, et que, parti le 7 février, il va arriver seul en Suède, non dans quelques mois, mais dans quelques semaines , peu de jours avant l'assassinat de Gustave III au bal masqué. L'ambassadrice reste , satisfaite de couvrir son salon de l'immunité diplomatique de son hôtel, conciliante tant que Narbonne reste aux affaires, contre-révolutionnaire décidée à dater de l'entrée du ministère Girondin, et prête à devenir conspiratrice plus tard, dans l'intervalle du 20 juin au 10 août.
M"® Brulart, ci-devant de Sillery, est plus réellement comme l'oiseau sur la branche. Elle reprend pendant quelques mois de 1791 ses dimanches de Bellechasse où elle reçoit Barère, Alexandre de Beauharnais, Mathieu de Montmorency, Pétion, que la vie publique absorbe décidément trop, car ses visites s'espacent beaucoup au gré de l'illustre gouvernante; Stanislas de Girardin, Volney, Grou-
1. 2 octobre 1791. Mémorial^ 1. 1»', p. 320. — Divers mémoires citent encore pour cette période Clermont-Tonnerre, Jaucourt, le duc de Liancouit, Le Chapelier, Lally-ToUendal, le duc de Gboiseul. — Ségur fut envoyé alors, non à Londres, mais à Berlin.
LES SALONS , iÔ7
velle, Millin, qui mène de front ses recherches d'antiquaire, et le compte rendu des Jacobins à la Chronique de Paris; le peintre Louis David. Ce sont les hôtes dont il lui sera agréable de retrouver le souvenir à plus de trente ans de distance * ; elle affirmera au contraire, en opposition avec tous les écrits du temps, qu'elle n'a jamais connu ni vu Laclos, le compagnon de débauche de son mari et de son prince ; Laclos « qui est lui-môme une liaison très dangereuse », dit le pamphlétaire Marchant*. Cependant, après s'être montrée un peu partout avec ses élèves et avec sa « nièce » Paméla, M°»« Brulart éprouve une mortification pénible; elle se voit mise en quarantaine au Palais-Royal, où la duchesse d'Orléans, après avoir évité soigneusement toute rencontre pendant quelques mois , lui fait signifier qu elle ne veut à aucun prix la recevoir à sa table. La gouvernante fait ses paquets, le H octobre, elle dit adieu à son appartement de Bellechasse et part pour l'Angleterre.
Un salon de fondation plus récente, encore dans tout l'éclat de la nouveauté, c'est celui qui s'est ouvert chez Talma, au lendemain de son récent mariage, dans cet hôtel de la rue Chantereine qui sera plus tard acquis par Joséphine de Beauharnais. La décoration, flambant neuve, est adaptée au goût du jour en même temps qu'au répertoire du tragédien, grecque et romaine dans l'ensemble, avec des trophées et des faisceaux, mais égayée par
1. Mémoires d$ Madame la comtesse de Oenlis, Paris^ Ladvocat^ 4825, t. IV.