‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 54 sur 115 · Correspondance citée par M. Cliallamel · texte numérisé non relu

Correspondance citée par M. Cliallamel

L'affaire est envoyée à Texamen des commissaires de la salle, et le lendemain l'Assemblée, sur leur . 'Vj rapport, décide qu'il ne peut être établi de Société particulière dans l'enceinte des bâtiments des cidevant Feuillants et Capucins.

Voilà la Société logée à la belle étoile. En attendant de retrouver un local, les chefs tiennent à occuper l'attention pour empêcher de croire à une disparition définitive. Ils font distribuer et afficher, à la date du 6 janvier, une déclaration des Amis de la Constitution ci-devant réunis aux Feuillants. Le 16, une adresse est « présentée à l'Assemblée nationale par les citoyens composant la Société des Amis de la Constitution ci-devant réunis aux Feuillants * », et l'Assemblée ordonne qu'il en sera fait mention honorable au procès -verbal. Ces deux pièces, où il est question de braver la mort, ne sont guère que des paraphrases d'inégale longueur de la devise revendiquée par la Société : « La Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution. » A quoi le Comité de correspondance des Jacobins répond que cette fastueuse devise n'en imposera à personne, et ajoute : « C'e$t comme s'ils disaient : « La liste civile, toute la liste civile, rien que la liste civile. »

A 'partir de ce moment, on reparle de temps en temps de projets d'installation nouvelle. Le bruit court à la fin de mars que le choix des Feuillants

1. Ces deux documents, qui sont passés sous silence dans la notice de M. Challamel, furent insérés dans divers journaux. On les trouve notamment réunis dans le supplément n* 7 (19 janvier 1792) du Journal de Paris,

B'est arrêté sur Féglise Saint-Honoré, qu'ils sont pôme occupés de la faire aménager pour leur usage. lOn continue à discerner très bien Fesprit feuillant. Les journaux patriotes n'inventent rien, ils constatent la vérité patente et non déniée quand ils attribuent aux Feuillants certains mots d'ordre, entre autres celui d'une résistance violente à la fête en l'honneur des soldats de Châteauvieux. Mais cette société en est réduite à des conciliabules fragmentaires, irréguliers, quasi clandestins, sa tentative de publicité ne lui ayant pas donné d'ailleurs des résultats bien encourageants. Elle ne reprendra jamais ses séances plénières.

Si maintenant nous retournons aux Jacobins, il importe tout d'abord d'éviter les anachronismes et de ne point opposer, par exemple, les Jacobins aux Girondins. Toute la Gironde est Jacobine. Il suffit pour s'en rendre compte de jeter un coup d'œil sur la succession des présidents au cours de l'année où nous nous renfermons. On y trouve Basire, Couthon, Antonnelle, Thuriot, Merlin, Lecointre, Chabot; les auti'es s'appellent Pétion, Brissot, Condorcet, Grangeneuve, Fauchet, Isnard, Guadet, Vergniaud, Lasource. On voit se succéder au secrétariat et dans le comité de correspondance Buzot, Clavière, Dulaure, Louis-Philippe-Joseph*, Lanthenas, Cliamfort, Bonneville, Camille Desmou-

1. C'est ainsi qu'il signe les procès-verbaux. C'est ainsi qu'il est désijj^ni' dans tous les avis relatifs à la liquidation de son passif. On peut dire qu'il ne s'appelle plus d'Orléans et pas encore Égalité. Les journaux noirs en profitent pour lui donner des noms variés. Us l'appellent Pliilippe-le-Rouge, Philippe-Pique, Philippele-Bourgeonné;

Digiti

lins, Santhouax, Carra, Xavier Audouin, Bosc, Bancal (des Issarts), Roland, Carabon, Marie-Joseph Chénier, Fabre d'Eglantine, Garran-Coulon. Certains membres ne demandent la parole que rarement, pour une communication spéciale : un jour ce sera Hébert, un autre jour le nouveau ministre des affaires étrangères Dumouriez, renouvelant à propos de sa nomination ses assurances d'attachement à la société, ou bien encore M. Louis de Hesse qui signale le dénuement des places d'Alsace. Quand un des membres en vue a obtenu un succès significatif dont la société puisse prendre sa part, son entrée, la première fois qu'il y paraît, est saluée par de grands applaudissements : c'est ainsi que sont accueilUs Brissot, puis Condorcet, après leur élection j à r Assemblée, Rœderer, nommé procureur-syndic du département contre d'André, Manuel, élu procureur de la Commune. L'ovation la plus prolongée est i faite au nom du vertueux Pétion, quand Manuel an- 1 nonce son élection à la mairie de Paris ; elle se re- ' nouvelle quand le maire profite du premier moment pour se rendre au milieu de ses frères; mais, quelques jours après, Robespierre, qu'on n'a pas vu de- 1 puis les derniers jours de la Constituante, c'est-àdire depuis cinq ou six semaines, est salué presque de môme lorsqu'il reparaît. CoUot d'Herbois, viceprésident, à ce moment au fauteuil, cède la présidence « à ce membre de l'Assemblée constituante, justement surnommé l'incorruptible », et ajoute : « Il faut que les bons généraux visitent les postes. » Mais ce n'est pas pour visiter le poste accidentellement que rentre Robespierre, c'est au contraire

pour s'y retrancher. Il intervient de plus en plus fréquemment et longuement dans les discussions, les détournant et les noyant dans un verbiage austère et diffus, répliquant à la contradiction la plus courtoise par la mise en suspicion du contradicteur, rapportant tout à sa personnalité, élevant les susceptibilités les plus imprévues et jouant au persécuté dans les conjonctures les plus pressantes, appliquant la férule à tout entraînement patriotique, chicanant la déclaration de guerre, se jetant dans les bras de Bris^ sot où le poussait le vénérable Dusaulx et prolongeant une accolade qui fait se mouiller tous les yeux, puis, éloigné de trois pas, se remettant à ergoter, apercevant dans tout un système suivi de conspiration, môme dans l'idée de la levée en masse, et proposant gravement de tenir tôte aux monarchies coalisées avec les débris des cidevani gardes-françaises et « les soldats persécutés et renvoyés *. » La faveur des tribunes publiques, de la tribune des femmes surtout, rétablit souvent la balance au profit de l'incorruptible; ses digressions sans fln arrachent pourtant des boutades d'impatience aux membres les plus disposés à lui faire cortège, l'un tantôt le priant de conclure à une proposition applicable aux circonstances, l'autre s'écriant une autre fois : « Je vois avec douleur que nous ne ferons rien dans cette séance », et se dirigeant vers la sortie. Le schisme feuillant a fait le jeu de Robespierre

1. Aulard, Société des Jacobins, t. III, passitn, — L'analyse des disseusions sur la question de la guerre ne rentrant pas dans le cadre de cette étude, je ne puis mieux faire que de renvoyer à Michelet.

LES SOCIÉTÉS POLITIQUES Ul

en ouvrant la voie aux épurations ; malgré cela, il n'exerce pas encore la dictature sur les Jacobins ; parmi les membres qui se multiplient le plus à la tribune, on distingue Manuel, Danton, Dubois- 1 Crancé, Sillery, Santerre, Louvet, Albitte, Billaud- i Varennes, Lequinio, Legendre, Tallien, Real, Daubigny, Chépy père et flls. Tous les amis de la Révolution qui ne rêvent pas de rapprochement avec la Cour continuent à se vanter également de leur qualité de Jacobins. Les députés patriotes tiennent pour leurs études des assemblées particulières à Téglise Saint-Roch. Bien qu'ils aient eu soin de mettre ces conciliabules aux jours où les Jacobins ne se réunissent pas, Robespierre et ses amis profitent de l'occasion pour insinuer que Brissot, Vergniaud et les autres veulent se séparer. Camille Desmoulins, dans la Tribune des Patriotes^ dénonce plaisamment le club des Roquets; Dufourny porte, le H juin 1792, à la tribune des Jacobins, cette adjuration impérieuse : « Je somme ceux de l'Assemblée nationale qui se concertent secrètement, de ne point s'assembler ailleurs que dans cette Société. . . Point de comité particulier; cela énerve l'opinion publique. Qu'ils viennent ici puiser de l'énergie. Que les personnes qui s'assemblent à Saint-Roch reviennent dans notre sein. J'engage les zélés patriotes de l'Assemblée à opérer cette réunion. »

Le prestige des Jacobins reste donc incontesté, et toute tentative de rivalité est d'avance suspecte aux hommes engagés dans la Révolution; il n'en existe pas moins à travers Paris un grand nombre de sociétés fraternelles et patriotiques ; elles n'encourent

point le reproche de schisme, car elles n'ont pas la prétention d'être, comme la Société des Amis de la Constitution, une sorte de « séminaire » du personnel parlementaire; elles professent d'ailleurs linaire une entière déférence pour la grande So- , et envoient aussi volontiers des députations à rre des Jacobins qu'à celle de l'Assemblée ; ce en quelque sorte les chapelles particulières grande Paroisse. On en trouve dans presque is les sections, et quelques-unes des sections laires en comptent plusieurs. Elles sont ous aux citoyens passifs comme aux citoyens ac- 3t beaucoup le sont aux femmes, e de ces sociétés s'est logée dans l'enceinte e des Jacobins ; elle y avait hérité d'abord du toire ; elle a passé, pour céder la place au juge aix, dans l'église ou dans l'une des chapelles lies ; puis, elle monte à la bibliothèque, faisant change de local avec le grand club. Nous la ns ainsi siéger tour à tour à côté, au-dessous, au-dessus, jamais dans la cave où se l'est reprée Michelet*. C'est la Société fraternelle de pa- 5S de l'un et l'autre sexe, de tout âge et de tout séante aux Jacobins. Elle a été fondée par le

'abbé Royou, dans VÂmi du roi d'octobre 1791, dit en propres que la Société fraternelle tient son club dans la cave des QS. C'est peut-être ce passage qui, tombant sous les yeux de et, l'a induit en erreur ; mais Royou était un polémiste ami gage figuré bien plus qu'un nouvelliste ; ses émules dans la e du trône et de l'autel parlaient de caverne, il a traduit cave. ;out à fait établi qu'en octobre 1791, la Société fraternelle ses séances depuis longtemps déjà à la Bibliothèque, aude la voûte de l'église. En fait de métaphore dédaigneuse, le légitime aurait consisté à appeler ce local un grenier.

maître de pension Claude Dansard, « qui apportait chaque fois un bout de chandelle dans sa poche avec un briquet et de l'amadou »; quand ce luminaire menaçait de manquer, Tassistance se cotisait pour faire Templette d'une autre chandelle *. L'apostolat de Dansard consistait à réunir les soirs des dimanches et jours de fôte les familles d'ouvriers et de petits marchands du quartier pour leur dispenser l'instruction civique ; il s'est attiré le concours de quelques orateurs populaires ; mais, lorsqu'en mars 1791, la société, se jugeant émancipée, a voulu mettre un terme à la présidence perpétuelle que son fondateur s'était arrogée et a décidé de renouveler périodiquement son bureau comme les autres sociétés patriotiques, le malheureux Dansard, outré de tant d'ingratitude, s'est éloigné *. On ne lui en a pas moins gardé un bon souvenir, si bien que la société prend le 4 septembre un arrêté pour recommander au choix du corps électoral le maître de pension de la rue de la Parcheminerie, électeur de la section des Thermes-de-Julien ^. Cette démarche est d'autant plus frappante, qu'alors, Dansard s'est agrégé au club de la Sainte-Chapelle, formé par le parti feuillant, et s'éloigne ainsi fortement de la voie dans laquelle son ancienne société s'est engagée; on y voit maintenant se succéder à la présidence Pépin- Degrouhette, Mathieu, prêtre, Tallien, Baumier, Moiizot, Merlin (de Thionville). Quand la séance a

1. Chronique de Paris du 21 novembre 1790, citée par M. Aulard dans 8on introduction.

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