CHAPITRE X
Avec l'an 1791 a commencé un régime de complète liberté pour les théâtres. Le décret du 13 janvier accorde à tout citoyen le droit d'ouvrir un théâtre public sans autre formalité qu'une déclaration. Ces entreprises sont placées sous l'inspection des municipalités et n'ont plus désormais qu'une garde extérieure. Il est en même temps stipulé que les ouvrages des auteurs vivants ne pourront être joués sur aucun théâtre sans leur consentement, ni ceux des auteurs morts depuis moins de cinq ans sans le consentement des héritiers. Ainsi le décret fait disparaître d'un coup la limitation du nombre des spectacles, les privilèges des grands théâtres et la démarcation des genres, la censure des manuscrits, et il ébauche en même temps la garantie des droits d'auteurs.
Les hommes à projets ne manquent pas pour mettre à profit la liberté nouvelle, et ils s'efforcent de ne point perdre de temps. La première tentation, la plus naturelle et la plus simple, c'est d'utiliser les salles devenues disponibles à la foire Saint-Ger-
ain, par l'effet de l'émigration successive des prin-
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cîpaux spectacles aux boulevards ou au Palais-Royal. C*est à la foire Saint-Germain qu'apparaît le premier des nouveaux théâtres et, pour mieux inaugurer l'ère nouvelle, il s'intitule théâtre de la Liberté, s'attaque au répertoire et s'achemine d'ailleurs bon train à la banqueroute. A la même foire, les Variétés comiques et lyriques s'installent dans la salle laissée vacante par Audinot depuis l'installation de l'Ambigu au boulevard du Temple : c'est encore une tentative éphémère, mais qui sera reprise à l'automne. Les habitudes du public ne sont plus là. Aussi est-ce au Palais-Royal que le sieur Moreau ouvre son spectacle qu'il appelle d'abord les Petits- Comédiens du Palais-Royal et qu'il ne tardera pas à appeler tout simplement théâtre du Palais-Royal, l'enseigne étant abandonnée par un grand voisin; dans une petite salle perchée au deuxième étage, au-dessus de la librairie de M™® Ma thé et du café Mécanique, il représente des vaudevilles et des pantomimes d'un goût pastoral et sans doute un peu libertin qui ont pour titres : la Rose sans épines, YOffrande à V Amour, les Amusements du Printemps, le Pouvoir de la Nature, Malgré tant de sacrifices aux Grâces, son entreprise ne prospère pas ; il affiche le l^"* juin, fait relâche le 2 pour fêter l'Ascension, et ne reparaît plus. Son théâtre ne rouvrira ses portes que plusieurs mois après pour donner asile accidentellement à un « ingénieur » démonstrateur de tours de physique amusante, le sieur Perrin.
Les théâtres de société qui, avant le décret, servaient à des divertissements d'amateurs essayent
tour à tour de faire appel au public payant. Ainsi ont fait dès le mois de mars, la salle Mareux, rue Saint-Antoine, la salle de la rue du Renard-Saint- Merri, qui, sous le titre de théâtre de la Concorde, a dû à un passage du comique Volange quelques semaines de vogue. Ainsi fait en mai le théâtre Doyen, rue Notre-Dame-de-Nazareth, qui devient le théâtre d'Emulation, et un peu après encore, le théâtre du Montparnasse * .
La liberté théâtrale a produit, dans l'intervalle, une nouveauté d'un bien autre retentissement : c'est le démembrement de la Comédie-Française. Le « tripot comique », comme l'appelaient couramment les gazetiers du règne de Louis XV, a eu beau prendre lé nom de Théâtre de la Nation, il a eu beau fomenter l'esprit républicain par la reprise du Brutus de Voltaire, donner comme les autres, pour l'apaisement du parterre, des à-propos patriotiques ou des comédies sur les prêtres et les nonnes, tout le monde savait que la compagnie, dans son ensemble, était fort peu ouverte aux idées nouvelles, fort entichée surtout de ses vieux privilèges, très offusquée et très envieuse du succès absorbant de Talma. L'hostilité contre Talma et contre son camarade Dugazon, moins en vogue, maiâ patriote plus débordant encore, a été telle, qu'un jour Talma a été frappé en scène par l'irascible Naudet, qu'un autre jour Fleury
1. Cette salle de spectacle, « ayant issue sur le Boulevard et dans la rue neuve Notre-Damc-des-Champs », fut à vendre, garnie de ses décorations, en mai 1792, en même temps qu'une petite maison
«vec cheminées adossées à une salle de spectacle », faisait remar- ' ingénument le propriétaire, M. Grandjean, chirurgien-oculiste
a signifié comme un défi au parterre que la société était décidée à n'avoir plus aucun rapport avec Tidole du jour. Le parterre avait bien fini par imposer une réconciliation publique; mais les querelles intestines avaient été trop violentes, elles laissaient trop d'arrière-pensée et de ferments, nombre d'auteurs Chénier, La Harpe, Beaumarchais, Cailhava, Palissot, s'étaient trop animés au combat pour que les parias ne fussent pas tentés par la liberté nouvelle. Il y avait précisément sur l'autre rive de la Seine un théâtre qui n'avait cessé de relever le niveau de son répertoire et de monter dans l'estime du public. Il s'appelait primitivement les Variétés amusantes; après avoir joué alternativement aux foires Saint- Germain et Saint-Laurent, puis à la rue de Bondy, près de la porte Saint-Martin, il s'était installé, en janvier 1784, au Palais-Royal, dans une salle provisoire. Il avait obtenu par la protection du lieutenant de police Le Noir une certaine latitude pour le choix de son répertoire ; le 25 mars 1787, une ordonnance royale l'avait affranchi de l'obligation de communiquer ses pièces aux Théâtres Français et Italien et l'avait autorisé à représenter désormais des comédies dans tous les genres, pourvu qu'elles fussent resserrées dans la coupe de trois actes et qu'aucune scène ne fût empruntée au répertoire des théâtres nationaux. En 1789, les directeurs s'étaient associé l'acteur-auteur Monvel, qui s'était appliqué sans cesse, avec la complicité de l'opinion, à empiéter sur les genres réservés. A Pâques, en 1790, le théâtre a pris possession d'une belle salle neuve, construite à son intention en bordure de la rue Richelieu sur les
plans de l'architecte Louis, et s'est baptisé théâtre du Palais-Royal. Peu de temps après le décret libérateur, Dugazon est allé y prendre place à côté de Monvel, et il a profité du long relâche de Pâques pour recruter d'anciens camarades et pour préparer l'entrée de Talma.
Le 27 avril 179i, le Théâtre-Français de la rue Richelieu ouvre ses portes, huit jours avant la rentrée du théâtre de la Nation. Talma, Grandménil, M"»«« Vestris, Lange, Desgarcins, sont venus se joindre à Monvel, Dugazon, Michot, Valois, Saint-Clair, à M™«» Saint-Clair et Candeille. Il débute avec Hemn VIll et Anne de Boiden, tragédie de Marie-Joseph Chénier. L'auteur du Charles IX, qui a valu deux ans de triomphes à Talma, est naturellement le fournisseur principal du théâtre patriote, à qui il donnera, après le Henri VIII, dans le cours d'une année, Calas ou l'Ecole des Juges et Caius Gracchus, sans parler d'une reprise de Charles IX,
Résolu à rompre avec les préjugés, le nouveau théâtre a innové en ouvrant au beau sexe l'accès de toutes les places; mais il ne semble pas que cette galanterie ait tout le succès attendu, à en juger par cet avis publié à la fin de la première année : « Les entrepreneurs ont l'honneur de prévenir le public que, d'après nombre de réclamations qui leur ont été faites, ils se sont déterminés à n'admettre plus de femmes au parquet ' . »
L'antique compagnie dépérit en face de cette concurrence vivace. Fleury, Mole, Vanhove, Dazincourt,