Chronique de Paris, 7 avril
Saint-Prix, M"«« Louise et Emilie Contât, Raucourt, Joly et leurs camarades répandent des protestations gémissantes; mais, par une ironie singulière du sort, ils n'ont pour les soutenir un peu que le succès, trop longtemps arrêté par une indisposition de Fleury, des Victimes cloîtrées, un drame du môme Monvel qui dirige la maison rivale. C'est cet ouvrage seul qui les sauve d'une ruine complète, jusqu'au jour où ils réussiront à arracher pour un temps Pré ville et sa femme à la retraite.
Les nouveaux théâtres continuent à se produire. C'est, le 12 mai, le Lycée dramatique, boulevard du Temple, qui débute paisiblement par une tragédie, Ylphigenie en Tauride^ de Guimond de la Touche. A, quelques jours de là, le Théâtre-Lyrique du faubourg Saint-Germain fait son nid dans la salle que le théâtre de Monsieur a quittée pour aller, le 8 janvier précédent, se loger rue Feydeau. Le H juin, rue Saint-Martin , ancien passage des Nourrices , ' apparaît le théâtre de Molière, qui ne peut moins faille que d'afficher le Misanthrope pour son spectacle d'ouverture, mais qui s'apprête à cultiver les genres les plus divers et qui donne, dès le 18, une tragédie révolutionnaire de Ronsin, la Ligue des Fanatiques et des Tyrans^ lue d'abord avec le plus grand succès au club des Cordeliers * .
Si l'on veut se rendre compte de l'effet produit dans l'opinion par la fuite de Varennes, il n'est peut-être pas de meilleur moyen que de lire le programme des spectacles du 21 juin, programme qui
!• Orateur du peuple, t. VI, p. 317.
n'a pas été réalisé : le départ du roi ayant été connu dans la matinée, il n'y a eu ni Bourse ni spectacle, et de le comparer à celui du 24 juin, jour où, les fugitifs étant ramenés, les théâtres reprennent leurs représentations*.
Le 21, on lit en tête : Académie royale de musique ; le 24, sèchement : Opéra. Le 29, on remet : Académie de musique ; mais ce n'est que le 17 septembre, sous le coup de l'acceptation de la Constitution, que l'on recommencera à qualifier cette Académie de royale. Le 21, le théâtre de la Nation affiche : « Les comédiens ordinaires du roi. La deuxième représentation A'Athalie^ tragédie de Racine, avec les chœurs, musique de Gossec. » Le 24, plus de comédiens du roi : « Théâtre de la Nation. Brutiis^ tragédie de Voltaire, demandée. » Le théâtre de Nicolet s'intitule le 21 : « Grands danseurs du roi ; » le 24 : « Théâtre de la Gaîté , ci-devant des Grands Danseurs, » et à partir du 5 juillet : « Théâtre de la Gaîté et des Grands Danseurs. » On a souvent disputé sur la date originelle du nom gardé par le théâtre aujourd'hui transféré au square des Artset-Métiers ; la voilà. Le Lycée dramatique, au lieu du Devin du village^ de Y Avocat Patelin et de la Servante 77iaîtresse, donne Brutiis^ demandé. Le
1. Cette suspension, qui ne comporta pas d'exception, était spontanée. On lit dans un procès-verbal du 22 juin de la permanence du département (qui, vu les circonstances, siégeait dans un des bureaux de TAssemblée) : « Les comédiens du théâtre de la Nation sont venus demander les ordres du département pour l'ouverture de leur théâtre. 11 leur a été répondu qu'aucun ordre ne les ayant fait cesser, aucun ordre ne leur était nécessaire pour l'ouvrir ; le département les a invités même à le faire le plus tôt possible. » (Ad. Schmidt, Tableaux de la Révolution française^ t. !•", Leipzig, 1867.)
théâtre de Molière, qui avait préparé la troisième représentation de la Ligue des Fanatiques et des Tyrans^ persiste dans son dessein, naturellement, mais il annonce la tragédie nouvelle « avec les changements analogues au départ de Louis XVI ».
Le plus embarrassé de tous, sans comparaison, c'est le théâtre de Monsieur ; car Monsieur (le futur Louis XVIII) n'est point de retour ; il continue même son voyage avec entrain. Du 24 au 27, son théâtre s'intitule Théâtre-Français et Italien, rue Feydeau; les 28 et 29 , Théâtre-Français et Opéra-Buflfa ; pour désarmer les réclamations de la rue Richelieu, après celles de l'hôtel de Choiseul, du 30 juin au 3 juillet, il renverse les termes : Opéra-Buffa et Théâtre-Français; enfin, à partir du 4, il est le Théâtre de la rue Feydeau, ci-devant de Monsieur, et s'en tient là.
La bonne fortune recherchée des théâtres, c'est la présence des héros du jour, le maître de poste Drouet et son ami Guillaume. Le 26 juin, les Délassements-Comiques, qui affichent Brutus et la Constitution villageoise , ajoutent : « MM. Drouet et Guillaume, qui se sont opposés à la fuite du roi, assisteront à cette représentation. » Le 28, le Lycée- Dramatique joue (( pour les braves citoyens qui ont sauvé la patrie, Brutus^ tragédie, et YHommage mérité^ scènes en vaudevilles analogues à la circonstance -». Le 30, le Vauxhall d'Été donne une fôte extraordinaire aux sieurs Guillaume et Drouet, qui se sont opposés au passage du roi. Le 2 juillet, le Théâtre-Lyrique du faubourg Saint-Germain leur dédie le Patriotisme récompensé ou l'Arrivée à
Pa7is des sauveurs de la Patrie^ pièce héroï-nationale en vaudeville, à grand spectacle et musique militaire. Ceux qu'il appelle les citoyens de Varennes assistent à la première représentation et, à la seconde, le lendemain, ils sont couronnés sur la scène. Le 19 juillet, on verra paraître au môme théâtre, les Conspirateurs confondus ou la Patrie sauvée^ et le lendemain , à TAmbigu-Comique , la Journée de Varennes ou le Maître de poste de Sainte-Menehould, fait historique en deux actes, avec tant de succès que le théâtre de Molière, aux regrets de s'être laissé distancé, renonce à certain Pont de Varennes, promis depuis quinze jours ; mais il a de quoi prendre sa revanche.
Rien n'est plus singulier, en effet, que la bigarrure des programmes de ce théâtre. Il joue et ne cesse de jouer le répertoire de Molière, de Marivaux, de Regnard et de Destouches; il cultive la comédie à ariettes et même l'opéra-folie , « très-folie », éprouve-t-il le besoin d'ajouter ; il engage le sieur Vol ange , qui apporte avec lui son répertoire : Jérôme Pointu, Boniface Pointu et sa famille, et même le vieux succès qui a commencé sa réputation, Jeannot ou les Battus paient l amende, Volange qui doit une partie de son renom à la rapidité de ses travestissements et qui joue sept rôles dans la même pièce; il lui donne Verteuil pour compère. Tout cela ne suffit pas à l'activité du directeur, le sieur Boursault jeune, qui n'oublie jamais la lutte contre l'aristocratie. Le 19 juillet, une députation des comédiens de son théâtre se présente à la barre de l'Assemblée pour exprimer leur regret de ne
pouvoir aller combattre sur la frontière, faire une soumission pour l'entretien de six soldats, et prendre l'engagement de ne jamais jouer des pièces dont Tesprit et les maximes seraient contraires à la Constitution. Toujours à l'affût des événements et des mouvements de l'opinion, après la tragédie de Ronsin, il offre au public VAfrivee des mânes de Voltaire à Romilly, la veille même de l'apothéose du grand homme ; quinze jours après un intermède de Louvef , la Grande Revue de V armée noire et blanche^ définie « mélodrame-parade en un acte, parodie d'une farce » (la farce parodiée , c'est l'accord de Pillnitz) ; le 14 septembre, la France régénérée^ comédie en un acte en vers, précédée d'un prologue, terminée par l'apothéose de Mirabeau, de Voltaire et de Rousseau; le 31 octobre, un adieu aux constituants, le Père Gérard de retour à sa ferme; au commencement de décembre, le Suisse de Châteauvieux , fait historique en deux actes , qui réussit au point que trois mois et demi après, il faut l'accompagner d'une suite, le Mariage de Rosette.
Le « fait historique » est d'ailleurs, un genre reconnu, qui tantôt ramène des souvenirs comme ceux du chevalier d'Assas, de Voltaire, de Calas, de la Barre, tantôt saisit au passage les événements du jour, la mort de Mirabeau, l'arrestation de Varennes, et le reste. Pour rabaisser la tragédie de CalaSy de Chénier, le critique du Journal de Paris dit : « Ce genre d'ouvrage ne doit-il pas être relégué dans l'humble classe des Faits histoinques ? Mais un fait historique en cinq actes ne doit-il pas sembler
éternel au théâtre? » En janvier, la Montansier et le théâtre de Molière en viendront à se disputer un fait historique dont l'histoire a mal gardé la mémoire et une leçon à donner aux libellistes. Une jeune marchande du Palais-Royal, Rose Maînville, honnête personne sur le point de se marier, se voyant nommée parmi des filles galantes dans un Almanach de demoiselles de Paris^ s'était empoisonnée avec un verre d'eau-forte*. De là, Gertrude ou le Suicide du 28 décembre : « M^*« Mars, chargée du rôle de Gertrude, a été vraiment sublime dans la pantomime de la dernière scène'» ; puis, rue Saint-Martin, le Suicide du 28 décembre on les Effets de la calomnie,
La suppression du privilège des grands théâtres a éveillé toutes sortes d'ambitions. Vous avez vu que môme les Délassements se piquaient de jouer Brutus à l'occasion, et ce n'est pas un accident isolé ; ils font aussi bien alterner avec des comédies à ariettes et à vaudevilles ou des tours de physique Mahomet et Adélaïde du Guesclin, M"® Montansier s'est demandé pourquoi elle prétendrait moins haut que le théâtre situé à l'autre bout du Palais-Royal : elle fait jouer les chefs-d'œuvre tragiques par M"® Sainval l'atnée, une victime de la jalousie des Contât, et par Grammont, un des chefs en renom de la garde nationale, auxquels elle adjoint pour les rôles d'amoureux son jeune premier, Damas, et M"® Mars, déjà citée : il est temps d'avertir qu'il ne s'agit pas de celle qui est restée célèbre et qui