Feuille du jour du 19 février et du 2 mars
3. De Timprimerie de Cailleau, rue Galande, n'» 64. — Voir le Journal de Paris du 3 décembre (lettre du Vieillard) et la Chronique de Paris du 5. Le Journal déclare qu'il avait envoyé le prospectus à ses souscripteurs avec son numéro du 30 novembre. Des recherches prolongées ne m'ont pas fait rencontrer l'imprimé original, et ne m'ont pas permis de vérifier si, comme certains passages de Journaux le donneraient à penser, Dorfeuille avait en vue les terrains de l'hôtel de Longueville, près du Carrousel, rendus disponibles par la suppression de la ferme des Tabacs.
repos, mais à des fêtes variées, qui, en ouvrant de nouvelles voies aux arts, exciteront Témulation des artistes et tendront à accroître la richesse nationale en appelant la richesse étrangère. Pour élever aux arts ce temple digne d'eux, et pour y joindre une école de déclamation, de musique et de danse, il ne lui faut que neuf millions ; il demande à se les pro-^ curer par une souscription de 3,000 billets à 3,000 livres le billet payable en trois années, et il calcule que, ces trois années écoulées, les souscripteurs retireront de leurs avances un bénéfice annuel de 15 0/0. Un collaborateur littéraire du Journal de Paris s'éprend fort de ce projet ; ce qui lui sourit surtout dans les perspectives ouvertes par Dorfeuille, c'est (( la haute Pantomime », qui « peut devenir un spectacle dont nous n'avions pas encore d'idée. Il l'étend bien au-delà des limites du drame parlé et chanté. Il en fait une espèce d'épopée en action, dont la représentation durera plusieurs journées comme un poème embrasse plusieurs chants. L'expérience nous apprend que rien n'égale les effets que produit sur notre âme la pantomime portée à sa perfection. On sait qu'à Rome elle avait fini par exclure du théâtre la tragédie ; c'est que l'art de la parole imparfait et borné ne peut jamais exprimer tout ce que nous sentons ni comme nous le sentons. . . La pantomime bien jouée a sur la tragédie l'avantage que chaque spectateur fait lui-môme une partie de la pièce, en raison de la mesure d'imagi- 'lation et de sensibilité qu'il a reçue de la nature ; comme tous les auteurs, il est aisément content son ouvrage. » Cet adhérent si chaleureux pense
qu'on pourrait ainsi attirer dans la capitale « à des fêtes devenues perpétuelles, tous les étrangers, comme dans les siècles antiques ils accouraient en foule aux fêtes périodiques de la Grèce *. » L'importance de la somme demandée seule fait naître des inquiétudes sur le succès, et pourtant, un peu plus de dix-huit mois après, le « théâtre des neuf millions » s'ouvrira sous l'enseigne du Théâtre National^ et sous la direction, non point de Dorfeuille, mais de la Montansier et de Bourdon- Neuville, qui feront justement valoir, comme leur principale innovation, la haute pantomime.
Au moment môme où l'on discute ces desseins grandioses, se produit une inauguration depuis quelque temps attendue et qui, dans un ordre de conceptions bien différent, sort pourtant de la banalité, celle du théâtre du Vaudeville.
Le directeur. Barré, a mis la main sur une salle de bal construite depuis quatre ou cinq ans entre le Palais-Royal et le Louvre, à l'encoignure de la rue de Chartres et de la rue Saint-Thomas, sous le nom de Panthéon, et, groupant autour de lui les auteurs du Théâtre-Italien et de Feydeau, il trouve une combinaison de la pièce de circonstance et de la comédie à ariettes. Il ouvre ses portes le 12 janvier, et sa pièce d'ouverture, les Deux Panthéons, par Piis, est bien accueillie. Les Mille et tm théâtres, qui viennent ensuite, sont plus critiqués ; il paraît assez singulier au critique du Moniteur « de voir un spectacle qui arrive après tant d'autres se plaindre
\. Journal de Paris, supplément n» 3 de 1792, 14 janvier.
G. ISAMBBRT. 13
Digiti
de la liberté, sans laquelle il n'existerait pas, et jouer les Mille et un théâtres, quand il est à peu près le mille et unième. »
C'est, au fond, au succès de la Comédie de la rue de Richelieu qu'on en a rue de Chartres. V Auteur (Tun moment^ petit acte du comédien et ci-devant abbé Léger, très venimeuse satire contre Marie- Joseph Chénier, glissée sans crier gare *, met le feu aux poudres. Il y a esclandre, rixes, blessures ; le lendemain, avant de laisser se lever le rideau sur un spectacle composé de Cassandre oculiste, la Revanche forcée et les Vendangeurs, le public exige que le directeur paraisse sur la scène et promette de ne plus faire jouer la pièce qui a révolté la veille ; des voix demandent qu'elle soit brûlée ; un musicien de l'orchestre en livre un exemplaire qui est lacéré et dont on fait un petit feu de joie*. L'auteur et le directeur sont à ce point vexés de leur mésaventure qu'ils finissent par soumettre la brochure au jugement de l'Assemblée, qui passe à l'ordre du jour.
Ce qu'on peut leur concéder, c'est que leur pièce n'aurait peut-être pas soulevé des susceptibilités
1. L'examen d'une série de programmes de spectacle que j'ai sous les yeux, sans lacune pour cette période, ferait môme soupçonner une bizarre supercherie. On n'y voit point mentionnée la première représentation. Le programme du 18 février annonce la 2* de VAu^ teur à la mode, comédie en un acte et vaudevilles ; celui du 20, la 3» de V Auteur d'un moment \ celui du 22, la 4* ; celui du 24, la 5*. Or, c'est le 24, suivant les récits de tous les journaux, que s'est produit le désordre, et Barré, dans la note qu'il leur fait porter dans la soirée du 23 pour annoncer le retrait d'un « ouvrage mal interprété », se plaint qu'on soit venu contester « cette bagatelle à une 4* représentation ».