CHAPITRE XII
L'Assemblée constituante, dans les derniers mois de son existence, en ayant fixé elle-même le terme, se montrait soucieuse de laisser un testament complet, un testament de liberté. Elle abordait les problèmes avec cette généreuse confiance qui, dans des circonstances propices, triomphe des difficultés en les méprisant. Elle ne voulut pas terminer sa carrière sans avoir étendu aux arts du dessin son œuvre d'émancipation.
On n'en était pas à la concurrence des Salons et des salonnets. L'Académie de peinture avait seule droit d'exposer au Louvre les œuvres de ses membres et de ses agrégés. Quant aux autres, à la plèbe des artistes, aux académiciens de Saint-Luc, on leur concédait, un jour de fête, quelques heures d'exposition en plein vent, place Dauphine ; c'était ce que nous appellerions aujourd'hui un déballage , et les amateurs excentriques pouvaient aller faire là les Mécènes à bon marché. Cette situation avait inspiré plusieurs fois, dans les derniers temps de l'ancien régime, des gens à projets
qui tentaient de se faire intermédiaires entre les acheteurs et les artistes dépourvus du privilège académique ; mais ces tentatives avaient d'ordinaire été de courte durée * . Il en subsistait une : la Correspondance des Artistes et des Amateurs fondée par M. Huet, dont le bureau était rue Saint-Honoré, vis-à'Vis de la grille des Jacobins.
Il s'était formé, à la fin de i790, une société qui s'était annoncée d'abord sous le nom de Société des amis des lettres et des arts, avec l'intention d'aider à des publications de livres et d'estampes, d'ouvrir des expositions, d'y acheter des tableaux, de donner à lire dans son local, de fonder au besoin un journal. C'était un programme un peu touffu : ce fut le projet d'exposition qui réussit le plus aisément, d'autant qu'il n'y avait pas de Salon officiel cette année-là. Nombre d'artistes des plus qualifiés, sollicités par le fondateur, l'architecte de Wailly, membre lui-même de l'Académie de peinture, envoyèrent des ouvrages, d'importance secondaire pour la plupart ; mais, grâce à leur adhésion, la société, qui n'était plus que celle des Amis des arts, obtint d'exposer dans une salle du Louvre. Cette société, qui a beaucoup d'héritières aujourd'hui dans les départements et qui est, sous le môme nom, à peu près ressuscitée depuis quelques années à Paris, reposait sur les cotisations d'amateurs, qui avaient droit chacun à un exemplaire des gravures ou publications éditées
1. Entre ces entreprises éphémères, ou même restées parfois à l'état de prospectus, il convient de mentionner le Salon de correspondance de Pahin de la Blancherie, sur lequel on peut consulter une intéressante notice de Bellier de la Cliavignerie : les Artistes oublias ov dédaignés du XYlll* siècle.
SOUS les auspices de la Société et participaient aux chances du tirage au sort des œuvres qu'elle achèterait. Son exposition de début ne fut point sans intérêt et sans utilité, et elle était destinée à en donner encore de fort honorables par la suite ; mais, on le comprend aisément, les artistes étaient surtout préoccupés d'envoyer des morceaux qui pourraient être compris dans les achats de la Société, c'est-à-dire dont le prix lui permettrait d'offrir le plus de lots possible dans la limite de ses ressources et capables de séduire un particulier sans le menacer d'encombrement. La plupart se traçaient un programme tout opposé quand ils travaillaient pour les salons et voulaient forcer l'attention du public. Cette exposition ne pouvait donc compter pour une concurrence.
Dès le début de la Révolution, des membres de l'Académie elle-même , cédant au mouvement de réprobation contre les corporations privilégiées, proposèrent d'apporter des adoucissements à ce régime, comme le statuaire Pajou, le peintre Vincent, le graveur Bervic , ou môme de l'abolir complètement, comme Louis David. La majorité de la compagnie s'entôtait et ne voulait rien céder. David n'en fit qu'une campagne plus active à laquelle il n'eut pas de peine à intéresser les hommes politiques.
Le 21 août 1791, l'Assemblée constituante entendit un rapport de Bertrand Barère, appuyé par un discours d'Alexandre de Beauharnais, qui ne se cachait point de s'être fait faire la leçon par David, et elle prit ce décret : « Tous les artistes, français ou étrangers, membres ou non de l'Académie de peinture et
de sculpture seront également admis à exposer leurs ouvrages dans la partie du Louvre destinée à cet objet. » L'ouverture du Salon était renvoyée au 8 septembre; le délai était trop court encore pour procéder à une installation qui n'avait pas alors de précédent; il fallut une nouvelle décision pour reporter la date au IS.
Dans cette épreuve, les artistes vivants étaient admis à exposer des œuvres déjà connues, môme pour avoir paru antérieurement dans les Salons : c'était le début d'une ère nouvelle ; on pouvait donc tenir les expositions passées pour non avenues.
David, qui s'était montré particulièrement favorable à cette clause, en profita largement tout le premier. Il replaçait à la fois sous les yeux du public ses trois tableaux à succès des années précédentes : le Serment des Horaces, Brutus et la Mort de Socrate. C'étaient les grands morceaux qui attiraient tout de suite les regards du public; mais l'artiste les accompagnait de deux ouvrages nouveaux : l'un n'était qu'un dessin à la plume relevé de sépia ; mais ce dessin, dont la gravure était dès lors mise en souscription, c'était le fameux Serment du Jeu de Paume; l'autre causa peut-être une surprise plus vive : c'était un portrait de jeune femme assise, les bras croisés, toute de blanc vêtue, le fond, les accessoires dans la gamme blanche, une symphonie en blanc, comme nous dirions aujourd'hui pour décrire en abrégé l'une de ces gageures souvent répétées par des virtuoses de la couleur. Ce portrait de M™« de Sorcy-Thelusson, née O'Reilly, était placé en pendant avec le Paesiello, de M'"<» Lebrun, dont la
Digiti
renommée de portraitiste avait pris son plein essor depuis trois ou quatre ans.
Les peintres d'histoire, et surtout d'histoire ancienne, étaient plus que jamais en possession d'arrêter longuement les visiteurs. Regnault ramenait au jour son Education (F Achille, tableau déjà vu en 1783, point de départ de sa réputation, oublié dans l'intervalle, et y joignait une Scène du Déluge, Socrate et Alcibiade, Jupiter et Calisto. Le jeune Carie Vernet, le deuxième de la dynastie, occupait un vaste pan de mur avec l'œuvre qui lui avait valu son admission à l'Académie, le l'inomphe de Paul- Emile : l'expression de la douleur des captifs était généralement approuvée ; mais la critique estimait que le peintre avait manqué l'effet de contraste en rendant trop faiblement l'allégresse du vainqueur. Ménageot, directeur de l'école de Rome, avait des envois dès longtemps préparés et qui n'étaient peutêtre pas destinés à tomber dans cette bagarre. On s'arrêtait devant une Cléopdtre voulant empoisonner Antiochus, de Taillasson, dont les compositions correctes et blafardes honoraient l'école de Vien. Un autre élève, plus illustre, du même illustre atelier, où il avait primé David, et qui s'essoufflait encore à se poser en rival, c'était Vincent : il exposait Pyirhus à la cour de Glaucias, Démocrite chez les Abdéritains et un portrait de Choudard-Desforges, auteur du Sourd ou r Auberge pleine et d'un grand nombre de comédies et de livrets d'opéras comiques en vogue.
Les portraits formaient le grand attrait pour le public, d'autant plus que les artistes s'étaient géné-
ralement efforcés de présenter les personnages du jour; mais, le temps de la pose écoulé, quelquesuns n'étaient plus que des célébrités de la veille. On appréciait des portraits par Vestier, Suvée, Périn, Laneuville. Giroux se représentait lui-môme en garde national. Les débuts tardifs de Ducreux retenaient l'attention des connaisseurs, mais ses modèles étaient inconnus. En revanche, M"»® Guiard, qui devait, dix ans plus tard, après divorce, unir sa destinée à celle de son maître Vincent, faisait émeute devant ses portraits ah pastel de Duport, de Talleyrand, d'Alexandre de Beauharnais et de Robespierre. Cette vogue provoquait la rancœur et les protestations des tenants du citoyen Boze, qui n'avait pas sollicité la curiosité publique avec moins de zèle : il se trouvait en concurrence directe avec un second portrait de Robespierre et il exposait, en outre, avec son propre portrait, un Mirabeau et un Target.
On rendait l'hommage accoutumé aux paysages décoratifs d'Hubert Robert, aux tableaux de genre de Boilly et de Taunay ; mais tout cela rentrait dans la catégorie de ce qui aurait pu continuer à se produire avec l'agrément de l'Académie. Ce qui aurait eu plus d'intérêt, c'était de savoir quelles œuvres le régime nouveau avait aidé à se révéler. C'est malheureusement une étude que les critiques, distraits par les événements et généralement disposés à la brièveté, ne prirent pas la peine de pousser très loin. Mais il ne manquait point de « nouveaux » qui devaient tenir une place honorable dans le mouvement irtistique, et tous ne sont pas retombés dans l'oubli.
Fabre, dont le titre le plus durable auprès de la postérité est la fondation du musée de Montpellier, était un Romain; il n'eût sans doute pas éprouvé beaucoup plus de peine à faire admettre sa Mort d'Abel et sa Suzanne au bain, si l'agrément de r Académie avait été nécessaire. Mais il n'en était pas de même de la plupart des nouveaux arrivants. Parmi eux, on remarquait Mérimée, qui débutait avec son Innocence nourrissant un serpent, que le burin de Bervic popularisa plusieurs années plus tard ; Monsiau, que nous connaissons surtout aujourd'hui comme dessinateur d'illustrations et qui avait plusieurs tableaux, entre autres un Philoctèle dans Vile de Lemnos; les demoiselles Delaville- Leroux, dont l'une se fit par la suite une place dans l'art sous le nom de M'"^ Benoît et devait être l'Emilie du sentimental et mythologique Demoustier : on célébrait ses Adieux de Psyché, Le public faisait un accueil plus hésitant à Gérard, qui lui présentait deux essais datant déjà de quelques années, une Scène de la peste et une Charité, Plus modestement, Prudhon se révélait avec un dessin à la pierre noire. Jeune Homme appuyé sur le dieu Terme, A côté de ces adeptes de la grande peinture, Swebach-Desfon taines apparaissait « factice, mais plein d'esprit * » ; un Suisse, qui avait passé sa jeunesse en Italie, Jacob Sablet, charmait les visiteurs par des scènes familières.
La plus heureuse cohorte d'émancipés, c'était celle des paysagistes. Il y en avait parmi eux de
1, Feuille du Jour.
connus, comme Lazare Bruandet, mais qui n'étaient point parvenus à forcer les portes du Louvre. L'occasion était saisie avec entrain par Demachy le fils, Baltard, Chancourtois, amateurs de ruines et peintres e, par Budelot, les deux Bidault, Cazin, i par un artiste auquel la critique ne voir prêté alors beaucoup d'attention, 5 connaisseurs ont relevé depuis de ce i qui plusieurs des plus éminents paysaépoque plus rapprochée se sont plu à 'écurseur, Georges Michel, libre donnait encore l'occasion de se 3r aux miniaturistes Augustin et Isabey.
ire ne ti^anchait pas beaucoup sur le expositions précédentes. Houdon, avec î Voltaire, de Franklin, de Mirabeau et ijou, Moitte, Delaistre, dont on remarore en terre cuite, y tenaient les places 5 parmi eux s'était faufilé un nouvel t pour provoquer la moue des académit l'Allemand Creutz, autrement dit le us, volontaire de la Bastille, Tentrepreîux cabinet de figures ; il avait envoyé •rié en cire du prince royal (on ne disait liin).
ibre laissait derrière lui plusieurs sotes, dont l'une réclamait la priorité en < La Société des artistes réunis, connue ie Commune des Arts, qui a obtenu le août dernier concernant l'exposition iOuvre, prévient tous les artistes que la progrès des arts sont toujours l'objet
de ses séances qui ont lieu les jeudis, à six heures du soir, chez M. Colibert, quai des Augustins, n° 18 ' . » C'est apparemment là qu'est délibérée la pétition présentée le 19 octobre à l'Assemblée au nom des artistes non académiciens pour demander une part égale à celle des académiciens dans la désignation des commissaires chargés de décerner les récompenses et l'exclusion des académiciens non exposants. Par une coïncidence curieuse, dans la même séance, une députation d'une autre « société d'artistes réunis sous le nom de Point central des Arts et Métiers » se vit accueillir beaucoup moins favorablement, à cause de la prolixité amphigourique de son orateur Desaudrais : plusieurs députés ont cru démêler dans son fatras une tendance à la résurrection des corporations. Par la suite pourtant, la Commune des Arts et le Point central, après avoir poursuivi parallèlement des réclamations diverses, réunirent leurs efforts et, en mai 1792, on devait voir les deux sociétés présenter de concert une pétition pour que les commandes de monuments et de travaux publics fussent données exclusivement par voie de concours.
Dans les derniers jours de novembre, les Amis des arts rentraient en scène en publiant un avis dont les termes expliquent bien leur rôle particulier :
« Le Salon de peinture étant fermé, la Société des Amis des arts a fait retirer les tableaux, dessins, marbres, terres cuites, etc., qu'elle y avait fait exposer ; elle a acquis de nouveaux ouvrages qui avaient,