‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 98 sur 115 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

Pendant tout le cours de la Révolution, les couplets foisonnent. Les neuf dixièmes des comédies nouvelles données sur les théâtres anciens et nouveaux sont môles de vaudevilles ou d'ariettes : la différence, qui ne va môme pas sans exception, c'est qu'on dit ariettes, quand on a mis sur les couplets de la musique nouvelle, et vaudevilles, quand on s'est contenté de les adapter à des timbres connus. Il ne se passe pas de bonne réunion entre aristocrates ou entre patriotes sans quelque chanson de circonstance sur un air à la mode. On voit des gazetiers à qui il n'en coûte pas plus d'écrire un article en couplets qu'en prose, et qui ne lui assurent pas pour cela plus de durée. Marchant, après avoir mis en vaudevilles les séances de l'Assemblée ou celles des Jacobins, publie la Constitution en vaudevilles, et ses amis des journaux noirs, lui donnent la réplique en doublant l'annonce de sa brochure d'une épigramme :

Le Français met en chants la Constitution, Il va bientôt la mettre en pièces *.

1. Journal de la Cour et de la Ville j 11 janvier 1792, — Un qua-

De toutes parts, ce ne sont que couplets bâclés sur les airs : Colinette au bois s'en alla; Philis demande son portrait ; Aussitôt que la lumière ; La Belle Bourbonnaise ; Où courez-vous. Monsieur VAbbé ; Ah ! le bel oiseau, maman; Du haut en bas, etc., et pots-pourris interminables sur tous ces airs à la file. Des chansons, visant d'ordinaire à la propagande, sont calquées sur le Ça ira ou sur Vive Henri IV, et alors dès les premières notes, on sait quelle est la tendance, à moins, ce qui arrive aussi, qu'on n'ait affaire à une parodie cherchant l'effet de surprise. Mais deux airs, entre tous, dont on ne se lasse pas d'user dans tous les camps, c'est d'abord celui de filii et filiœ ; l'autre, c'est l'air : On doit soixante mille francs, ou air ; Cest ce qui nous console, tiré des Dettes, paroles de Forgeot, musique de Champein ; on aime toujours à narguer ses adversaires sur ce qui les désole, et à y opposer les raisons qu'on a soi-même de se consoler.

Les beaux esprits tiennent trop à faire preuve de fécondité, trop de paroles différentes se succèdent sans relâche sur les mômes airs pour que le grand public se ks loge aisément dans la mémoire.

De toutes les méchancetés laborieusement rimées par les petits-maîtres de la contre-révolution pour harceler les hommes en possession de la faveur populaire, une seule surnage, reposant un peu des férocités courantes par une pointe de belle humeur dans la raillerie ; c'est la chanson des Chemises à

lin, plus lourd que celui du Petit-Gautier, et se terminant par la ne pointe, se trouve dans uh des numéros complémentaires des 'i des Apôtres,

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Gorsas. Le zélé patriote qui rédige presque seul * le Courrier des 83 Départements avait, lors de l'émigration des tantes du roi, Mesdames Adélaïde et Victoire, au commencement de 1791, signalé la quantité de numéraire et d'eflfets de tout genre qu'elles s'apprêtaient à faire passer à l'étranger. « Tout ce que vous possédez, écrivait-il, depuis votre château de Bellevue jusqu'à vos dentelles, jusqu'à vos jupes, jusqu'à vos chemises (pardonnez-moi le mot), ne vous appartient en aucune façon. » Pardonnezmoi le mot, avait dit Gorsas ; mais les journalistes de la Cour s'étaient gardés de le laisser tomber. Quand, après une première arrestation à Moret, Mesdames furent retenues à Arnay-le-Duc jusqu'à décision de l'Assemblée nationale, on imagina de raconter dans les journaux aristocrates que les municipaux d'Arnay n'avaient infligé cette avanie aux voyageuses qu'en les considérant comme inculpées d'avoir emporté des chemises à Gorsas. Après quelques semaines de facéties sur ce thème. Marchant, qui met tout en vaudevilles, s'est avisé de retracer sur l'air : Rendez-moi mon éciielle de bois^ la scène supposée de la perquisition :

Donnez-nous les chemises

A Gorsas, Donnez-nous les chemises,

disaient avec sévérité les magistrats municipaux

1. U recevait pourtant beaucoup de contributions volontaires. A en croire Parisau (Feuille du Jour du 20 mai 1792), « rabbé Siêyês insère dans la feuille de M. Gorsas des petits articles pleins d'humour et noirâ de malice. Mais il ne se nomme jamais. »

d'Arnay. A quoi Madame Adélaïde répondait, en les invitant à chercher dans les valises :

Je n'ai point les chemises

A Gorsas, Je n'ai point les chemises.

Et, pour essayer d'arriver à un éclaircissement, Madame Victoire, dont le gazetier n'omettait pas de reproduire le zézaiement, demandait d'un ton d'ingénuité :

Avait-il des zemises,

Gorsas?

Avait-il des zemises ?

Cette facétie, de médiocre portée en somme, n aurait peut-être pas arrêté plus longtemps l'attention que bien d'autres de la même fabrique, si Gorsas n'avait été le premier à s'en amuser. Il s'est empressé de la reproduire dans son Cowrier telle quelle, en voulant seulement avoir à son tour son couplet.

Adieu donc les chemises

A Gorsas, Adieu donc mes chemises*.

Il ne cesse depuis lors de se prêter à la plaisanterie, cite volontiers comme s'étant trouvé dans une réunion de sans-culottes « le sans -chemise Gorsas ». Quand un vaudevilliste, qu'il ne nomme pas, lui écrit pour lui demander s'il se formaliserait de voir afficher une comédie sous le titre : les Chemises à Gorsas^ il répond en offrant de colla-

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