‹ La vie àParis pendant une année de la Révolution, 1791-1792Chapitre 99 sur 115 · Courrier des 85 départements^ 4 mars · texte numérisé non relu

Courrier des 85 départements^ 4 mars

borer et en réclamant pour tous droits d'auteurs, en cas de succès, trois chemises de toile fine et blanche pour remplacer les trois chemises de grosse toile bise qui manquent à son compte depuis le départ de Mesdames. En vain Marchant, avec ses improvisations incessantes, rôve au retour d'un pareil succès: à peine obtient-il de la complaisance de quelques amis qu'ils s'essaient le soir à fredonner son vaudeville du matin dans un coin d'un café du Palais-Royal. Cela reste sans écho, tandis qu'après des mois la chanson des Chemises à Gorsas^ beaucoup grâce à la bonne humeur de la victime désignée, court à travers les galeries, et les patriotes finissent par chanter à leur tour :

Rendez donc les chemises

A Corsas, Rendez-lui ses chemises.

Il n'est guère d'événement qui ne donne l'occasion • aux colporteurs de renouveler les minces cahiers de chansons, imprimés sur papier gris, qu'ils vendent un sol ou même deux liards. La première pièce, d'ordinaire, est seule un commentaire, aristocrate ou révolutionnaire, du dernier décret dont les esprits sont préoccupés ; s'il reste de l'espace, il est rempli par une romance tendre ou par une ariette de théâtre. Parfois tout le cahier, chanson politique et chansonnette badine, est en langage poissard. La chanson se présente aussi, plus rarement, sous forme de placard» dont le centre est occupé par une image d'un art un peu fruste ou par quelque emblème, pendant que des deux côtés sont gravés des couplets « analogues à la circonstance ».

A Tactivité des chansonniers, celle des caricaturistes ne le cède guère ; des caricatures populaires partent par séries de la rue Saint-Jacques, de la rue de la Harpe et des rues intermédiaires ; les caricatures contre -révolutionnaires font leur première apparition aux galeries de bois , alternativement au numéro 221, chez Weber», et chez Lebel, arcade 231. Ces compositions ne portent jamais ou presque jamais de nom d'artiste et l'on n'y discerne nulle part une de ces personnalités qui piquent au jeu les curieux et qui arrivent plus ou moins vite à faire craquer l'anonymat. On voit que des dessinateurs inégalement exercés reçoivent volontiers les suggestions de gens de lettres ou de politiques, ou bien qu'ils cherchent sans relâche dans les gazettes du parti qu'ils servent un trait de satire qui fasse image et qui paraisse susceptible d'être représenté aux yeux. Comme les aiguiseurs de couplets font un peu de même la chasse aux idées d'autrui^ souvent chanson et caricature se font écho de telle façon qu'on démêle mal laquelle s'est inspirée de l'autre et il y a souvent des chances pour que toutes deux aient profité à la fois de la même saillie d'un journal de la semaine précédente.

Au lendemain de l'affaire de Varennes, c'est naturellement du côté révolutionnaire que la satire se donne large carrière. L'indignation populaire déborde à tel point et rencontre devant elle un désarroi si complet, que la retenue relative, rare-

1. Surnommé TAUemand. Bergasse, réimprimant ses Observations fet se plaignant de contrefaçons, ajoute cette note : « Se trouve Chet Lallemand au Pont-^euf, et non chez TAllemand, au Palais-Royal. »

ment enfreinte jusque-là à Tégard de la personne du roi et de sa famille, est résolument rejetée et fait place, non seulement à tous les sarcasmes, mais à toutes les colères. Coup sur coup, dans Tespace de trois semaines », on voit paraître au quartier Saint- Jacques et colporter dans les faubourgs : la Trouvaille du 21 juin, représentant les têtes des fugitifs sur des pièces de billon, légende : « Au lieu d'un trésor ne voici qu'un gros sou et quelques mauvaises pièces » ; la baronne de Korf partie furtivement de Paris (c'était le nom sous lequel était partie Marie- Antoinette, du moins était-ce la version courante, car d'après les mémoii^es de M"™» Tourzel, c'est celle-ci qui était en possession du passeport à ce nom); Louis XVI parjure ^ valet de chambre de ilf'"« la baronne de Korf, suivant sa maîtresse dans sa fuite; le Gourmand, représentant Louis XVI attablé et s'empiflFrant dans une chambre d'auberge quand on vient procéder à l'arrestation, avec cette légende : « Les gros oiseaux ont le vol lent* « ; // a tout perdu au 21.,, juin 1791; l'Enjambée de la Sainte-Famille des Tuileries de Paris à Montmédy (c'est l'Autrichienne qui emporte son mari et sa famille) ; le Masque levé (la face de Louis XVI se soulève et laisse voir en guise de tête un cruchon) ;

1. Dès le 11 juillet, la Feuille du Jour applaudit à la suppression de « toutes ces estampes indécentes que le départ et le retour de la famille royale avaient déjà multipliées dans tous les lieux pu])lics. »

2. Reproduit en croquis dans Champfleury, Histoire de la Cari^ eature sous la République, V Empire et la Restauration^ 2« éd., p. 203. Presque toutes les pièces citées existent à la fois, en épreuves originales, à la Bibliothèque nationale et à Thôtel Carnavalet. Je me borne à signaler les reproductions par lesquelles on peut en prendre une idée dans des ouvrages assez répandus.

Digiti

le Promenoir royal (Louis XVI dans une chaise d'enfant, jouant avec un petit moulin à vent, roulé par la reine, avec Faide du dauphin et de sa sœur) ; la Famille des cochons ramenée dans Vétahle ; Ah ! le maudit animal! il m'a tant coûté pour Fengraisser, ajoute le paysan qui ramène son cochon à tête bourbonienne; Hé, hu! da,,.da, Louis XVI monté sur un cerf à jambes de bois et à roulettes, toujours poussé par la reine, bien entendu ; YEgovt royal, qui représente les fugitifs se traînant pour s'évader à travers les égouts dans des positions burlesques et peu décentes. Tels sont, avec toutes sortes de scènes de déguisement, les thèmes principaux; quelques-uns se reproduisent avec des variantes ; d'autres reçoivent en même temps des interprétations un peu différentes de dessinateurs concurrents. Une partie de ces pièces est tirée en noir ou plus souvent en bistre ; beaucoup sont coloriées. Le Trait de V histoire de France du 21 au 25 juin ou Ja Métamorphose offre un personnage de plus, auquel on risquerait de ne pas prendre garde tout d'abord. Louis XVI est en Silène assis sur un tonneau. Son char a pour cocher une femme qui est la Folie, mais en qui on pourrait deviner, sans effort d'imagination, Marie- Antoinette tenant pour fouet une marotte ; l'attelage — c'est là la métamorphose — est composé d'écrevisses ; le courrier lancé à bride abattue tourne dans une cage d'écureuil et met lui-môme en branle le tocsin. Quant au tonneau sur lequel repose Silène, c'est le vicomte de Mirabeau qui expire sous le faix.

Ce Mirabeau le jeune, Mirabeau -Tonneau, Ri-

quetti-Cravatte ou Riquetti-Pandour, le plus enragé des noirs, goinfre ventripotent, le plus bel escrimeur de fourchette et le plus grand videur de flacons aux déjeuners des apôtres chez Beauvilliers et aux dîners évangéliques chez Mafs, qui se complaît d'ailleurs dans sa renommée gargantuesque et, lorsqu'il publie des pamphlets pour son compte à part, ne manque guère de les intituler déjeuners, dîners ou môme les quatre repas, ce glorieux de la boustifaiUe est le plastron favori des journalistes, des chansonniers et des caricaturistes démocrates ; on retombe partout sur sa grosse tête à perruque ébouriflfée et sur le gros muid qui le symbolise, souvent complété par des tonnelets plus petits ou par des dames-jeannes renversées pour lui faire des jambes et par des brocs pour simuler ses bras courts comme des ailes de pingouin. Nous Talions retrouver tout à l'heure à propos de Coblentz et de l'armée de Condé.

Les aristocrates ne peuvent pas essayer grand'chose pour opposer une contre-partie au déluge de quolibets qui submerge les piteux revenants de Varennes; d'ailleurs, si quelques-uns, non pas tous, se posent en chevaliers de la reine , ils se mettent à l'occasion de la partie pour décocher des brocards au roi, et prétendent n'avoir d'instructions à recevoir que de ses frères, qui, eux, sous la protection des armées étrangères, sont libres. C'est à la Constitution qu'ils en ont. Ils continuent sans sourciller la série des plaisanteries commencées dès 1789 par les bulletins des couches de Target, de ses relevailles, etc. Bien que ce père de la Constitution

n'occupe plus guère la scène , qu'il n'ait pas paru dans les débats sur la révision finale, cette Constitution qui limite si indiscrètement le pouvoir royal est toujours pour eux la fille à Target, Targetine ou encore Targinette, comme l'appellent les Apôtres quand ils veulent se donner l'air bon enfant; et, pendant qu'ils en sont aux petits noms d'amitié , la plume leur fourche et alors ils écrivent : Démagoginette. Si l'occasion permet de donner un rôle à la Constitution, par exemple d'en faire une monture puisqu'on, parle d'être à cheval sur la Constitution, c'est toujours avec les traits de Target légèrement féminisés qu'on la représente ; sur cette cavale les amis de Coblentz juchent de dépit Louis XVI lui-môme, qui n'est plus pour eux le roi, mais à qui ils laissent alors son nouveau nom de pouvoir exécutif. Ils montrent une autre fois le roi dans une cage, assis devant un bureau et donnant des signatures ; l'empereur d'Autriche s'approche et regarde curieusement à travers les barreaux : « Que fais-tu là, beau-frère ? — Je sanctionne * » . De la même inspiration vient encore le Roi soliveau * ; sur une pièce de bois couchée au bord de la mare aux grenouilles, on discerne les traits de Louis XVI ; La Fayette, qui est la grue, s'avance sur ce soliveau, avec une lanterne pendue en guise de décoration à un grand cordon, disant : « Je tends mes ûlets » et allant à la rencontre de Bailly qui tient le drapeau rouge.

1 . Reproduit dans Gt^allamel, Histoire- Musée de la République française,

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