‹ La vie apres le pensionnatChapitre 17 sur 49 · I. Un père prudent · texte numérisé non relu

I. Un père prudent

Vieilles pages qui paraîtront un peu démodées, un peu sévères peut-être, mais qui n'en seront pas moins utiles.

Le père de Louise était un homme essentiellement pratique — ce qui, disons-le en passant, signifie un homme de bon sens — il n'avait rien épargné pour l'éducation de sa fille : Je sème, disait-il, chaque fois qu'il apportait à la pension la somme exigée par les maîtresses... et il attendait une récolte abondante....

Dans le mois qui suivit la sortie définitive de Louise qui avait près de 17 ans, il l'étudia, la sonda, et dut se convaincre, hélas I que la moisson ne répondait pas complètement à ses espérances... et aux dépenses qu'il avait faites.

Il y avait dans cette jeune tête de 17 ans plus de poésie que de savoir — plus de rêverie que à' activité... et le père eut peur pour son enfant....

Un jour il l'appela dans son cabinet, et avec cette gravité qui effrayait quelquefois Louise, il lui dit :

I. Ma chère enfant, depuis 8 ans que nous avons perdu ta mère, j'ai dépensé pour toi, année commune, 1.200 francs, au total 9.600 francs. Je ne veux pas faire le compte des intérêts composés qui grossiraient la somme d'un tiers au moins.

Eh bien ! en échange de ce petit capital qu'as-tu appris à la Pension ? Que sais-tu faire pour gagner ta vie ? Presque rien, mon enfant !

Tu ne sais ni lire ni écrire; ni le calcul, ni le français, ni l'orthographe. — Allons, renferme cette moue, que d'autres appellent charmante, que j'appelle moi ridicule, et veut dire que je te calomnie.

Ecoute :

Q.uand tu me lis mon journal, tu bredouilles et tu avales la moitié des nouvelles — triste pâture, pourtant !

Ton griffonnage est une véritable offense à la Calligraphie et encore écris-tu le moins possible.... Je ne parle pas de l'impossibilité où tu es de faire une page sans transparent, ceci importerait peu, — mais, tout ce que j'ai vu ressemble à un devoir fait par pénitence, et reste à peu près illisible.

Pour ce qui concerne le Calcul, il te faut une demi-heure pour additionner la dépense quotidienne de Catherine, dépense qui s'élève rarement à plus de 4 à 5 francs. Encore n'entreprends-tu cette tâche qu'avec dégoût, nonchalance, comme si ce travail n'entrait pas dans le bien-être d'une maison.

La Langue française a pour toi — à ce qu'il paraît — des secrets impénétrables. — Les phrases de tes lettres sont toutes stéréotypées dans un même moule, et je puis croire que tu as su meubler ta

mémoire d'une douzaine d'idées dont tu ne t'écartes jamais. .. Puis, tu répands sur le petit nombre de lignes que tu écris une teinte rêveuse qui ressemble tellement à un nuage que souvent je n'ai rien pu distinguer à travers.

Quant à Y Orthographe, tu la sais à peu près, ce qui revient à dire que tu ne la sais pas. Tu tournes les difficultés au lieu de les résoudre, et quand l'accord d'un participe t'embarrasse, tu te tires d'affaire au moyen d'un pâté d'encre : c'est ingénieux, spirituel même, mais ce n'est pas suffisant pour moi.

Donc — sur ce point, concluons. — Tu n'es pas apte à être ni institutrice — ni dame de compagnie — ni à tenir des livres, une correspondance ou une caisse, dans une maison de commerce.

Peut-être saurais-tu Y Hisioire et la Géographie — ce dont je doute — mais ces choses-là qui sont si bonnes en elles-mêmes ne servent tout au plus qu'une fois par mois — or il faut vivre tous les jours.

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