‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 114 sur 157 · L’ OU AA DA · texte numérisé non relu

L’ OU AA DA

de soie — aalatiche, — parées de leurs ornements les plus somptueux, couvertes de leurs plus beaux bijoux. Puis chacun dresse ses tentes autour de la zaouva, qui devient aiusi le centre d’un vaste douar — tentes placées en cercle.

La fête commence par l’invocation du fatahh, suivie de la récitation de certaines prières, spécialement consacrées à la circonstance. Ce sont, le plus souvent, les louanges du Prophète, celles d’un marabout vénéré, le récit de sa vie, l’exaltation de ses vertus.

Les prières terminées, vient le tour des plaisirs et de la joie. Or, pour l'Arabe, leur expression la plus forte, -c’est la fantaziya, qu'il y prenne part comme acteur ou qu’il se borne à regarder.

Nous avons déjà fait connaître le bonheur qu'éprouve le cavalier à briller au milieu de cette image de la guerre et des combats, à faire parler la poudre, à appeler sur lui l’attention et les applaudissements des femmes, lesquelles, du haut de leurs montures, assistent, bien que voilées, à ce drame émouvant, voilées, oui, mais reconnaissables cependant aux yeux de l’amant. Qui a jamais pu empêcher cela ? Tout le monde sait, du reste, comment cela se passe : averti que sa maîtresse sera à l’assemblée, l’amant la devine à ses vêtements, au chameau, au mulet qu'elle monte : « C'est la fille du chikh un tel. » — Il y a peut-être encore de meilleurs signes de reconnaissance.

Mais le spectacle auquel nous voudrions faire assister le lecteur, c’est celui de cette dlfa qui termine la journée, et qui me ramène à mon sujet. On donne un grand éclat à cette réjouissance qui sera, pendant une année entière, le récit de la tente. Que de moutons, de chevreaux égorgés! Quelle hécatombe de poulets ! Quelle mer de kesskessou offerte à tout venant , où nage une générosité sans limites ! Bruit des

dents, bruit des mâchoires, musique chère à tout ventre araoe quand s’en présente l’occasion. Aussi, les malheureux ne manquent-ils jamais d’en profiter.

Il y en a qui font métier d’assister à toutes les ouaadas dont la renommée aux ailes rapides leur apporte la nouvelle. Ce pèlerinage de pique-assiettes est bien caractérisé par ce dicton populaire:

Ils relèvent les quartiers de leurs pantoufles,

Dès qu’ils entendent le bruit des mâchoires.

MetaUaaine el belgha,

Aala lihess el medegha.

Pour en comprendre la raillerie, il faut savoir que les Arabes portent d'ordinaire leurs chaussures sans relever les quartiers des talons, à moins qu’ils ne veuillent courir.

Dans l'ouaada, et pour capitaliser à son profit des actes de bienfaisance, on donne à manger à tout venant , parents, amis, voisins, voyageurs, orphelins, aveugles, estropiés, pauvres et serviteurs quels qu’ils soient. Ce sont des repas homériques. Le maître de la tente qui reçoit les invités de Dieu, veille à tout. Chacun mange selon sa qualité, d’abord les gens de condition, puis ceux d’un rang moins élevé, et enfin la multitude. Il se déroule alors le tableau le plus pittoresque et le plus bruyant, tout cela grouille, se coudoie, se bouscule, c’est à qui arrivera le premier, c’est à qui rassasiera mieux son ventre, fut-ce même aux dépens du voisin. Je présume qu’il devait déjà en être ainsi au temps des anciens patriarches.

Ce qui distingue la zyara de l'ouaada, c’est que, dans l’ouaada on se défraye soi-même, en faisant, en outre, manger tous les malheureux, tandis que, dans la zyara, on reçoit, au contraire, l’hospitalité la plus complète.

LA MAAOUNA

LA MAAOUNA

Un homme ne peut enrichir une assemblée,

Mais une assemblée peut toujours enrichir un homme.

Ouahhéd ma iyheni djemaa.

Ou djemaa teglieni ouahhéd.

Chez les Arabes, les possesseurs de chameaux, de moutons et de chevaux, les maîtres de la fortune enfin, ne manquent jamais d’aider un homme dont le cœur est aussi noble que le bras est fort. S’il est dans la gêne, ils lui font des avances, se gardent bien de le négliger, le soutiennent en tout temps, se réjouissent et se glorifient de lui. Us se cotisent d'ordinaire pour le tirer d'embarras. Malheur h nous, disent-ils, si nous laissons un tel dans la misère ; c’est le seigneur des hommes braves et courageux, et il ne pourrait même nourrir sa famille et son cheval, ce cheval qui a contribué à la fortune et à la gloire de la tribu. C’est impossible, il faut les secourir tous les deux ; car ils augmenteront, «i un jour donné, nos richesses et notre réputation.

C'est, sans aucun doute, cette preuve de solidarité qui est devenue, dans certaines contrées, l’origine de ces fêtes de nuit — lillt el maaouna — la nuit du secours, — d'un caractère tellement original, qu'on pourrait les appeler fêtes à bénéfice, puisque celui qui reçoit, au lieu de se ruiner en dépenses, en tire au contraire un grand profit.

Toutes les fois qu’un fils de son bras — benn deraaou — se trouve dans le besoin, soit parce que des récoltes ont été

ravagées par quelque fléau, qu'une épizootie a décimé ses troupeaux ou qu'il a perdu son cheval, soit enfin parce qu’il a été frappé par un malheur quelconque, cet homme est certain d’étre soutenu par ses frères. 11 est même rare qu'on ne réussisse pas à le tirer de la misère dans laquelle il est tombé d’une manière imméritée.

Voici comment les choses se passent habituellement.

Le déshérité de la fortune, profitant d’un jour de marché ou d'une réunion considérable de la tribu, va trouver son /caïd, lui expose sa situation. Séance tenante, le chef rassemble autour de lui les clcikh, les gens influents de la contrée, le peuple même, puis il fait connaître à tous le dénûment de celui qui fait appel à leur générosité. Ses paroles bienveillantes sont toujours entendues. 11 n'a plus alors qu'à indiquer aux assistants le moment où ils devront se rendre chez celui qui a besoin de leur aide, et, afin que personne n’en ignore, il va jusqu’à faire annoncer par ses chaouchs ou par ses crieurs publics que tel jour, à telle heure, il y aura une maaouna chez un tel, fils d'un tel.

Le jour de la fête est venu : avant le coucher du soleil — moghreb, — de tous les points de l’horizon, on voit accourir le chef, sa suite ordinaire, les amis du héros de la journée, et surtout ceux chez qui ce dernier s'est rendu autrefois en pareille circonstance, et pour lesquels c’est un devoir sacré de venir, à leur tour, aider un frère dans l'infortune. Ces derniers, afin que .leur présence soit bien constatée, ne manquent jamais d'aller saluer et les notables et l’amphitryon.

Tout le monde est réuni, le maître de la fête fait, sans retard, servir le dîner aux divers groupes qui se sont formés autour de sa demeure. Ce repas est très-simple ; il est offert de bon cœur par une main hospitalière, mais, si pauvre qu’il soit, on a le bon goût de s'en contenter.

LA MAAOl’NA

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