‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 116 sur 157 · LA H A AO U N A · texte numérisé non relu

LA H A AO U N A

Je fais ici un appel à toutes les femmes de mon pays. Chez nous, en hiver, pendant que le pain est très-cher, le temps glacé, la faim entourée d’orphelins, assise à la porte du pauvre, ne s’en trouvera-t-il pas une pour introduire la maaomia dans nos soirées? Le bal est suspeudu, la valse, un pied en l’air, replie un instant scs ailes. Les groupes se mêlent, le cœur s’élargit, et de ce chaos charmant de fleurs, de jeunesse et de grâce s’élève une voix. : « La maaouna! » dit la maîtresse de la maison. C’est la charité qui vient d’entrer, créancière de tous les malheurs. Voici un châle qu’on apporte au milieu du salon ; on l’entoure : au centre, un erieur improvisé, un Arabe de fantaisie, si l’on veut, fier et jalousé, va remplir son rôle pour l’amour de Dieu. Les femmes, montrant l’exemple, jettent leurs bouquets sur le tapis, les cavaliers jettent leur bourse. « Monsieur un tel a donné tant, dit le berralili français, d’une voix retentissante. Monsieur un tel, tant. —Eh bien, moi, je donne tant, crie un autre spectateur de ces enchères de la charité. » L’amour-propre, l’amour, la vanité, le plaisir d’obéir au caprice gracieux des danseuses, l’occasion qui se présente aux joueurs d’abandonner aux malheureux une part de leur gain, les rivalités qui s’établissent, maintenues cependant dans de justes bornes par la- présence des femmes, qui sauront bien, sans mot dire, exciter ou retenir: tout ferait de l’aumône un plaisir d’un genre inconnu jusqu'ici. Ceux qui donnent le devraient à ceux qui reçoivent.

Dans certaines contrées, cependant, au lieu de donner une fête à bénéfice pour venir au secours d’un brave dans la détresse, on aime mieux se cotiser et le soulager sans dérangement aucun pour qui que ce soit. Les maîtres du nez — de l’amour-propre — préfèrent, dit-on , ce dernier moyen comme sauvegardant mieux leur dignité.

LA VIE Alt AB E

Je n'abandonnerai pas la maanuna, sans ajouter que c'est aussi pendant cette Tête, au milieu des plaisirs et de l'animation dont j'ai parlé plus haut, que les goual — diseurs — et les meddahh — trouvères, — ces représentants des passions populaires, quelquefois ces improvisateurs, font entendre soit des chants religieux, soit des chants de guerre ou d’amour, dans lesquels, sur une cadence progressivement cntratnante, ils exaltent Dieu, les femmes, la gloire ou les malheurs des tribus. On les trouve partout, ils ont le privilège d’ôtre servis les premiers, afin que, leurs besoins satisfaits, ils puissent encore charmer le repas des hôtes.

Quand le ventre est rassasié,

Il dit à la tète : « Chante. »

Mettine el kercli techçfraa,

Igoul er-rass: ghettni.

Voici l’un de leurs chants ; il a fuit fureur dans la province d'Alger. Je le reproduis parce qu’il donne une idée vraie, de l’orgueil el du fanatisme qui animaient les Arabes dans les premiers temps de la conquête. Alors, ils ne parlaient de rien moins que de prendre un jour Paris. C’est à ne pas y croire.

< hnnt des Hodjoutf*.

On dit que les Français sont puissants,

Qu’en guerre leurs soldats sont courageux,

Qu'au moment du combat leurs rangs frémissent, Qu’au bout de leurs fusils ils portent des lances. Que leurs canons font voler la poussière,

El qu'ils chargent avec franchise et vigueur.

LA MAAOINA

O vous, qui parlez ainsi, vous avez donc oublié La puissance de Dieu Tunique !

C’est lui qui gouverne et meut le firmament.

Nul ne peut lui être comparé ;

Il confond ses ennemis, punit les orgueilleux.

Et protège celui qui combat les impies.

U vous, qui dites cela, vous ne connaissez donc pas Ces Hadjoutes qu’on cite dans les livres,

Ces Arabes qui suivent les lois du Prophète,

Et ne pensent qu’à mourir dans la guerre sainte?

Ils obéissent au sultan que Dieu leur a donné,

Au chérifdes ebérifs, à l’émir Aahd-cl-Kadcr ;

Cavaliers de naissance et rôdeurs de nuit,

Il faut les voir quand ils courent à la poudre :

Par la tête du Prophète, vous diriez des faucons Qui, du haut des airs, s’abattent sur leur proie.

Dans les combats, voici leur chant de guerre :

« Nous sommes Hadjoutes, noussommes des gens de cœur, Nous avons vendu nos âmes à Dieu,

Et nous méprisons la vie.

Chez nous, le feu de l'hôte ne s’éteint jamais ;

Nous protégeons les faibles, nous dispersons les forts;

Nos chevaux sont des aigles qui ploient les distances ; Daus la mêlée, nous faisons voir nos lames,

Nos longs fusils sont montés en corail,

Nos balles font craquer les os.

Et c'est par la poudre que nous répondons aux questions.

» C’est nous qui rendons la Mitidja déserte,

Et qui bloquons les infidèles dans Alger ;

C'est nous qui ravageons Uouffarik et Blidali,

Les Béni Moussa, le Sahel et la Maison Carrée ;

Aucun chrétien ne peut s’y installer.

Nous combattons de jour, nous combattons de nuit.

Et nous faisons avaler le fiel

Aux Français, aux renégats, ainsi qu’à tous leurs généraux !

Si vous saviez par combien de poursuites nous les avons essoufflés !

» C'est nous qui soutenons le fils de Mahhi-ed-Dine — Aabd-el-Kader,

Ce sultan qui rend fou les roumis.

Que de fois ne leur a-t-il pas fait verser des pleurs de rage 1 Que de fois ne leur a-t-il pas fait grincer les dents !

Il leur a bien souvent brûlé le foie !

Son nom, jamais les Français ne pourront l’oublier:

Il est écrit dans tous leurs désastres ;

Ils le retrouvent chez leur papass égaré — évêque,

Quand ils débattent leurs intérêts,

Lorsque les veuves se remarient,

Quand les orphelins partagent les successions,

Partout enfin, les chefs même l'apprennent à leurs enfants.

» Toute chose vient en son temps !

S’il plaît à Dieu, avec le sultan, ses kalifas et ses troupes, Suivis par d'innombrables guerriers,

Bientôt nous chasserons les Français d'Alger.

Oui, nous passerons les mers sur des barques,

Nous descendrons chez eux, nous nous vengerons;

Chaque jour sera pour nous un spectacle nouveau ;

Nous prendrons Paris, nous nous y réunirons,

Puis nous nous emparerons des autres États,

Et nous leur apprendrons l’unité du vrai Dieu.

LA MAAOL’NA

» N’allez pas dire : * Cela n'est pas possible ! »

Rien ne prévaut contre la volonté de Dieu !

Il aplanira les difficultés,

Il nous fortifiera de tout,

Il animera nos armées

Et confondra les adorateurs des morceaux de bois. Les chrétiens comptent sur leurs soldats.

Sur leurs vaisseaux, sur leurs richesses.

Ils ignorent ceci, les malheureux :

Nul ne peut éviter ce que ('Eternel a décrété ! »

O mon Dieu, la chose est dans ta main :

Ordonne que les musulmans triomphent.

Et que les Français leur soient soumis ;

Aucun secret ne l’est caché,

Tu n’as qu’à dire : * Sois! » et ce que tu veux arrive.

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