I.A VIE ARABE
vé quelque mésaventure, on leur a volé leurs troupeaux, l'eau manque à la récolte, il y a une épidémie, ou bien c'est pour acquitter un vœu, ils vont trouver celui en qui ils ont placé toute leur confiance. La cérémonie est simple :
« O monseigneur, disent-ils, nous sommes des gens de telle tribu, nous avons entendu parler de ta puissance et de tes miracles ; nous venons à toi pour que tu nous fasses obtenir par tes mérites la protection divine. Ton deker est court, il est bien meilleur que celui des autres ; donne-lenous ; il nous portera bonheur, et nous serons tes serviteurs à jamais. »
Le deker est une prière de quelques mots seulement imposée par un saint homme, avec l’obligation de la dire plusieurs centaines de fois par jour, le matin et le soir, en comptant sur son chapelet.
Quand un pareil lien s’est établi entre un marabout et une tribu, celle-ci ne tirera plus un seul coup de fusil en guerre, ne prendra pas une seule décision importante, alliance, déplacement, expédition, sans avoir consulté le chef spirituel qu'elle s'est donné. En échange de sa protection et de scs vœux, tous, au besoin, se feraient tuer pour lui.
Il ressort de ce qui précède que la puissance des marabouts a pour principe la reconnaissance et le respect des croyances religieuses dont cette aristocratie théocratique est la représentation visible. S'étonnera-t-on après cela qu'à sa voix, les tribus ennemies éteignent leur colère? S'étonnerat-on encore qu’elle puisse soulever le peuple contre une invasion étrangère dont le succès serait la perte de leur influence. Dans la pensée des masses, le sultan même passe après le marabout, car, disent-elles , si le sultan peut nous faire du mal, Dieu peut nous en faire bien davantage. Il suffit donc au marabout d’une menace : « Que Dieu vous maudisse !
LE OEKLR
qu’il rende vos femmes, vos palmiers et vos chamelles stériles! » pour que tous viennent lui baiser les pieds.
— Au surplus, nihil novi sub sole. Dans les monastères du Thibet et de la Chine, en même temps séminaires et hospices comme les zaouyas , on retrouve absolument le même deker, la même inféodation à des saints comme chez les Arabes.
On va même plus loin qu’eux: Quand le chapelet, aussi d’origine asiatique, ne peut plus fonctionner entre les mains du fidèle qui travaille, dort, boit ou mange, on croit encore continuer scs prières par l'intermédiaire de petits moulins eu matière légère exposés au vent, au-dessus du toit de la maison. Comme il faut être sans cesse en communication avec la Divinité, on leur a fait mentalement une délégation fictive et religieuse, et on les appelle moulins à prières. Le voyageur en voit de toutes les couleurs, de toutes les dimensions ; cela tourne incessamment avec nn empressement joyeux ; ainsi l'imagination, toujours habile a se tromper, emploie différents procédés suivaut les lieux et les circonstances. En Europe, ou a vu des femmes, pour doubler leur créance dans le ciel, faire jeûner leurs domestiques. En Asie, ce sont des moulins qui aident à terminer les prières imposées — deker. — Combien d'héritiers ne chargent-ils pas aussi des sanies à branches souples et pendantes de prier seuls sur les tombes de leurs ancêtres? Il y a là une raison profonde : L'âme en présence de l’infini sent son néant et se cherche des auxiliaires. — Le deker « Dieu est grand, le plus grand! » que cet Arabe accroupi broie entre ses dents, est de la même famille que les superstitions dont je viens de parler. Les lèvres remuent, l’esprit est ailleurs ; mais on a donné extérieurement satisfaction à la loi ou à la coutume religieuse, et c’est l’essentiel .
Je ne quitterai pas le deker sans dire encore que, si le serviteur d’un marabout en réputation se marie, l’usage veut, dans certaines contrées, qu’il lui conduise son premier-né soixante jours après sa naissance. Le saint rasera de ses propres mains la tête de l’enfant, en lui laissant sur le sommet une touffe de cheveux qui prend le nom de guetaya. Celle touffe de cheveux, il devra la conserver jusqu'au moment où, après s’être marié lui-même, il lui naîtra un fils qui, à son tour, subira la même opération. Ce jour-là, mais ce jour-là seulement, le père pourra faire couper sa guetaya, car il aura transmis religieusement à sa descendance 1a bénédiction dont il aura été l'objet.
Le mot marabout, que les Arabes prononcent merabet au singulier, et merabetine au pluriel, veut dire lié. Il a la même signification que le mot « religieux, » qui vient de ligare. Le marabout est la personnification de la noblesse religieuse.
Les Français ont donné, par extension, le nom de marabouts aux petits monuments qui renferment des tombeaux de marabouts, et qui s’appellent en réalité — koubba — dômes.
Voici le portrait du marabout fait par les Arabes :
La culotte toujours fermée ;
Le coffre toujours ouvert au nom de Dieu ;
Ils ne marchent qu’entourés des gens de race.
Seroual el mekfoul,
Sendouk el mahhaloul — lellahh.
llemchou ghér be oulad el aassoul.
LES KHOUAMR
L'amane est tantôt un sauf-conduit et tantôt une amnistie. Dans les deux cas, et cela se conçoit, il ne peut être donné qu'à des envoyés, à des coupables ou à des vaincus. C’est là sa grande différence avec l’anaya kabyle, dont j’ai parlé longuement ailleurs. Ce dernier n’est qu’un passe-port que tous et chacun peuvent donner, si cela leur plait, à un étranger.
Pour un motif ou pour un autre, un Arabe a encouru la colère de son chef, il a quitté sa tribu, il n'y retournera que s’il a obtenu par écrit l’amane. Voilà le sauf-conduit qui protège désormais sa vie.
Maintenant, une tribu ou une fraction de tribu s'est révoltée ; elle a commis des méfaits, et, pour se soustraire à une répression sévère, elle a abandonné son pays. Au bout d’un certain temps, lasse de sa fuite, elle veut revenir ; d'un autre côté, pour des raisons politiques, on est disposé au pardon. Comment va-t-on faire pour s’entendre ? La tribu demande l'amane, s’engage à une soumission complète : on le lui envoie, et le passé est oublié. Voilà l’amnistie.
11 est extrêmement rare que le pouvoir trahisse l’amane accordé : le faire, c'est renoncer pour toujours à toute influence, à tout crédit.
Le mot amane est le substantif du verbe amenn, croire, . se lier, avoir confiance.