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CHAPITRE QUATORZIEME

LE SAVOIR-VIVRE

Soyons humains, polis et bienvcillanls pour les vaincus. — Le savoir-vivre est agréable à Dieu. — Ne jouez pas avec les chiens, ils se diraient vos cousins. — L’Arabe est égoïste. — Les gens heureux portent bonheur. — N’oubliez ni le bien ni le mal. — L’arabe de bonne compagnie. — On met le nom de Dieu parlout. — Comment on se gare du mauvais œil. — Le rouge et le jaune. — Usages délicats. — Ne sifflez ni ne . chantez auprès des tentes. — Comment on se débarrasse des importuns, — Les cinq questions qu’il ne faut jamais poser. — L’écriture du démon. — Orgueil effréné des Arabes. — On peut être ignorant, on n’est pas mal élevé.

Dans les chapitres précédents, j’ai essayé de faire connaître aux personnes qui étudient les mœurs des peuples dans un intérêt purement spéculatif quelles sont celles des Arabes.

J’ai tenté principalement de donner, sur ce point, des idées vraies aux fonctionnaires civils et militaires, aux magistrats , aux voyageurs, aux commerçants, aux colons, à tous ceux enfin qui peuvent se trouver en relation avec la

soc

LA VIE AKABE

société mulsumane ; j'ai désiré surtout leur indiquer ce qu'il convient de faire et ce qu’il convient d'éviter quand ils ne voudront pas froisser ou irriter, sans aucune espèce de profit, une race guerrière, très-orgueilleuse d’une religion opposée à la notre, impatiente du joug, et avec laquelle nos relations sont cependant incessantes, tant pour en obtenir une complète soumission que pour en exiger des sacrifices pénibles, sans doute, mais indispensables à notre installation sur le sol.

Envisagée à ce point de vue, cette question, à laquelle je vais encore donner quelques développements, me parait avoir un caractère de haute politique. En effet, pourquoi pousser à l’animosité, à la rancune, à la révolte peut-être, par de misérables blessures faites à l’amour-propre, quand, avec les vaincus, nous avons déjà tant de sujets capitaux sur lesquels nous sommes forcément eu désacord ? Restons donc à leur égard humains, polis et bienveillants dans la vie habituelle; la force, quand il faudra en faire, n’v perdra certes rien (1)

(1) Au milieu des graves soucis qui le préoccupaient alors, Bonaparte ne négligeait aucune occasion de montrer aux Arabes le plus profond respect pour les anciens usages.

Le 18 août, se trouvant au Caire, il présida à la fêto annuelle du Nil, l’une des plus grandes fêtes nationales de l’Égypte, et il en augmenta la pompe par la participation de l’armée.

Deux jours après, le 20 août, un célébra la fête de la naissance de Mahomet avec plus de pompe encore que la fête du Nil. Les maisons des principaux français furent illuminées comme celles des musulmans. Bonaparte et son cortège allèrent présenter leurs félicitations au chikb el Bekri, chef de la famille reconnue la première parmi les descendants du Prophète, et qui avait été, le matin, élu uakib el acheraf , ou chef des chikli du Caire.

Bonaparte pour lui donner, eu quelque sorte, l'investiture de cette haute dignité, voulut de ses propres mains le revêtir d’une pelisse d'honneur, et non-seulement il accepta, avec tous les officiers qui l’ac-

LE SAVOIR-VIVRE

En "1845, le maréchal duc d'isly, gouverneur général de l’Algérie, se rendant à Moustafa-Pacha, suivi d’un nombreux état-major, aperçut en avant de lui, dans la rue Babazoun, un zouave qui frappait violemment un Arabe. On le lui amena. « Pourquoi, lui dit-il, battez-vous cet homme? Que vous a-t-il fait? — Eh ! mon maréchal, lui répondit le zouave qui, suivant l'expression militaire, se trouvait un peu dans les vignes du Seigneur, voilà une demi-heure que je lui parle, et cet animai-là fait semblant de ne pas me comprendre. — Apprenez l’arabe, il vous comprendra. — Ah ! par.lon, mon maréchal, c’est à lui d’apprendre le français ; je suis le peuple vainqueur, moi ! »

Le peuple vainqueur fut mis en prison pour quinze jours, cl, le lendemain, il parut un ordre très-sévère dans lequel le maréchal, faisant comprendre à tous l'injustice et les dangers de pareils excès, prescrivait une surveillance incessante pour qu’ils ne sc renouvelassent plus.

Ces préliminaires posés, j’entre en matière :

Aux yeux des Arabes, le savoir-vivre est chose agréable à Dieu autant qu'aux hommes ; leur Prophète a dit:

« Ce qui constitue la foi, c'est de donner à manger, de parler toujours avec bonté et de rendre strictement le salut à quiconque vous l’a adressé. »

Les règles de la politesse et de l’étiquette font donc partie de la religion. Elles sont invariablement fixées. Le code des

compagnaient, un magnifique repas à l'orientale que ce personnage lui offrit, mais encore il poussa, pour sa part, la condescendance aux mœurs locales jusqu'à manger avec ses doigts.

Toutes ces concessions aux idées religieuses el au\ coutumes du peuple vaincu, Bonaparte les faisait pour gagner sa confiance el son affection, etc , etc.

Les Français en Égypte. — Souvenirs de M. le colonel Chalbrand. — 1HG5.

relations sociales est connu de tous, du dernier paysan comme du plus illustre parmi les nobles — djouad ; — il en résulte un niveau général d'urbanité que personne ne dépasse guère, mais au-dessous duquel il est peu de gens qui se tiennent. Tandis que, chez nous, il y a des gens bien et mal élevés, des hommes de bon et de mauvais ton , les Arabes, sous ce rapport, se ressemblent à peu près tous ; chacun d’eux lient son rang ; chacun conserve ce respect de soi-même qui est recommandé par le proverbe suivant :

Ne jouez pas avec les chiens, ils deviendraient vos cousins.

Ma telaabouch maa le kelab, issirou bena'in aam koum.

Cette dignité de manières n’est pas seulement extérieure ; elle provient d’une autre source encore que des préceptes dont ils sont imbus.

Quand vous voyez un Arabe de la plus basse classe, de la position la plus intime, se présenter avec assurance la tête haute et le regard fixé dans les yeux de celuiqu’il aborde, fûtil sultan, pacha, kalifa, soyez convaincu qu’il n'y a pas là seulement de la vanité personnelle; il y a surtout cette fierté légitime de l'homme qui croit en Dieu et qui le sait audessus de nous, à égale distance du puissant et du faible, regardant du même œil le cèdre et l’hysope.

Cette pensée n’est-ellc pas corroborée par le dicton suivant que vous trouvez à chaque instant dans la bouche des Arabes?

0 mon esclave, pourquoi crains-tu mon esclave?

Sa vie et la tienne ne sont-elles pas dans ma main ?

Ya aabdi aalach tekhaf menu aabdi ?

Aamrek ou aamrou p iddi ?

LE SAVOIR-VIVRE

Dans nos réunions les plus nombreuses, un Arabe isolé n’est jamais intimidé, jamais l’embarras ne lui fait commettre une gaucherie, jamais sa position de vaincu, de dépendant, ne le trouble ou ne l’humilie. Soumis et suppliant même, s’il le faut, un dédain dissimulé le vengera, et il se croira toujours supérieur à vous de toute la distance qui sépare le sectateur du Prophète de ce qu’il appelle l'adorateur du morceau de bois.

En dehors de cet orgueil du croyant, un autre sentiment éminemment philosophique et religieux l’anime encore.

Certes, l’Arabe ne méconnaît ni la splendeur de la richesse, ni la grandeur de la puissance, ni les agréments du luxe et du faste ; mais, en entrant dans nos palais, en contemplant les merveilles étalées à ses yeux, en paraissant devant ces hommes qu’entourent tous les prestiges, il se dit avec fierté : « Dieu, qui dispose de tout sur la terre, aussi bien que dans le ciel, pouvait tnc combler, moi, de toutes ces faveurs. J’aurais loué Dieu; je dois le louer encore, car ma part est la meilleure. Ils ont leur paradis sur cette terre, qui est une auberge où l’homme entre et d’où l'homme disparaît en quelques heures ; moi, le paradis m'attend après ma mort, et le paradis, c’est l’éternité. »

Malheureusement pour les Arabes, à cette croyance ferme, inébranlable, toujours présente à leur esprit, ne se joint pas une pensée de solidarité. Ils ont la foi, mais ils n’ont ni la charité, ni l’oubli des injures.

Ils sont partout, en haut comme en bas, profondément égoïstes, et cela, malgré leur souverain respect, leur vénération, j’ose le dire, pour la vieillesse et pour la famille ; car on sait que le fils ne doit ni s’asseoir, ni fumer, ni prendre la parole devant son père, pas plus que le frère cadet devant son frère aîné.

LA VIE ARA1IE

Deux causes ont produit cet égoïsme si fatal aux musulmans. La première est la conviction qu’être malheureux sur la terre, c’est être déshérité de Dieu ; c’est sinon avoir mérité son infortune, au moins être hors d'état d’en sortir par soi-même ou par ses semblables. Tous les efforts pour empêcher le bras du malheur de s’appesantir sur quelqu’un sont de vaincs tentatives, et une commisération trop vive ne peut être qu’une récrimination ridicule contre la volonté de Dieu.

J'ai connu un chef arabe qui regardait comme un présage de grand malheur la rencontre avec un estropié de naissance. « Si Dieu l'avait aiiué, disait-il, cela ne lui serait point arrivé ; » et il renirait cher, lui pour n’en plus sortir de la journée.

Ne te fais pas l’ami d’un borgne et ne mange jamais de ses provisions.

S’il y avait du bien en lui, Dieu ne lui aurait pas fait sauter l’œil.

La tesshhab el aauuer, ou la lakoul menti aaoumou.

Loukan fih khér, ma-tayyer-lou Rebbi aainou.

Voici encore un fait dont je puis garantir la vérité :

Un aghn, faisant sa visite obligée au bey de sa province, n'apprit sa destitution qu’en rencontrant son successeur, dont l’escorte, fort modeste et composée uniquement de ses serviteurs, se grossit immédiatement de tous les agents civils et militaires qui s'étaient mis en route avec le haut fonctionnaire en disgrâce. Celui-ci, sur le point de rester seul, ne put s’empêcher de leur reprocher ce manque de courtoisie, a Que veux-tu, lui dirent-ils, c’est Dieu qui a prononcé : lu as fini ton temps. Le chien va toujours li où il est sûr de trouver son pain. »

LE SAVOIR-VIVRE

La fréquentation dus gens heureux porte bonheur. Khellate el mesaaoudine tessaad.

L’anarchie est venue en aide à ce fatalisme; chacun était en danger, chacun dut songer à soi.

Cet état moral peut se représenlcr par un dicton trèsrépandu dans toutes les contrées où nous dominons ; ce n’est certes pas moi qui l’ai inventé.

La peste est arrivée dans le pays :

O mon Dieu, éloigne-la de ma tribu !

El hhabouba djat fel belad :

Ya Uebbi, baad-ha menu aaichi !

La peste est arrivée dans ta tribu :

O mon Dieu, éloigne-la de mon douar!

El hhabouba djat fi aarchek:

Ya Uebbi, baad-ha mena doua ri !

La peste est arrivée dans ton douar :

O mon Dieu, éloigne-la de ma tente !

El hhabouba djat fi douar ek :

Ya Uebbi, baad-ha menu kheimti !

La peste est arrivée dans ta tente :

O mon Dieu, éloigne-la de ma tète !

El hhabouba djat fi khéimtek:

Ya Rebbi baad-ha menu Rassi !

Voilà une confession naïve qui, s’il en était besoin, serait parfaitement complétée par les maximes suivantes :

ü toi qui t'occupes des misères des autres,

Et la misère, que lui feras tu?

Ya lahi be hhemm ennass,

Ou lihemmek, ki tuamel lou ?

Celui qui ne peut être utile, éloigne-le :

Dans ce monde il ne sert à rien,

Et dans l’autre il 11e sauve pas.

Li ma-infaa, ed-defaa ;

Fi hadi ma-infaa.

Ou fi lakhra ma ichefaa.

On a demandé : « Sais-tu quand finira le monde? »

On a répondu: « Oui, le jour où je mourrai. »

Galou : ouaktach tuufa ed-denya ?

Djaoubou : nhar li memoute ana.

Quant à l’oubli des injures, les sentences suivantes nous diront aussi ce qu'il faut en penser.

Mon bien pour ton bien :

Celui qui commence est le plus généreux.

Mon mal pour ton mal :

Celui qui commence est le plus injuste.

Kliéri be kliérek :

El badi akrem.

Chorri be chorrek :

El badi adlem.

Celui qui oublie le bien et le mal N’est pas un homme de race.

Li yennssa el khérnu echorr,

Machi hhorr.

Ce qui précède peut être nié, ou tout au moins discuté au nomdc la religion musulmane ; mais, les mœurs et les préjugés étant plus forts que les lois, c’est ainsi que cela se passe dans la pratique.

Voyons maintenant quels sont les usages auxquels il faut

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