‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 77 sur 157 · CHANT DES ARABES · texte numérisé non relu

CHANT DES ARABES

Ils »upplicnt l'émir Aubd-el-Kodcr do unir le» délivrer du chrétien

Héros renommé, terreur des infidèles,

Toi qui as soumis à tes lois,

Les plaines et les montagnes,

Les Arabes et les Kabyles ;

Toi qui détestes ceux qui mangent du cochon,

Et qui boivent du vin dans des verres,

Réveille-toi de ton sommeil.

Les vrais croyants sont dans la peine :

Reviens, pour bénir nos linceuls, üu prends les armes pour nous venger.

Ils sont chez nous les impurs qui triplent la Divinité Et se prosternent devant un morceau de bois ;

Le corbeau du malheur les avait annoncés;

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La terre en est couverte comme d'un habillement lugubre. Leur horrible tambour hurle dans nos campagnes.

Et l’oiseau des ténèbres lui répond en gémissant.

Allez, mes larmes, coulez ; nagez sur ma figure,

Notre pays n’est plus qu’un cimetière ;

Quand viendra donc pour lui le jour de la résurrection ?

Les temps sont bouleversés :

Plus de modestie, plus de politesse,

Beaucoup de médisance et de vanité ;

On est noyé dans le péché.

Le sage est devenu menteur,

L’argent est devenu cuivre,

Le léger nous paraît lourd.

Ces calamités, l’impie les apporta !

Les enfants mêmes en ont blanchi ;

De chagrin, leur corps s’est courbé comme un arc.

O mon Dieu ! maudis-le dans ce monde et dans l’autre.

C’est le peuple de la démolition :

On trahit, on inquiète les vivants ,

On plante la croix dans nos mosquées ;

Les morts tressaillent dans leur tombeaux.

On disperse les hommes de l’obéissance,

On humilie les musulmans.

Les juifs seuls sont glorifiés.

Qui l’aurait jamais cru ?

On les entend aujourd’hui murmurer contre nous des paroles; Seraient-ils, par hasard, devenus des Turcs?

Les réprouvés ont des flèches au bout de leurs fusils — baïonnettes ;

De loin, elles brillent avec éclat :

Chacun d’eux porte une bouteille, — gourde Un verre aussi, pour que le cochon puisse boire ;

Ils sont ferrés comme des chevaux.

Us sont bâtés comme des baudets ; — le sac.

Et, quand ils sont ivres, ils chargent sans souci.

Dans leur fureur, ils ont dit :

« Nous abaisserons les Arabes ;

Ils nous payeront des contributions ;

Nous en prélèverons sur les troupeaux, sur les récoltes, Sur les herbages, même sur les poules;

Ils nous appelleront monseigneur — sidi.

Et ils viendront nous baiser la main. »

Avons-nous assez bu dans la coupe amère du déshonneur?

Qui nous délivrera de nos suffocations ?

O gens de Dieu, venez à notre secours !

Chaque jour, on voit des musulmans Choisir l'enfer au lieu du paradis :

Les infâmes se font les gendarmes des chrétiens ;

Ils les aillent à piller leurs frères ;

Nos misères et nos pleurs les réjouissent ;

Le monde entier connaît leurs turpitudes ;

Le monde entier verra leur peu de jugement.

Les gendarmes des chrétiens : quand les tribus commencèrentà se soumettre, et que les Arabes consentirent à marcher dans nos rangs, la consternation fut grande chez ceux qui se disaient les purs, surtout chez les grands chefs nommés par l’émir Aabd-el-Kader. Ces derniers firent tous leurs efforts pour arrêter les défections ; voici un spécimen de leurs prédications fanatiques :

« Il n’y a pas d’action plus blâmable sur la terre que celle

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de servir les infidèles, comme il n’y a pas de plus mauvaise excuse aux yeux de Dieu que celle de la peur. Dans les circonstances où vous vous trouvez, elle est tout à Tait inadmissible, parce que c’est la fuite qui vous est prescrite, et que le pays des musulmans est assez vaste pour vous recevoir. Rappelez-vous que le monde, c'est la prison du croyant et le paradis de l'impie ; n'en demandez donc que ce qui convient au passage d’un simple voyageur, et n’allez pas, chaque jour, avilir votre religion en secouant le joug des lois divines et en vous rangeant sous le drapeau des chrétiens, etc., etc. » (1).

Oui, pervertis que vous êtes.

Les moines vous ont trompés :

Vous avez vendu vos âmes ;

Mais l’heure de l'infidèle passera,

Et les décrets s’accompliront.

Vos demeures seront habitées par les chiens,

Vos femmes et vos enfants iront pieds nus.

On vous saluera comme on salue des ânes ;

Vous compterez au nombre des maudits.

Quel bonheur peut-on trouver avec les rournis ?

Toujours en prison dans les villes,

L’air qu’ils respirent est impur ;

Ils n'ont ni chasses, ni parties de plaisir,

Et sur chaque dizaine d'hommes,

Il y a un homme pour les garder.

Ah ! traîtres, vous avez changé votre repos en deuil ;

Que direz- vous au jour du jugement?

(1) Circulaire du k.ilifa si Uhatned Be i Salem aux tribus de son gouvernement — 184t.

Si vous quittez les gens du crime,

Vos péchés vous seront pardonnés ;

Et nous redeviendrons frères comme par le passé ;

Si vous restez dans votre idolâtrie,

Le sorcier, lui-même, 11c pourra vous sauver.

Avec des balles chaudes, nous vous rassasierons,

Votre sang coulera comme des fleuves ;

Vous aurez beau vous déchirer les joues.

Nous vous ferons manger par les corbeaux.

Mais c’est assez supporter la honte, l.es tribulations, la défaite et le mépris.

Achetons une mort honorable,

En vendant nos vies au Tout-Puissant.

Oit sont les médecins qui guérissent les fractures ?

Où sont les maîtres de l'heure qui disposent d’une époque? Où sont les braves qui veulent une revanche ?

Où sont les ogres de la foi ?

Qu’ils viennent des quatre coins du monde ;

Il faut régler nos comptes, il faut exterminer les loups!

O notre sultan, ô notre maître !

O notre seigneur Aabd-el-Kader !

Accours avec tes cavaliers rouges,

Et donne aux croyants un rendez-vous.

De Tlemcen à Constantine,

De la mer jusqu'au Sahara,

Petits et grands, nous te suivrons.

Le pays est comme un tapis d'amadou,

Tu seras l’étincelle qui le mettra en feu.

Hàte-toi, nous t’attendons :

Nos feux pétilleront,

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Tous ensemble nous nous élancerons.

Les adorateurs des idoles, nous les chargerons,

Et, s’il plaît à Dieu, nous les chasserons.

Ils iront habiter leurs bateaux ;

Nos contrées respireront.

A l'époque où ce chant a paru, les hommes politiques et les hommes de religion faisaient croire au peuple arabe que, n'ayant point de terres cultivables dans notre pays, nous habitions des bateaux sur les mers et sur les fleuves. De là la pensée que, si nous avions tenté la conquête de l’Algérie, c'était pour apaiser une faim qui nous poursuivait sans relâche.

Oui, que le sabre et le couteau,

Coupent en morceaux les ennemis de notre foi :

Leurs cadavres pourriront sans sépulture.

Ce sera la difa des aigles et des vautours ;

Avec leurs têtes de chiens nous ferons des fêtes ;

Nos enfants s’en amuseront.

Le temps presse, brûlons le père et le fils,

Et que la mère, ses sœurs et ses filles,

Soient aussi brûlées dans l’enfer !

O mon Dieu ! vous dont la gloire est sans égale ;

O mon Dieu ! vous, le seul digne d’être loué ;

Multipliez les malédictions.

Brisez la fortune des infidèles ;

Semez la crainte dans leurs cœurs ;

Et faites-nous mourir bons musulmans.

O notre seigneur Mohhammed !

Vous qui savez faire réussir les vœux ;

Intercédez pour nous, préservez-nous de l’erreur,

Et délivrez-nous de la lèpre da chrétien.

Faites-lui boire le fiel dans une conpc épineuse.

Nous vous en prions par Aali, par Athmaun,

Par Abou-Boker, par Aoinar,

Par tous vos vaillants compagnons ;

N’ont-ils pas autrefois subjugué le monde ?

Quand on aura lu ce chant étrange, où respire le fanatisme le plus ardent, et qui a été composé, du reste, au plus fort de la guerre, on saura, à peu près, tout ce que les Arabes disent de nous dans leurs poésies populaires. J’en possède un grand nombre : on y trouve la même haine, les mêmes aspirations, les mêmes reproches formulés d'une manière presque identique. Si j’en ai le temps, je les publierai un jour.

Je reviens à mon sujet.

Le peuple mange avec les doigts : chez les gens aisés, on se sert de cuillers en bois ; nulle part on ne trouve de chaises, de nappes, d’assiettes, de fourchettes, du bouteilles et de verres. Que ferait-on sous la tente de tout ce mobilier fragile et compliqué ? Que deviendrait-il, surtout, pendant les changements do résidence, les déménagements qui ont toujours lieu à dos de mulet, d'ftne ou de chameau, et comment les remplacerait-on ? On sert le kesskessou dans un grand plat en bois nommé guessaa ; les autres mets dans de la poterie aussi grossière que solide ; et tout le monde boit à la ronde dans une écuelle en terre ou dans un vase en cuivre. Quand les Arabes assistent & nos repas, étonnés par le bruit de nos ustensiles de table pour ne voir, en définitive,

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paraître que des mets peu substantiels en comparaison des leurs, ils ne manquent jamais de dire en rentrant chez eux :

Chez les chrétiens, il y a beaucoup de cliquetis ;

Mais peu de chose à picoter — manger.

Aanil en-msxara tekerkib,

Ou kollet en-nekib.

Les Arabes nomades ne se servent pas de tables — mida. — Quand ils veulent manger, ils étendent tout simplement, dans le milieu de la tente, un tapis souple en peau tannée. Ce tapis ne doit être employé à aucun autre usage ; il est plié soigneusement et enfermé dans un lieu où il ne soit exposé à aucun contact impur. Il a porté la nourriture que Dieu envoie, il a réuni autour de lui, dans une communion fraternelle, plusieurs fidèles que les hasards de la vie nomade vont disperser demain peut-être aux quatre coins de l’horizon ; le même plat a servi à tous, que le tapis soit donc sacré comme le pain, père de la vie.

Le pain ne doit jamais tomber à terre. Quand un Arabe en trouve un morceau perdu, il le ramasse religieusement, le baise, le mange ou le fait manger. Les restes de la table doivent être distribués aux pauvres, et les miettes recueillies avec soin. Il vaut mieux les donner aux animaux que de les laisser traîner à terre. On jure par le pain :

Par la bénédiction du pain.

Berkele en-naama.

Ce respect du pain s'étend jusqu'à ne jamais se servir d’un couteau pour le toucher, ce serait lui faire violence. La nourriture donnée par Dieu et bénie en son nom avant le

repas, ne doit pas être souillée par le voisinage même d’un instrument pareil. La table est vénérable et sacrée ; rien de profane n’y peut être admis. C'est à ce point que, si l’on voit quelques grains de blé par terre, on doit ôter sa chaussure pour aller les ramasser.

Les Arabes du peuple ne font usage ni de vin, ni de boissons fermentées, et, quant aux chefs, aux tolbas, aux cavaliers du Makhzenn, qu’on aurait pu voir buvant des liqueurs fortes, ils sont, je l'ai déjà dit et je le répète, complètement déconsidérés aux yeux des populations.

Si les Arabes ne boivent pas de vin, bien qu’avant la venue du Prophète, leurs aïeux l’aient glorifié daus toutes leurs poésies, ils sont, en échange, très-difficiles sur le choix de l’eau qui, avec le laitage, doit être leur unique boisson. Telle source dont ils auront éprouvé la saveur particulière et les propriétés salubres sera leur chàteau-inargaux, telle autre leur clos-vougeot, etc., etc. Ils ne négligeront rien pour s’en procurer. En un mot, ils savent déguster l'eau avec une délicatesse de goût comparable à celle qu'emploient pour les vins les courtiers les plus renommés de nos pays vignobles. Et non-seulement, quand ils peuvent la trouver, ils veulent l’eau bonne et saine pour eux et leur famille, mais ils la recherchent encore pour leurs animaux.

Dans nos expéditions, j'ai vu souvent, après du longues journées de marche, par des chaleurs intolérables, par un vent du sud qui nous soufflait le sable et la poussière au visage, quand, cavaliers et fantassins, tous haletants, inertes, épuisés, nous nous laissions aller, affaissés, à un repos fatigant encore et parfois troublé par des alertes que nous causait l'ennemi rôdant et tournoyant aux environs, j’ai vu, disje, des Arabes qui marchaient avec nous, se rendre à une lieue du bivac pour faire boire leurs chevaux à une source

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pure qui leur était connue. Ils aimaient mieux risquer ainsi leur vie que d’avoir la douleur d’abreuver leurs chevaux dans les ruisseaux peu abondants du camp, ruisseaux dont le piétinement des hommes et des bétes de somme avait souvent fait autant d'infects cloaques.

Les Arabes du désert disent :

La meilleure nourriture est l’orge ;

La meilleure chair, celle du chameau,

Et la meilleure eau, l’eau du ciel — des mares.

Klnar el makela . chaaïr ;

Kliiar el Ihhamm, Ihhamm el baaïr,

Ou khïat' el ma, le ghedir.

Peu de personnes, je crois, seront de leur avis.

Un trouve aussi dans les conversations du Prophète:

Il y a trois choses dans le monde qui font le bonheur des croyants :

La beauté, la verdure.

Et le bien qui court — l’eau.

Zine ou le khadouri.

On le mal djari.

C’est-à-dire les rivières, les sources et les ruisseaux; l’eau enfin, si précieuse dans les pays arides, parce qu’elle y assure et conserve la vie.

L’eau répandue sur la table, par hasard, est un bon présage. Ainsi du café, du lait et de l'huile ; ce sont les biens de Dieu, il nous les a donnés; qu’ils se répandent, il les remplacera.

L’eau sort du paradis : elle est la source et le symbole du bonheur.

Ce serait le plus énorme de tous les péchés que de croîs

ru

cher dessus, comme, (lu reste, sur tout ce qui vient de Dieu, sur l'homme, sur les fleurs, sur le feu, même sur les animaux.

Tels sont donc aujourd’hui le respect et la prédilection que les Arabes ont pour l’eau, quand cependant, s’il faut en croire ces vers charmants d’un poète de leur nation , ils ont autrefois beaucoup aimé le vin :

Chez nous, on aime à boire, au milieu des roses,

La liqueur couleur de rose ;

lit nos vins, que l’on peut comparer î> des perles enchâssées dans de l’or,

Auront toujours la vertu de rapprocher les rangs les plus éloignés.

Et de faire épanouir les visages les plus sombres.

Je ne quitterai pas l'eau sans dire que les Arabes en voyage ne lioivent jamais d’eau que la marche a battue et que le soleil a chauffée dans les outres, avant de lui avoir ait prendre l’air un instant. Il disent :

Bois à la bouche de la vipère ;

Mais ne bois jamais à la bouche de la peau de bouc.

Echrob menu foum lefaa;

Ou la techrob menu foum el guerba.

Pour mettre l’eau en contact avec l’air, on boit à la régalade.

F. es Arabes estiment très-peu ceux qui mangent d'une manière déréglée ; quand, par sa faute, un homme est affligé d’un excès d'embonpoint, ils ajoutent d'ordinaire â son nom le sobriquet ironique de :

Flou kerch — le père du ventre.

Du temps des Turcs, on fit un jour cadeau, dans la pro-

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vince d'Oran, h lin ho y qui était obèse, d*une selle splendide dont les étriers étaient en or massif et dont tous les acces^ soires étaient délicieusement brodés. Il voulut l’essayer surle-champ ; il fil seller un cheval, l’enfourcha ; mais il mit aussitôt pied à terre, en faisant connaître d’un ton dédaigneux qu'il la trouvait trop étroite. Les chefs arabes qui la lui avaient apportée, profondément blessés de ce manque de savoir-vivre, lui dirent alors sèchement : » Ce n'est pas la selle qui est trop étroite, c'est ton ventre qui est trop gros. » Puis ils se retirèrent immédiatement dans leurs tribus. Le gouvernement eut tontes les peines du monde à calmer leur irritation qui se traduisit par «les mouvements insurrectionnels.

Aaïeha prétend que le Prophète voulant acheter un esclave lui lit offrir des dattes. Le pauvre diable en mangea tant et avec une avidité telle, que l'envoyé de Dieu, grand partisan, comme on le sait, de la sobriété, le renvoya en s’écriant :

— Trop manger nuit.

La modération dans le boire et le manger est donc en grand honneur parmi les Arabes; on trouve cependant chez eux des individus qui se font une réputation de gros mangeurs. Leur souvenir est devenu légendaire ; mais les gens expérimentés ne les citent que pour inspirer le dégoût de l’intempérance qui, d’après eux, diminue toujours la vigueur et les qualités d’un guerrier.

Jl ne manque pas, je le sais, de gens qui prétendent qu’autant les Arabes paraissent sobres et modérés, dans la pratique habituelle de la vie, autant ils se montrent voraces quand ils trouvent occasion de satisfaire leur appétit sans qu’il leur en coûte rien. Il y a du vrai dans cette assertion. N’allez pas cependant en conclure que, s’ils le pouvaient, chaque jour, ils commettraient des excès de nourriture, vous

seriez dans l’erreur. Au bout de peu de temps, ils retourneraient avec un grand plaisir à leur modeste kesskessou. Voulant en avoir le coeur net, j'ai, moi-même, fait plusieurs fois cette expérience, et toujours j’ai obtenu la preuve de ce que j’avance. La plus décisive dont j'aie souvenance est celle-ci :

En 1838, pendant que j’étais consul de France à Mascara, on amena un jour chez moi un Arabe de la tribu des II lui chem qui, à la chasse, avait eu la main gauche presque emportée par son fusil dont le canon venait d’éclater. Il était de noble origine, on le disait même parent de l'émir Aabd-el- Kader. Nous lui donnâmes tous les soins imaginables ; mais la blessure était tellement grave, que M. le docteur Warnier, médecin militaire distingué, alors attaché au consulat, fut obligé, pour le sauver, de lui séparer la main en deux parties par l’amputation complète de l’annulaire et du petit doigt. Avec la résignation qui caractérise sa race, le Uhachemi supporta sans sourciller eette douloureuse opération qui, du reste, réussit admirablement Nous le gardâmes chez nous, c'était le moyen de lui épargner des allées et des venues pour les pansements ultérieurs. Les voitures étant complètement inconnues dans sou pays, il aurait été obligé d’entreprendre ces déplacements à cheval ou à dos de mulet, ce qui l’aurait fait horriblement souffrir.

Nous lui offrîmes notre table ; il accepta. Ce que cet homme mangea, pendant les premiers jours, est incroyable; tout ce qu’on nous servait disparaissait avec une célérité qui nous donnait à réfléchir fortement, je l'avenc, sur cette sobriété si vantée des Arabes, et nous commencions à en douter beaucoup, quand, un matin, se trouvant en pleine convalescence, nous le vîmes entrer dans notre appartement, oit il nous tint ce langage :

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— Mes frères ne m’auraient pas soigné mieux que \ous; j’étais dans l'étroit — dans l’embarras, — et, avec l’aide de Dieu, vous m’en avez lia'. Depuis que je suis votre hôte, j’ai mangé de votre bien et vous ne me l'avez certes pas ménagé. Que Dieu vous le remplace et vous couvre de sa protertion ! Aujourd’hui, je sens qu’il m’est impossible de continuer une pareille existence ; la vie, pour nous, doit être rude ; je crains de m’habituer au bien-être et k la mollesse ; ne m’eu veuillez pas, permettez-moi de rentrer dans ma tribu et recevez mes adieux.

Notre Arabe était eu bonne voie de guérison ; le docteur lui donna son exéat. Nous le revîmes de loin en loin; jamais il n’accepta plus noire dîner, qui, modeste en réalité, lui avait toujours paru un repas somptueux.

Mais il est temps de terminer : je le ferai en citant encore quelques préférences et quelques préjugés arabes au sujet de la nourriture. Chacun en croira ce qu’il voudra.

Le Prophète préférait la viande à toute chose; suivant lui, elle augmente la finesse de l’ouïe. Toutefois, il recommandait souvent d’bonorer le pain, et il disait qu’on l’honorail en le mangeant tout sec.

Mohhammed aimait aussi la courge qui a la vertu de rendre la force à une âme attristée, tout en donnant de la consistance au foie, eu même temps quelle raffermit le cerveau. I) ne détestait pas non plus les lentilles, parce que, disait-il, elles ont le pouvoir de disposer le cœur à l'attendrissement et les yeux aux larmes.

Benn Sahel prétendait que le riz prolongeait les jours des hommes. II est certain que les Indiens qui ne mangent que du riz ont toujours des rêves agréables, et qu’ils vivent assez longtemps.

Benn Munnssour a dit : « Celui qui s’abstient de manger

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