‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 79 sur 157 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

HOSPITALITÉ

Mahomet en fait un dogme.— Hospitalité publique, religieuse et privée. — Le Senndouk, bahut des Arabes. — Les Arabes étant des conteurs charmants. — La (îhoinza, clignement imperceptible de l’œil. — Cassez la glace, vous trouverez l’hypocrisie. — La tente de campagne. — Guitoune. — L’n invité de Dieu. — Les pantalons et les sous-pieds. — Si . vous ne voyez pas la femme, elle vous verra. — Défauts qu’il faut éviter it table. — Principes pour les invitations.

— Régies à observer avec les invités. — Départ de l’hôte.

— Grâces accordées par Dieu à celui qui est hospitalier. — La légende des sept cœurs. — Hospitalité de la mer.

L'hospitalité est l’un des caractères dominants des races sémitiques. Quelque loin qu’on remonte dans l'histoire de l'Orient, on retrouve partout cette vertu en honneur. Si nous ouvrons le plus ancien des livres, la Genèse, nous voyons Loth s'agenouiller devant les anges qui ont revêtu la forme humaine, et les supplier de s’arrêter chez lui afin qu’il puisse leur laver les pieds et leur offrir la nourriture dont ils paraissaient avoir besoin ; nous voyons Sarah préparer de

ses mains le repas des hôtes d' Abraham, et Kéhecea courir à la source voisine pour en rapporter l’eau nécessaire aux invités de Dieu, aux hôtes.

Lorsqu’on rencontre ainsi les mêmes mœurs répandues depuis les premiers Ages du monde sur une immense étendue de pays, on serait saisi d’un profond étonnement, et tout naturellement porté à se demander comment elles ont pu se perpétuer jusqu’à nos jours à travers les générations, si Ion n'arrivait bientôt à comprendre que l’hospitalité est pour les Orientaux la condition essentielle de leur existence. En effet, au milieu de leur vie nomade, de ce va-et-vient perpétuel de gens vivant sous la tente, loin des villes et de leurs ressources, pour arriver à établir des relations poli-

tiques ou commerciales, pour entretenir des rapports utiles soit avec la famille, soit avec la tribu , il fallait évidemment inventer tin lien qui, sur des espaces immenses, rendit possibles les voyages et les déplacements. De là, ce terrain neutre accepté par tout, que l’on appelle l’hospitalité et sur lequel l’homme isolé peut trouver, momentanément du moins, protection, sécurité et bien-être, à la condition de rendre le lendemain le service qu'il aura reçu la veille. Il y a donc, au fond de ce qui excite nos sympathies et notre admiration, un calcul intelligent, un sentiment très-prononcé d'intérêt personnel que sut développer encore, avec une extrême habileté, l’homme étonnant qui devait porter si haut et si loin la renommée du nom arabe. Molihammed avait beaucoup voyagé, il avait connu la séparation, l’rxil, tes diflicultés de la vie nomade ; mieux que tout autre, il devait doue comprendre l'utilité de créer, entre les peuples qui commençaient à se ranger sous sa loi, une sorte de garantie personnelle ; aussi s'empressa-t-il de donner une consécration divine à des principes suivis avaut lui, mais variables,

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et qu'il üxa. Le Prophète musulman, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’aulrcs, ne fut point un novateur, ce fut un réformateur de génie : au lieu de heurter les idées reçues, il s’appuya au contraire sur elles, pour les modifier dans un sens meilleur. D'une qualité, il lit un dogme ; l'hospitalité devint, entre scs mains, une condition essentielle de salut dans ce monde et dans l’autre. Il alla plus loin, et, si le Koran, qui est, d'après les Arabes, la parole même de Dieu, impose d’une manière formelle ce devoir sacré comme preuve d'union et de fraternité, comme moyen de rapprochement entre étrangers, souvent môme entre ennemis, les conversations de Motihammed — Haditesid-na Mohhammed — recueillies avec soin, contiennent eu outre de fréquentes leçons sur la manière de l’accomplir avec dignité, avec sympathie, sur les traitements affectueux que se doivent réciproquement les hôtes. A ce point de vue, l’envoyé de Dieu, — tassa ul Allah, — déjà législateur civil, politique et religieux, déjà promoteur de l’unité nationale, serait encore l’auteur du droit des gens chez les musulmans, le codificateur des relations individuelles, le père île l'étiquette arabe, et de ce que j'appellerais l’urbanité, si l’étymologie de ce mot permettait de l'appliquer à un peuple vivant sous la tente, et dont les grands seigneurs, les meilleurs gentilshommes dédaignent volontiers les habitants des villes.

Ce qu’ou sait d’ailleurs des eours brillantes de Damas, de Bagdad, de Tlemcen, du Maroc, de Cordoue et de Grenade, prouve que les kalifes ont été les diguos successeurs de Mohhammed, comme le peu de temps éeoulé entre l'apparition de celui-ci cl l’époque où ces cours curent le plus d'éclat, démontre aussi que c'est au Prophète seul qu’appartient l'honneur d'avoir posé les règles de l'hospitalité arabe, telle qu’eile est pratiquée maintenant, et, c’est là le point

capital, île l’avoir tellement liée à la religion, qu'elle ne s'en distingue plus en aucune manière.

Les considérations qui précèdent n’étaient pas, je crois, inutiles pour expliquer comment je vais être amené à ne pas séparer des choses qui, s’il s'agissait d’un autre peuple, sembleraient tout à fait sans rapport ; c'est-à-dire l'hospitalité, devoir de religion, la bienfaisance, devoir aussi d'ordre religieux, mais dont l’accomplissement se manifeste par des institutions politiques et administratives, et enfin l’étiquette générale et la politesse privée.

Si donc, dans cette étnde, je mets souvent en scène et quelquefois ensemble les sultans, les grands seigneurs, les saints et les hommes du peuple; si je passe brusquement du palais ou de la mosquée aux simples détails d'un repas, si je tente de montrer la relation qui peut exister entre un mets de table et un verset du Koran, qu’on ne me blâme pas, j'y suis entraîné par la force des choses. Au contraire de nous autres chrétiens, les Arabes disent : Bessemellah, au nom de Dieu, avec autant de solennité quand ils égorgent un mouton pour le manger, que lorsqu’ils tirent le sabre pour défendre leur pays et leur religion. A l'acte le plus insignifiant eu apparence préside toujours la préoccupation du salut éternel, au moins tel qu’ils l'entendent. Que voulc/.vous! ce qui serait pour nous une banale formule, est pour eux un article de foi. Le Prophète a dit :

« Ce qui constitue la foi, c’est l’exercice constant de l’hospitalité, et là stricte observation de rendre le salut à celui qui vous l’a adressé. »

Et il a ajouté :

« Le meilleur pèlerinage, celui dont on peut espérer le plus de fruit, consiste à donner à manger, ainsi qu'à j»ar—

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1er toujours »cc bonté. Les anges ne hantent pas la demeure de ceux qui n’admettent pas les hôtes. »

Ceci posé, je vais pénétrer plus avant que par le passé dans l'examen de l’une des qualités éminemment saillantes du peuple arabe et réunir en un corps de doctrine des notions jusqu'ici éparses, multiples, incomplètes. Le lecteur prononcera celte fois et dira si je suis parvenu à répandre de la clarté sur un sujet déjà proverbial, j’en conviens, cependant dépourvu de cette union, de cette harmonie qui peuvent en faciliter l’intelligence. Üaus tous les cas, qu’on se rassure, je me garderai d’entreprendre un traité de théologie musulmane. Le peuple dont je vais m’occuper a ce bonheur d’étre pour nous assez nouveau, et l’on peut, en parlant de lui, devenir peut-être intéressant, tout en restant sérieux, romanesque même, sans cesser d’être vrai.

Les Arabes reconnaissent trois espèces d’hospitalité :

1° L’hospitalité publique : Elle est donnée par le gouvernement. C’est lui qui reçoit les hôtes et cela se passe & peu près comme partout. On les loge, on les nourrit, on les défraye, on pourvoit enfin à tous les besoins, avec plus ou moins de générosité, avec plus ou moins de luxe et d’éclat, suivant le caractère du souverain, l’importance des visiteurs, la richesse de la nation.

2° L'hospitalité religieuse : Si le voyageur en danger, l'homme qui a perdu sa route, le pauvre qui a faim, n’ont rien à attendre des agents du pouvoir, ils sont encore secourus d’une manière efficace au nom de Dieu. Alors, ce sont les znouyas qui se chargent de ce soin. Voyons donc ce que c’est que la zaouya. C’est à la fois une mosquée, un tombeau, un séminaire, une école primaire et secondaire, une école supérieure et une hôtellerie gratuite.

3° Et enfin l’hospitalité privée : Nous no s étendrons da-

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