‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 81 sur 157 · I. A VIE ARABE · texte numérisé non relu

I. A VIE ARABE

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Est-cc abuser des ressemblances? Ce meuble unique chez l’Arabe, jamais fixé au sol, ce meuble unique chez l’ancien colon, pas encore propriétaire, m’a paru bon à considérer. U est, chez nous, le commencement de la prise de possession du sol, il est chez eux, peuples nomades, l’éternelle expression de la vie errante.

11 n'y a donc pas, dans ce qu’on voit sous la tente, matière à grande observation : heureusement pour les curieux, la honte s’attache aux habitudes casanières. Quand le temps le permet, un Arabe ne passe jamais la journée chez lui, il serait montré au doigt. Après avoir accompli les devoirs qui leur sont imposés par la religion, par l’état du pays, ou par la surveillance de leurs terres ou de leurs troupeaux, les hommes se réunissent loin des femmes, en dehors du douar, et, là, assis à la manière orientale, protégés contre l'humidité par leurs épais bernouss, ils s’égarent à plaisir dans de longues causeries. La parole est au plus âgé, au plus brave, au plus expérimenté : les jeunes gens savent écouler, ils parleront plus tard, leur barbe ne prendra que trop vite la couleur poivre et sel — grise. — Les sujets sont variés parce qu’ils sont féconds. On passe en revue la religion, la guerre, le roumi — chrétien, — l’amour, les chevaux, les armes et la chasse, matières toujours commentées, toujours inépuisables. Ainsi se propagent les traditions des aïeux, ainsi se préparent les thèmes tout faits, les réponses aux qucslionsde tout genre, les solutions pratiques pour les cas de la vie ordinaire, et la vie ordinaire est hérissée de difficultés telles, que l’expérience de chacun n’y saurait suffire si elle ne s’étayait de l’expérience de ceux qui ont précédé. Il faut qu’ils tirent tout d’eux-mèmes, leur défense et leur sécurité. C'est aussi par celte méthode et cette discipline de l'intelligence qu'ils s’assouplissent, s’instruisent, et finissent par acquérir

une grande habitude de la parole. Ne vous laissez pas cependant séduire par leur façon de parler ; pleine de souplesse et de grâce, elle manque, le plus souvent, de sincérité. Forcés, dès leur plus jeune âge, de lutter avec des périls toujours renaissants, de débattre eux-mêmes leurs intérêts, de s’ingénier enfin, rien que pour vivre, ils ont tous, depuis le chef le plus élevé, jusqu'au dernier berger, une finesse et une habitude de s’exprimer telles, qu’eux-mêmes ont dû le constater. Ils disent :

L'Arabe, tuc-le avant qu’il ait parlé.

El Aarbi ketelou kebel ma ilkellem.

Parce que, si tu le laisses parler, quel que soit son crime, il parlera si bien, que tu ne pourras plus le punir.

Conteurs charmants comme des poctes, conteurs discrets comme des diplomates, les Arabes, en général, ne savent ni lire ni écrire, et pourtant vous les trouverez parfaitement au courant des affaires de leur pays. Leur maintien sera toujours grave: ils comprennent que la prudence leur est commandée par leur état politique, par les dangers qu’ils courent réellement, par ceux auxquels leur rancune ne les dispose que trop à croire. Ils sentent, dans un pays livré à l’arbitraire ou soumis à la domination étrangère, la nécessité de ne rien donner au hasard. Entre eux, devant un chrétien surtout, ils se comprennent sans parler : chrétien ou musulman, son ennemi, c’est son maître ; mais, quand rien ne gêne l’expansion, entre compagnons de plaisirs ou de méfaits, on se dédommage de la contrainte, on est d'une gaieté bruyante. Elle doit durer si peu ! On ment, on inédit, on se moque. Le Koran a permis, assure-t-on, de mentir pour sauver sa tête ; seulement, on use de la permission connue si l'on était tou-

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jours en danger de mort. Aussi, quand un Arabe traitant avec un chrétien, lui dit d’un air de bonhomie :

O monseigneur ! tu peux avoir confiance en moi, le mensonge est un péché dans ma religion.

Ya sidi ! amenn fiya, el kedeb hharam fi dini.

J’engage le chrétien à redoubler d'attention, s’il ne veut pas être trompé.

Il est juste de se défier encore, en affaires, de ce dicton très-répandu :

Un seul Dieu, une seule parole. ,

Rebbi ouahhéd, kelma ouahliéda.

On vous le glissera à chaque instant dans la conversation ; n’en prenez pas moins vos précautions.

Médisant: il faut bien reprendre un peu de ce qu’on a donné en compliments, en protestations d’amitié et de dévouement.

Cela rafraîchit le cœur.

lberred el galb.

Moqueur: craignez les mots à double sens. La langue arabe en est très-riche, et, si vous n’en comprenez pas la malice, on vous les prodiguera avec tant de finesse et d’esprit, qu’on vous couvrira de ridicule aux yeux des assistants, parce qu'il vous arrivera souvent de prendre une raillerie pour une louange, une injure même pour une gracieuseté.

De même, soyez très-méfiant, lorsque vous verrez votre interlocuteur relever son hliaïk, et s’en couvrir entièrement la bouche, quelquefois le nez. Les Arabes croient, en agissant ainsi, se rendre complètement impénétrables. L’expression involontaire de la bouche passe chez eux pour trahir

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mieux que les yeux, cependant appelés chez nous le miroir de l’âme, les impressions les plus profondes. La parole peut s'animer, la physionomie doit toujours rester muette.

Tenez-vous également sur vos gardes si, causant avec un marabout, un taleb, un Arabe quelconque, vous l’apercevez, pendant que vous lui parlez, tournant et retournant entre ses doigts les grains de son chapelet : c’est un fanatique. Le brave homme ne répète pas des prières en retard, non ; il prie tout simplement Dieu de lui pardonner le péché qu’il commet en s’entretenant avec un chrétien, et d’éloigner de lui les démons qu’il sait, de source certaine, accompagner toujours un infidèle. Tircz-en le meilleur parti possible en fermant les yeux sur scs grimaces.

Que voulez-vous ! jusqu’à la fin des siècles, le musulman dira toujours, en parlant du chrétien :

C’est mon frère par la terre,

Et mou ennemi par la religion.

Khouya menn et-tine,

Ou aadouya menn ed-dine.

Si l’Arabe, de nation à nation, ne peut avoir d’amitié pour nous, il est pourtant juste de dire que, d’Arabe à Français, les guerres d’Afrique ont suscité des actes mutuels de dévouement et d’attachement dont je donne avec plaisir ici un exemple qui m’est personnel.

En revenant de Taguedempt, en 1841, et après avoir dépassé Mascara, l’armée devait camper à El Bordj. En ma qualité de directeur des affaires arabes, j’étais tout naturel; lement en avant du corps expéditionnaire, chargé de reconnaître où l’on pourrait trouver pour la nuitée du bois, de la paille et de l’eau. Mes renseignements pris, suivi d'un seul Arabe que j’avais choisi pour m’accompagner, je me dé-

cidai à aller faire boire mon clieval, qui en avait grand besoin, à une source d’eau très-pure placée à une demi-lieue environ du bivac où nous devions passer la nuit.

La source était au fond d’un ravin couronné par des murailles escarpées, un sentier de chèvres montant et descendant y conduisait. Des broussailles suspendues aux parois de la montagne et dégringolant entre les roches croissaient et reluisaient au soleil. C’était un paysage fort curieux; mais je n’étais pas venu pour cela. Je débride mon cheval et le vois plonger avec délices ses naseaux dans celte eau transparente, quand tout à coup, une balle arrive, puis une autre, puis une troisième qui fait jaillir l'eau autour de moi ; enfin elles se mettent à pleuvoir, en même temps qu’un ouragan de cris et d’injures, M’adresse du chrétien, part d’en haut, d’un groupe d’éclaireurs ennemis dont j’aperçois seulement alors les têtes, au-dessus du versant opposé. S'en aller, et vivement, il n’y avait que ce parti à prendre ; mais c’était là le difficile. J’essaye de brider mon cheval, j’ai toutes les peines du monde à lui placer le mors dans la bouche, et, comme toujours, pour vouloir aller trop vite, je vais trop lentement; la position devenait critique. Mon Arabe, alors, avec la merveilleuse aptitude qu’ils ont tous pour faire obéir les animaux, passe la bride, me lient l’étrier, et tous d’eux, d’un temps de galop, nous nous mettons hors de la portée de l’ennemi qui commençait à descendre. Une fois en sûreté, il s’arrête et me regarde en riant : « Me reconnais-tu? — Non, lui dis-je. — Eh bien, je suis le frère de cet homme que tu as sauvéàOran, il y a deux ans, et qui allait être passé par les armes. Nous sommes quittes, adieu, commanndar — commandant! » El il s’éloigna pour rejoindre les siens. Je me rappelai alors celte histoire. Elle était très-simple. Mon Arabe appartenait à la tribu des Douérs, dont une partie était

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encore dans les rangs ennemis, et son frère, qui venait le voir, arrêté un jour comme espion, allait être fusillé, quand j’eus la bonne fortune de le sauver en prouvant sou innocence.

Surveillez surtout la ghomza. La ghomza est un clignement presque imperceptible de la paupière inférieure, au moyen duquel deux individus peuvent s’entendre pour railler, tromper ou trahir. En pays arabe, plus d’une vie a été tranchée sur un arrêt de la ghomza. On dit à ce sujet:

L’intelligent comprend au coup d’œil,

Et l’ignorant ne comprend qu’au coup de poing.

El fahirn bel ghomza,

Ou le djahel be debeza.

Quand vous traitez avec un Arabe, ne vous montrez jamais trop pressé d’en finir. Parlez peu, et, si vous le pouvez, restez impénétrable. C’est le moyen de réussir. Autrement, il vous tiendrait en suspicion, serait heureux de vous avoir deviné, mettrait vos impatiences sur le compte de votre ignorance des choses de Dieu, n’en irait que plus lentement, ne fût-ce que pour vous contrarier, et, le dogme de la fatalité aidapt, vous risqueriez fort d’en être pour vos frais d’élo- , quence. Écoutez-le, il va se peindre lui-même :

Je marche, je marche encore,

Et, quand je suis fatigué, je me repose ;

L’écrit de Dieu m’arrivera,

Quand bien même je le fuirais avec des ailes.

Netemcha, netemcha.

Ou ila aaït nesterahh.

El mektoub aaliya,

Oua loukane nelair bel djennahh.

Le mieux est donc, si vous voulez atteindre le but que vous vous proposez, de prouver doucement et habilement à votre homme que votre intérêt est tout k fait d’accord avec le sien.

Devant les Arabes, ayez toujours de la tenue, ils vous observent. Ne criez pas, ne jurez pas, ne mettez pas la conversation sur les femmes, ni sur un sujet licencieux, et, pardessus tout, ne dites ni ne faites rien contre les lois les plus strictes de la pudeur et de la bienséance. En vous conduisant autrement, vous leur prêteriez le flanc; car, ainsi que je l’ai dit plus haut, trouvant naturellement parfaites les règles de la société musulmane, ils ne sont que trop disposés à se montrer impitoyables envers tous ceux qui n’en connaissent pas ou qui n’en suivent pas les usages. Dans la pratique, au fond, ils ne valent certes pas mieux que les autres peuples; cependant, on ne peut leur refuser de posséder, à un trèshaut degré, le respect de la forme extérieure, quelque gênante qu’elle puisse être. Ce sont les pharisiens de l’islamisme. On les entend souvent dire :

— L’écriture, la parole et le discours doivent toujours être habillés avec décence.

L’axiome est beau, mais, pour mon compte, je leur en sais d'autant moins gré que leur morale s’arrête généralement k la superficie ; leur conduite ne répond pas toujours à leur langage. Les proverbes sont la sagesse des nations et l’indice de leur caractère. Les Arabes se connaissent bien, si j’en juge par celui-ci :

Pèche dix fois devant Dieu,

Plutôt qu’une seule fois devant l’esclave.

Aachera thhate rebbi,

Ou la ouahhéda thhate el aabd.

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Somme toute, l’Arabe est très-fier de scs mœurs et de ses usages ; il lui arrive, au surplus, de ce côté, ce qui arrive à beaucoup d’autres peuples ; ne le froissez donc pas sans nécessité. Il croit que ce qu'il a vaut mieux que ce que les autres ont, et que ce qu’il fait vaut mieux que ce que les autres font. Il exprime môme ingénument sa pensée dans le dicton suivant :

La cuisine des juifs,

Le lit des chrétiens,

Et la société des musulmans.

Makelet el ïhyoude,

Ferache en-nessara,

Ou djemaat el messelmine.

Puisque les Arabes citent avec tant d’éloges la cuisine des juifs, c'est peut-être ici le lieu d’en dire un mot. Eh bien; elle est vraiment propre, appétissante et très-recherchée par les musulmans, qui, trouvant, à peu de chose près, chez ces gens-là, les mêmes mets que chez eux, et surtout la même manière de tuer les animaux destinés à la consommation, n’éprouvent aucune répugnance à s’en nourrir. Tout le monde sait que les israélites attachent à la qualité de la viande une importance telle, qu’ils donnent à un rabbin la mission d'en constater la salubrité. Ce rabbin, partant du principe que l’écoulement du sang purifie la victime, repousse impitoyablement tous les animaux morts de maladie, suffoqués ou assommés, et il égorge lui-même ceux qui réunissent les conditions voulues par la loi, en leur coupant la trachée artère avec un couteau dont la lame, probablement dans une pensée d’humanité, doit être aussi unie qu'un cheveu, aussi tranchante qu’un rasoir.

Maintenant, si nous goûtons volontiers à la cuisine des

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juifs, nous payent-ils de réciprocité? Non. Pour rien au monde, ceux qui suivent fidèlement leur religion, et ils sont nombreux en Orient, ne voudraient toucher aux aliments préparés par un Arabe ou par un chrétien. Employer les ustensiles dont nous nous sommes servis suffit déjà, le croirait-on, pour constituer à leurs yeux un énorme péché. Cela vient peut-être de ce qu’il leur est formellement interdit d’assaisonner aucune espèce de viande, soit avec de la graisse de porc, soit même avec du beurre, et que nos récipients ont pu en conserver l’odeur. Est-ce là une prescription hygiénique dont la sagesse leur a été démontrée depuis les temps les plus anciens? Je l’ignore, mais ce qu’il y a de certain, c’est que les israélites considèrent le beurre et la viande comme tellement antipathiques l’un à l'autre, que, chez eux, personne n'oserait jamais manger du beurre que six heures au moins après avoir mangé de la viande.

Le peuple juif a, contre la table des chrétiens, bien d’autres préventions encore ; ainsi, il ne veut pas boire de leur vin, parce que, dit-il, Jésus-Christ a prêché que c’était son sang; il repousse leur fromage comme pouvant avoir été préparé dans des vases imprégnés de graisse de porc, et leur eau-de-vie lui est également odieuse, parce que, le plus souvent, elle est faite avec du vin. Il prépare la sienne — mhhaya — avec des figues, des raisins secs ou des dattes, et il l’aime beaucoup, car il en boit même en mangeant.

Mais la règle la plus sévère et la plus gênante, suivant moi, que Moïse ait imposée aux israélites, c'est la suivante : depuis le vendredi soir, après le coucher du soleil, jusqu’au lendemain, quand l'obscurité ne permet plus de reconnaître les figures, la loi leur défend d’allumer du feu, fut-ce même pour faire cuire leurs aliments. Pourquoi? Sans doute, parce que, le samedi — sebt — étant le septième jour de la semaine

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consacré par Dieu au repos, on ne doit, ce jour-là, ni. vendre ni acheter, ni parler d’affaires commerciales, ni se livrer enfin à aucune espèce de travail manuel. Aller de la maison à la synagogue et de la synagogue à la maison : voilà tout ce qui leur est permis. Comment font-ils donc alors pour manger le vendredi soir et le samedi? Voici: La veille du samedi, chaque famille, dès trois heures de l'après-midi, place sur des réchauds artistement préparés les aliments dont elle Veut se servir, et, par des procédés trop longs à énumérer ici, ils y cuisent lentement et s’y maintiennent chauds sans qu'on soit obligé de jamais toucher au feu. S’il s'éteignait, on ne pourrait le rallumer.

Ce qui précède explique nécessairement aussi la défense de fumer.

Mais revenons aux chrétiens. Ils n’ont de bon que le lit ; quand sur la terre entière rien ne peut se comparer pour la délicatesse, la dignité et les bonnes manières à la société des musulmans ; n’est-ce pas le cas de dire avec eux :

Chaque tortue, aux yeux de sa mère, passe pour une gazelle.

Koul fekroun aand oummou, gliezal.

En pays arabe, on se lève au point du jour. La prière du Fedjer et les ablutions qui en sont les préliminaires, l’exigent impérieusement. On ne peut pas, comme chez nous, s’y dorloter dans son lit, ou plutôt sur ses nattes ou tapis; ce serait vouloir se faire montrer au doigt. Et puis on prétend que c’est à cette heure de la journée que l’air est le plus favorable à la santé.

C’est donc le matin que le chef de la tribu recommence tous les jours l'apprentissage des vertus de politesse, de gé-

nérosité et de patience surtout, dont il aura à se servir le soir à la table des hôtes. Le soleil est à peine levé ; un brouillard léger court sur le sable, les dernières étoiles disparaissent, les douars se réveillent, tout crie à la fois. Les chiens de garde, las d’avoir aboyé à la lune, rôdent autour des habitations ; les chevaux, au piquet, tendent la tête vers les femmes et les enfants qui vont les caresser ; les troupeaux se préparent à aller aux p&turages, et les chameaux lancent consciencieusement leurs sonores et plaintifs beuglemeirty dans le concert. Un œil pour voir s’il n’a pas été volé pendant la nuit, un œil levé pour la prière, l’Arabe sort de chez lui : il va saluer celui qu’il appelle son seigneur et maître — Sid-na ou Moula-na. — Gravement assis, avec cette dignité d’attitude qui est le secret des Orientaux, celui-ci accueille tour à tour tout le monde. Riche, pauvre, faible, puissant, chacun est reçu, explique son affaire, attaque, se défend, se justifie, et, quand c’est fini, recommence. Il pleut des serments. Calme au milieu de ce lit de justice, le chef, assisté du kadi, concilie ou juge.

« O monseigneur, la part de Dieu ! vient quelquefois dire une jeune femme, que son mari a trop négligée. — Oui, ma fille: la religion des femmes, c’est l'amour. Nous donnerons un délai à ton mari, et, s’il ne se conduit pas mieux à l’avenir, la loi t’accordera le divorce. »

« O monseigneur ! un tel, fils d’un tel, refuse de me rendre des grains que je lui ai avancés pour ses semailles. » Ou bien :

• Il ne veut pas me remplacer le cheval que je lui ai prêté et qui est mort, par sa faute, dans une course lointaine, etc. — Et vous qu’il accuse, qu’avez-vous h répondre ?» La perspicacité, l’habileté à trancher d’un mol des contestations inextricables , la gravité pour tout écouter, tout entendre , telles sont les qualités les plus ordinaires que la tribu exige

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de son chef, lequel doit avoir toujours présente & l’esprit cette maxime de ses pères :

La patience est la clef de la réussite.

Es-seberr meftahh le feredj.

Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, quand on voit dans le poème le plus arabe que nous connaissions — le Livre de Job — les enfants de Dieu venant saluer leur père dans le ciel, Satan se présenter au milieu d’eux, et, bien reçu, parler et répondre. Il s'est fait hôte, il sera bien accueilli. Nous donnerons, à la fin de ce chapitre, une autre légende qui montrera au même point de vue quelle est la bienveillance du Tout- Puissant pour ceux qui se font les esclaves de l’hospitalité.

Voici bien des détails de mœurs : sont-ils étrangers à mon sujet? Je ne le crois pas. Pourra-t-on en contester l’exactitude ? Cela me semble difficile. Ils s’appuient, en général, sur des dictons populaires qui certes n'ont point été inventés pour les besoins de la cause.

Je reviens à l'hospitalité privée : voici son invariable théorie.

Dans le Tell comme dans le Sahara, toutes les familles riches, je le répète, ont soin de faire installer une tente de campagne — guitoun — en dehors du centre commun. C’est là qu’on recevra les étrangers et qu’on les défrayera, eux, leurs montures et leurs gens. Des serviteurs actifs et intelligents désignés à cet effet pourvoiront à tous leurs besoins. On évitera, de cette manière, l’ennui toujours si grand de laisser pénétrer des inconnus dans son intérieur.

Le voyageur se dirige vers la première habitation qui s’ofl're à sa vue, s’arrête à une trentaine de pas avant d’y arriver, et crie de manière à se faire entendre :

LA VIF. A RA B K

0 le maître de la tente !

Un invité de Dieu.

Ya moût el khelma!

Dif Itebbi.

Cela suffit, on le salue par ces mots :

Sois le bienvenu !

Tout te sera facile.

Marhhaba bik !

Koul chi sahel aalik.

Puis on le conduit vers la tente dont j’ai parlé, on lui tient l’étrier pour descendre de cheval, et on lui dit :

Monseigneur, entre dans ta maison.

Ya sidi edkhol fi darek.

Quand on s’annonce, ainsi que je viens de le dire, il faut toujours être assez délicat pour donner à son hôte le temps de faire retirer ses femmes. Cette pensée est exprimée dans les vers suivants:

0 toi ! qui appelles devant la porte,

Appelle, mais sois prudent :

Souviens-toi que rien ne brouille les amis Comme les femmes ou l’argent.

Ya ! li taayet, gouridam el bab,

Aayet ou koun fuhem :

Ma ifessed bine Ihliabab,

Ghér en-nessa ou drahem.

Quand l'étranger a pénétré dans la tente qui lui est destinée, on donne l'ordre de lui offrir sur-le-champ une colla-

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lion préalable, du pain, du lait, des figues, des raisins secs, des dattes, du café, tout ce qui est prêt immédiatement. Ce repas est destiné à faire prendre patience jusqu'à ce que le dîner puisse être servi.

Là où n'existent pas ces tentes uniquement consacrées à l’hospitalité, ou bien, lorsqu’au lieu de voyageurs isolés, il s’agit d’un groupe de cavaliers — goumm — se rendant en guerre ou en chasse, la troupe, après avoir pris les précautions que je viens d’indiquer, pénètre jusqu’au centre du douar — merahh. — On se hâte alors de faire cacher les femmes, on sépare les tentes en deux parties au moyen d’un rideau — haijule; — puis, avec les mêmes formules, chacun se dispute les hôtes. Le voyageur ne doit plus se préoccuper de son cheval ; il ne sera point cependant entravé ailleurs que devant sa tente. Ce serait manquer à l’hospitalité que de priver un Arabe de la société de son plus cher et plus fidèle ami, dont la vue lui réjouit l’esprit et le cœur. Plus lard, en temps opportun, on fera boire le noble animal, on lui apportera la paille et l’orge, une bonne couverture pour le préserver du froid de la nuit ; on le comblera, en un mot, des soins qu’il mérite en toute circonstance, mais qui seront d’autant plus empressés qu’il s’agit du cheval d'un hôte.

Le souper arrive enfin ; le maître de la tente, qui, jusque-là, a pourvu à tout sans se rendre ennuyeux ou indiscret, prend alors le premier plat qu’on apporte et le pose lui-même sur la table, en face de son hôte principal, eu lui disant gracieusement, quand il veut l’honorer d’une manière toute particulière : « Mange, mange, ô mon ami ! ce repas a été • préparé par les mains mêmes de la maîtresse de la maison. »

Il est bon de dire en passant qu’aujourd’hui l’on apporte les plats les uns après les autres ; mais on regrette l’ancienne méthode qui consistait à placer sur la table tous les

plats à la fois, afin que chacun des convives pût voir du premier coup d’œil ceux qu’il préférait.

Quand on reçoit des hôtes, la femme ou les femmes ne paraissent jamais. C’est de régie religieuse. On trouve dans le Koran, chapitre de la lumière et des femmes :

« Dis, ô Prophète! aux femmes croyantes que les hommes leur sont supérieurs, parce que Dieu l’a ordonné; qu’elles doivent obéir à leurs volontés, garder leur secret, et qu’un mari peut les frapper si elles désobéissent. Dis leur encore qu’elles doivent contenir leur vue, ne rien montrer de leur beauté que ce qui doit paraître, couvrir leur sein, se voiler le visage, et vivre chastement. »

Mais, si les femmes arabes se dérobent à la vue du public, suivant le rang ou la fortune de leurs maris, elles préparent ou font préparer sous leurs yeux les aliments, qu'apporteront sur la table des esclaves ou des serviteurs. Tout au plus leur permet- on, pour satisfaire cette curiosité inhérente à leur sexe, de jeter un coup d’œil furtif à travers le rideau qui sépare toujours la chambre de l'homme de celle des femmes. — Je laisse deviuer l’étonnement de ces pauvres créatures quand clics ont affaire à des chrétiens dont le costume, le langage et les habitudes diffèrent si fort de ce qu’elles ont vu et entendu depuis leur enfance. On prétend qu’elles s’égayent beaucoup û nos dépens; la difficulté que nous éprouvons à nous asseoir les jambes croisées à la manière orientale, avec nos pantalons, nos chaussures et nos sous-pieds, les amuse particuliérement. Il est de fait que nous devons leur paraître bien roides et bien gênés.

Pour mon compte, j’avoue qu’invité à dîner en 1837 par un * marabout puissant de la plaine des Ghcriss — sidi Mohhammed benn Haoua, — je me trouvai chez lui fort embarrassé de toutes manières. Au moment de nous mettre h table, je

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n’aperçus ni situes, ni bouteilles, ni verres, ni assiettes, ni couteaux, ni cuillers, ni fourchettes, ni rien, et je me demandais déjà comment j’allais me tirer de ce guet-apens, quand la pensée me vint de ne pas me presser, d’observer et de me régler en tout sur mes voisins, vieillards à barbe blanche, d’aspect assez imposant, et qui, malgré leur longue habitude de dissimulation, ne pouvaient s’empêcher de laisser de temps en temps échapper un léger sourire ironique. Ce sourire me semblait vouloir dire: « Comment le chrétien va-t-il s’en tirer? »

Tout le monde était assis, les jambes croisées comme les tailleurs de nos pays, au milieu de la tente et autour d’un tapis en peau tannée — sefra — qui tenait lieu de table, c’était primitif; à cause de mon pantalon collant et de mes sous-pieds, j’eus bien de la peine à imiter leur exemple.

On servit alors le kesskessou dans un énorme plat de bois qu’on appelle guessaa : chacun y plongea l'index et le pouce de la main droite, forma une espèce de boulette et se l’envoya dans la bouche, absolument comme nos enfants lancent les billes avec lesquelles ils jouent. J'en fis autant. Un instant après, je mangeai aussi, avec mes doigts, le mouton rôti — kcbch méchoui, — mets délicieusement préparé, sans lequel, chez les Arabes, aucune réception n’est complète.

Le festin terminé, nous bûmes tous à la ronde, les uns du lait aigre — chenine, — les autres tout simplement de l’eau dans des écuelles en bois — guedahh — ou dans des vases de terre — maaoune ; — puis on nous présenta une espèce d'aiguière pour nous laver les mains avec un peu de savon noir, et la séance fut levée.

Selon l’étiquette arabe, il ne faut boire qu’une fois et à la fin du repas, la boisson n’étant pas faite pour augmenter,

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