‹ La vie arabe et la société musulmaneChapitre 84 sur 157 · I.A VIE ARABE · texte numérisé non relu

I.A VIE ARABE

Suivant le savant El-Madani , notre seigneur Brahim — Abraham — est le premier qui ait organisé les grands festins publics, comme Aabd- Allah benn Abassa a été aussi le premier qui ait traité chez lui les musulmans. Il avait l'habitude de faire installer sa table sur la grand’ route. Dieu a dit :

« O vous qui avez la foi en partage, mangez les mets choisis que j’ai mis à votre disposition et rcmerciez-moi si vous m'adorez. Usez de ce que je vous ai créé de bon, .ainsi que des produits de la chasse, pour laquelle vous trouverez des oiseaux et des chiens exercés. Mes dons doivent profiter aux créatures. »

Celui qui reçoit l’hospitalité doit se montrer empressé, de bonne composition et docile à toutes les offres de son hôte, sans les provoquer par aucune espèce d’importunité. Il doit surtout la rendre de bonne grâce.

Pour cela, il faut qu’il ait toujours présents à l'esprit ces antiques dictons :

La barbe de l'invité est dans les mains du. matire de la tente.

Lahhyte ed-dif fi idd moul el khüma.

Celui qui mange les poules des autres

Doit engraisser les siennes de bonne heure.

Li yakoul djadj en-nass,

lssemmenn djadjou asseri.

Un homme arriva un jour chez un Arabe qui le fit asseoir et lui offrit la difa. « Je n’ai pas faim, dit l’étranger, je n’ai besoin que d’une place pour me reposer cette nuit. — Va donc chez un autre, lui répondit l'Arabe; je ne veux pas

HOSPITALITÉ

qu’un jour tu puisses dire : « J’ai couché chez un tel. » Je veux que tu dises : « J’y ai rassasié mon ventre. »

On demandait à un homme généreux comment il avait pu acquérir tant de savoir-vivre. « C’est, répondit-il, en donnant souvent l’hospitalité. J’observais mes hôtes; je tâchais ' d'éviter leurs défauts, d’acquérir leurs qualités. »

Nous avons dit comment on arrive; faisons connaître maintenant comment on se quitte. C’est très-simple; si vous ne pouvez pas demeurer plus longtemps dans une tente qui vous a reçu, vous annoncez votre intention, on prépare vos bêtes de somme, on vous amène votre cheval, on vous accompagne jusqu’à une certaine distance. Vous remerciez en disant : *

Que Dieu augmente ton bien !

Allah iketer khérek !

Ou bien :

Dieu te le remplacera (sous-entendu : les dépenses quo tu as faites pour nous).

Ikbbi ikhelef ml ik.

On vous répond :

Pars avec les compliments.

Hohheu be selama.

Demande ton bonheur.

T lob saadek.

Rencontre le bien.

Telka el khér.

Et tout est fini. Celte phrase : « Demande ton bonheur, » signifie : » Tant que tu as été mon hôte, ami ou ennemi, j’ai répondu de la sécurité. Nous nous séparons. Fais appel à ta

st

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chance. Quoi qu’il arrive, je m’en lave les mains. » 11 n’est pas sans exemple, dit-on, que le môme Arabe qui vous a accueilli et qui vous aurait défendu au péril de sa vie pendant que vous étiez son bote, soit allé vous attendre loin de sa tribu, pour vous piller ou pour vous faire un plus mauvais parti encore. Toutefois, ees exemples sont rares.

Si vous avez été recommandé, on vous fournira des guides, des vivres pour pouvoir continuer votre route ; on vous donnera môme des lettres pour lés voisins. Ces derniers vous feront alors un accueil des plus empressés.

Quand on est moralement forcé d’offrir l'hospitalité à des chrétiens, les formes sont à peu près les mômes que celles que j’ai décrites. Seulement, en pays tout à fait arabe, c’està-dire encore très-fanatique, on ne croit pas y manquer en leur jouant une foule de mauvais tours. On 1rs embarrassera comme je fus moi-même embarrassé chez sidi Mohhammed benn llaotia ; on préparera leurs aliments avec du beurre rance — dehane, — ou bien on dressera leurs tentes sur remplacement d’un marché, sur un ancien campement abandonné, à côté d’un délicieux cours d'eau, c'est possible, mais où ils seront cependant martyrisés par les puces et les moustiques. Pour varier les plaisirs et quand il s’agira surtout d'un individu venu dans le pays pour en étudier la topographie ou pour en répartir les impôts, on établira quelquefois dans son voisinage soit un jeune chameau récemment sevré, qui emploiera son temps à réclamer bruyamment sa mère : soit un coq dont le cri strident réveillerait un mort, soit un âne amoureux qui, s’il y a clair de lune, ne cessera de braire pendant toute la nuit. N'y a-t-il pas là de quoi vous donner des attaques de nerfs? J’ai plus d’une fois éprouvé ce supplice et je me promettais bien d’en tirer vengeance, quan I, le lendemain, je me trouvais désarmé par mon hôte qui,

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avec un aie île candeur et (le bonhomie incroyable, venait de bon malin, avec force mlamalec, me demander comment j’avais dormi. « Très-bien, » lui répondais-je.

Que Dieu .accorde sa miséricorde aux auteurs de les jours !

Allah irhham ouahlik !

J'avais compris que la meilleur parti à prendre était de me résigner pour ne pas lui donner le plaisir de lire sur mon visage la moindre contrariété. Il en aurait été si heureux ! Que voulez-vous! quand on ne peut faire la gilcrre sainte à coups de fusil — iljalutd, — c'est encore une manière très-agréable à Dieu que de la faire à coups d’épingle.

En résumé, pour tout le monde, chez lus Arabes, voici les principes de l'hospitalité. Ils seraient admirables si, chez eux comme ailleurs, il n’était pas avec le ciel des accommodements.

Dépense ton bien, plutôt que de changer tes amis en ennemis.

Khesart el mal ou la aadout sahhab.

Un maître du kesskessou vaut un maître de la poudre.

Moula taam ki moula baron d.

Malheur à l'homme dont la main est toujours fermée et qui, au lieu de s’occuper d’un hôte, laisse les chiens aboyer après lui, les évite et se cache. Les imprécations vont faecablcr :

s Que la malédiction de Dieu soit sur toi, autant de l’ois que tu as de poils dans la barbe ! O le vilain ! ô le juif ! .Non, lu n’es pas de notre goum ! »

L’avare est méprisé, déconsidéré, jusqu’à ne plus pouvoir se présenter ni parler en société. Souvent meme il arrive

que In tribu lui impose, au prolit des étrangers, une amcnlo de kesskessou, de beurre et de moulons, tout en accompagnant cette punition de sévères réprimandes.

« Si tu nous jaunis encore la figure, si tu fuis les hôtes, nous te prendrons cette fois un chameau, des moutons, peutêtre ton cheval, et nous te mettrons à pied comme un vil fantassin. Comment ! tu es un maître des moutons, des chameaux, des chevaux ; tu es riche et tu fuis les invités de Dieu ! C'est une honte pour nous tous ! »

Soyez donc généreux envers votre hôte: en entrant, il apporte une bénédiction ; en sortant, il emporte vos péchés.

On demandait à notre seigneur Abraham — sid-na Dra/iiin Klialil Allah — pourquoi Dieu l'avait choisi pour ami ; il répondit :

« Parce que, en présence de deux choses, j’ai toujours préféré celle qui pouvait lui être agréable, que je ne me suis jamais mis en peine des affaires dont lui seul a le soin , et qu’enfin je n’ai jamais pris de repas sans le faire partager à des hôtes. *

A celui qui sera hospitalier, Dieu accordera les grâces suivantes :

Il mettra sa confiance dans Celui qui ne meurt pas ;

A scs yeux, les biens de ce monde ne vaudront pas l'aile d’un moucheron ;

Il donnera sans ostentation et fera toujours l'aumône en cachette ;

Il accueillera le pauvre aussi bien que le riche ;

Son cheval n'aura pas de frère dans ce monde ; il arrachera la larme de l'œil ;

Il sera préservé du mauvais œil — auin;

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Sa famille suivra le chemin «le Dieu.: sa femme rougira rien qu’en voyant un coq ;

Dieu remplira sa tente d’enfants mâles ;

Il possédera la résignation de notre seigneur Job ;

II sera simple, modeste, et ne se vêtira que de Iain

Son bonheur sera l'espoir d’une autre vie;

Il visitera la chambre de Dieu — bile Allah! — la Mecque ;

Dieu allégera le poids de scs péchés ;

Il sera considéré, fût-il de mince origine ;

On le comptera au nombre des amis du Prophète ; %

Et enfin, s’il plaît à Dieu — ennehaallah, — jamais ok ne l’entendra dire h un chrétien :

Que le salut soit sur vous! — Salam ou aalikoum!

Celte dernière faveur accordée à l'homme hospitalier ne peut avoir élé inventée que par un fanatique ignorant comme, du reste, on en rencontre beaucoup. En effet, il est, au contraire, dit dans le Koran :

Dieu ne vous défend pas d’établir des relations avec ceux qui ne vous combattent pas pour cause de religion et qui ne vous chassent pas de vos foyers.

Faites-leur des politesses et soyez équitables à leur égard, car Dieu aime les homm 's équitables.

La ïennha-koum mouüahou aani ellatlina lem loukatilou-koum fed-dine , oua lem toukhridjou-koum menu dïari-koum.

Ena teberrou-houm oua toukeitou ilihem , enn allulia xouhhebou le mokssline.

Si vous devez vivre avec des musulmans, apprenez celte

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phrase par cœur. Appliquée à propos, elle ne manquera jamais de rcmcltrc dans le droit chemin ceux qui seraient tentés de s’en écarter. De méprisé, vous deviendrez considéré.

Telles sont dans leur ensemble les principales règles observées en pays arabe ; Jes Européens ne les désavoueraient pas : ce sont, à peu de chose près, les nôtres. D’où vient cette ressemblance? Les avons-nous rapportées d’Orient? Les Arabes nous les ont-ils empruntées? Ou bien la politesse se forme-t-elle de la même manière partout? C’est ce que je ne saurais dire.

Terminons par une légende : elle va résumer, sous une forme invraisemblable pour nous, mais acceptée les yeux fermés par les musulmans, tout l'intérêt qui s’attache aux devoirs sacrés de l’hospitalité. Je l’ai écrite sous la dictée d’un Arabe, je ne changerai rien à son récit.

Il y avait deux frères: l'un, depuis quarante ans, s’était retiré sur une montagne pour adorer Dieu, dans la solitude; l’autre était devenu voleur de grand chemin. Il avait tué quatre-vingt-dix hommes dans sa vie.

Un jour, un voyageur se présente chez le derviche et lui demande l’hospitalité.

— Va-t’en ailleurs, répondit l'homme en prières, je suis seul ici et je n’ai rien à l’offrir.

— Laisse-moi au moins coucher chez toi; lu ne me donneras ni ù boire ni à manger!

— Eh bien, soit. Couche chez moi.

Or, ce voyageur était l’ange Gabriel, envoyé par Dieu vers celui qui s’était voué aux exercices de piété.

Le lendemain, le maître de la cabane cherche son hôte : il avait disparu.

Il était allé demander l'hospitalité au brigand.

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— Un invité de Dieu ! cria-t-il à la porte de la tente, dont le maître était absent.

La femme sort, l’accueille. Soyez le bienvenu, entrez. Le voyageur n'accepte pas, malgré toutes les instances. A trois heures de l'après-midi, arrive le bandit. Il apprend que l’hôte n'a pas voulu pénétrer chez lui; il fait une scène à sa femme, enlève sa tente, la porte vers le voyageur, la dresse sur sa tête et lui dit:

— Tiens, puisque tu n'as pas voulu te reposer de bon gré dans mon habitation, t'y voilà maintenant par force.

On apporte à souper, le voyageur refuse tout ce qu’on lui offre, et déclare qu’ayant fait un vœu, il ne peut accepter qu’un plat composé de sept cœurs. *

Le brigand n’avait que cinq chèvres pour toute fortune, il les tue, lui voilà cinq cœurs. Comment se procurer les deux autres? Il cherche, il fouille partout. Scs regards tombent sur ses deux petits enfants qui se roulent à terre en riant comme on rit à leur Age. Lui, il ne pense qu’à l’hospitalité et à la demande de l’invité de Dieu.

Le malheureux tue ses enfants, leur enlève le cœur, les fait cuire avec les autres, et les sert en disant :

— Monseigneur, voici les sept cœurs que vous avez demandés.

Alors, l'hôte lui répond:

— As-tu des enfants?

— J’en ai deux.

— Eh bien, je ne mangerai pas avant qu'ils soient ici.

— Cela ne se peut pas, monseigneur, ils sont très-jeunes et mal habillés.

— Comment se nomment-ils ?

— Ils se nomment Aali et Aabd-el-Kadcr.

Puis il s'enfuit pour cacher scs larmes.

Lange Gabriel appela trois fois par leur nom les petits enfants morts. Dieu leur rendit la vie. Quand le père rentra un instant après dans la tente, il les vit éveillés et joyeux autour de la laide. Mais le voyageur avait disparu. Où étaitil allé?

11 était allé trouver Dieu pour lui raconter l'histoire des deux frères, dont l’un, l'adorant depuis quarante ans, lui avait brutalement refusé l’hospitalité, et l’autre , quoique brigand, avait tué scs enfants pour nourrir un hôte.

Dieu lui dit;

— Retourne auprès de celui qui m’adore depuis quarante ans, et qui t’a refusé l'hospitalité, et fais-lui savoir que, m’adorât-il encore pendant cent autres années, cela ne lui servirait de rien dans ce monde ni dans l’autre, l’uis va trouver le brigand qui s’est si bien conduit â ton égard, dis-lui que je pardonne tous ses crimes, qu'il entrera dans mon paradis et que je le tiens pour un saint de septième classe. L’invité de Dieu, c’est Dieu.

Me voici arrivé à la fin de cette étude ; j'ai considéré l'hospitalité arabe sous les diverses formes, publique, privée, ci- \ileet religieuse, acceptée, proposée ou reçue, et, comme, pour justifier la théorie par des exemples, mes lecteurs et moi, nous avons pénétré en voyageurs dans tous les détails de la vie arabe, même dans ceux qui paraissaient d’abord ne pas se rapporter à notre sujet. Pourquoi donc celle nécessité de parler de tout à propos de l’hospitalité? Cette nécessité vient de la constitution môme du peuple arabe, de son climat, de la nature de son pays. Kllc vient encore de la loi musulmane d’où dérivent un grand nombre d’obligations en tète desquelles on doit compter la fraternité entre coreligionnaires, l'aumône, sans compassion, je le veux bien, mais

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enfin le soulagement des misères, le respect des conventions de musulman à musulman, l’apaisement des querelles, et, par-dessus tout , la convenance dans les rapports individuels. •

Aujourd’hui , la sécurité des chemins , la facilité des voyages et des approvisionnements, en un mot toute notre civilisation rend, chez nous, l'hospitalité sans objet : elle n’est plus qu’un plaisir privé, elle a cessé d’étre un devoir public. Il existe cependant un lieu où, déterminée par des règlements aussi minutieux que chez les Arabes, l'hospitalité chrétienne est encore aujourd'hui, comme au désert, la sauvegarde et l’assurance mutuelles des gens toujours en marche et toujours en péril.

Ce lieu, c’cst la mer. Le code maritime de toutes les nations impose aux navires l’observation la plus large de l’hospitalité et du secours mutuel. C’est que rien ne ressemble plus au désert que l'Océan ; même genre de dangers, même façon de les surmonter. Dans les deux, l’homme n’est fort que de l’assistance qu'il tire du voisin, et il est toujours au moment de la prêter nu de la demander à son tour. Cette solidarité nécessaire, s’exerçant dans des circonstances pareilles, crée des habitudes identiques.

Un navire, même ennemi, fait un signe de détresse ; il brûle, on court à lui, on le sauve. Un autre, à moitié enfoncé dans les flots, traîne, hors de la roule loin de laquelle les vents l’ont poussé, un équipage exténué; c’est la faim qui tient le gouvernail. Un vaisseau passe ; de quelque nation qu’il soit, il doit remettre ces malheureux dans leur route et partager ses ressources avec eux. -

Une koubba, chapelle perdue dans le désert, reçoit en dépôt des provisions à l'usage du voyageur égaré qui la

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rencontrera affaibli par la fatigue et les privations. Dans les déserts glacés des mers polaires, des cairncs — espèces de silos — surmontés de pOlcanx pour signes indicateurs, cachent sous la glace ou la neige les vivres déposés par les équipages h l’usage des naufragés à venir. Les mêmes causes ont conduit, par force, aux mêmes usages.

Je ne saurais mieux terminer tout ce qui concerne l’hospitalité chez les Arabes qu’en offrant encore aux lecteurs ce beau et puissant précepte qui me parait résumer toute leur peusée à cet égard :

Si tu as beaucoup, donne de ton bien ;

Si tu as peu, donne de ton cœur.

lia aainh’k ketir, aati menu malek;

lia aandek Mil, aati mena ijalbek.

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