A CONFIANCE EN DIEU
vées en l’air, les doigts entrelacés; c’est le serment par excellence.
Quittant son pays comme un voleur, sans rien dire h ses femmes et à scs enfants, sans un denier, un peu de rouina, farine d’orge enfermée dans des roseaux, cartouches d’un nouveau genre, contenant la vie d’un jour; couchant la nuit dans les buissons, marchant le jour par les sentiers détournés, épouvanté de son ombre, Aali arrive à Tanger, se cache dans la foule des marchands de Figuig, Taxa, Merakech, Oudjeda, Mekencss, qui apportent là le blé, l’orge, la laine, les peaux de Maroc — filoly, — la gomme, le kermess, les plumes d’autruche, trouve le port, tombe au hasard dans une barque de ces maraîchers qui vont approvisionner tous les matins Gibraltar, se tapit sous une cargaison de légumes, et le voici eu Europe, échappé à la vengeance des siens.
Des canons, des casemates, des soldats rouges, il vit cela dans un clin d'œil, et en môme temps la maison du chargé d'affaires marocain ; encore le bâton en perspective, ce qui précipita son départ. De barque en barque, il gagne Barcelone : c’était le plus long ; mais le seul chemin qu’il pût prendre dans l’état de ses finances, et, d’ailleurs, le temps n’est rien pour un Arabe.
— Que d’eau ! disait-il en se couvrant la tête.
Une troupe de hayadas, dont le chef Hadj-Aali-benn- Mohhammed, Marocain comme lui, l’accueille. 11 reste cinq jours parmi eux, en reçoit des secours, se renseigne, prend des forces, se confirme dans son projet, va devant lui à la grâce de Dieu, et, un beau matin, voyez-le entrer à Madrid : ecce homo! Un juif renégat passe, lui adresse la parole, voilà son affaire ; il est sauvé.
On le met par charité dans le chemin de fer de Bayonne — trék-en-nar — le chemin de feu. — Quelle surprise pour
l.A VIE ARABE
un Arabe ! Le bruit, la fumée, les tunnels, le sifflement de la locomotive, la nuée qui accompagne le monstre, cet attelage invisible qui vole comme la pensée, triomphent un moment de son impassibilité musulmane. A genoux dans le wagon et se croyant en danger de mort, il dit sept fois la profession de l’islam : — « Il n'v a qu’un seul Dieu, et Mohhammed est l’envoyé de Dieu ; » — puis se relève. Plus d’un paysan français a peut-être fait, de même, le signe de la croix, la première fois qu’il s'est vu emporté dans un train de chemin de fer.
Enfin, il est à Bordeaux : il avait mis onze jours à venir à pied de Bayonne. Sans bas, sans culottes, bernouss troué, rapiécé, une besace vide, sa casserole pendue au cou (il l’avait achetée à Barcelone pour faire cuire ses aliments), son liaïk couvert de la boue de tous les fossés; ses cartouches de rouina vides et rendant le bruit aigre d'un vol de sauterelles; comme il pleuvait, les souliers sous le bras par économie, et majestueusement, lentement, gravement, [hâve, malade, mais lier et plein de confiance, il fait son entrée dans la ville. Sur sa mine, la police l'arrête; on le fait coucher à la Permanence :
— Singulière hospitalité ! pense-t-il.
Voilà ses craintes qui lui reviennent.
Uu Israélite d'Oran, domicilié à Bordeaux, qu'on était allé avertir, répond de lui le lendemain, et l’emmène à l’Alcazar, où le fils d’Abraham était employé. Là, habillé par les soins du maître de l’établissement dont la générosité est proverbiale, puis nourri, couché dans un bon lit d’hôtel, promené en carrosse, conduit au port, à la cathédrale, au théâtre, il se laisse faire, accepte tout, en grand seigneur, et observe tout avec intelligence. Je me le fais amener, je l’interroge, et voici ce qu’il me dit :
LA CONFIANCE EN DIEU 415
— Je vois aujourd'hui que, ehez nous, on s'ingénie à faire courir bien des calomnies sur votre compte ; moi-même, en rentrant chez moi, si je les démentais, je serais assommé de coups. Je viens de parcourir une grande étendue de pays chrétiens; partout j'ai été bien traité et personne ne m'a ôté un cheveu de la tôle. Les marabouts et les tolbas (lettrés) disent cependant que vous vivez dans des îles sauvages, sans ressources, habitant des bateaux, mourant de faim, ne pensant qu'à faire le mal. C'est la misère qui vous aurait poussés en Algérie.
» Suivant eux, vous exhalez l’odeur du bouc, vous vivez dans une promiscuité complète ; une femme vous lasse, vous la quittez sans divorce, parce que le mariage légal vous est inconnu. Vous avez chez vous des gens qui, pour une contrariété, sc tuent eux-mêmes, voleurs de leur propre existence. Vous jurez et sacrez en toute occasion, mangez dans la rue, et, ce qui est une indignité, vous y accomplissez debout ce besoin que la pudeur m’empêche de nommer. Dans notre religion, pour ce fait, un homme ne serait plus admis k témoigner en justice..
» Et ils ajoutent que vous forcez l’étranger
» A paître les cochons — tesserrahh el hhallouf
» Et à ne vivre que d'escargots -ou takoul el bebouch.
» Ce n'est pas tout : on affirme encore que, si quelque musulman a le malheur de se rendre chez les chrétiens, vous le pendez par les pieds, la tête en bas ; que, dans cette position, vous lui placez au bout du nez un serpent qui le mord et le suce jusqu'à ce qu'il en sorte du poison, et que c'est avec ce poison, recueilli avec soin, que vous faites mourir ceux d'entre nous qui vont vous demander l'hospitalité.
I, A VIE ARABE
» Je sais maintenant que ce sont des mensonges, car, au lieu de cela, j'ai trouvé tout à souhait. A Barcelone, on m'a nourri; à Madrid, les gens m'appelaient dans les rues en me disant : Moro , Moro ! mandiyar ? ( Maure, maure ! veux-tu manger ? (Ici, on pourvoit à tous mes besoins, on me donne des bottes, des chemises, des bas, une culotte, un turban ; on me promène en voiture, on me fait boire du thé, du café, partout on m’a laissé tranquille sur ma religion. Certainement, je n’ai jamais été mieux dans ma tribu, au milieu de mes frères.
» Tu me demandes ce que j'ai éprouvé en me trouvant si loin de chez moi, dans une grande ville des chrétiens? Bien, que de la reconnaissance envers Dieu. N’est-il pas le maître? Les Arabes disent :
» Engraisse ton chien ; il te mordra,
» Laisse-le avec la faim, il te suivra.
(Semmenn kelbek, yakuulek ;
Kliallih bel iljooeu, ilebbaak.)
» Mais vous ne faites pas comme eux ; vous êtes généreux pour les pauvres, pour les affligés, pour ceux qui vous servent, et c’est par la bonté que vous prenez les cœurs ; j’ai vu bien des choses ici.
» Ce qui est beau, c’est votre port, où viennent aborder tant de navires. Quelle rivière ! Que de commerce !
» Ce qui est étrange, c’est votre marché et la quantité de fruits qu’on y trouve ; on m’a assuré que chaque jour il en est ainsi. Gloire à Dieu ! Sebahane Allah!
» C’est aussi la quantité d'or et d'argent que j’ai vu donner plusieurs soirs de suite, sans tumulte ni pillage, à la porte de vos théâtres. Il faut que vous soyez bien riches !
» Ce qui m’a paru inexplicable, c'est le peu de respect que