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alors un cylindre en bois qu’il roule sur la partie excoriée, de manière à précipiter l’émission sanguine et à en augmenter le volume.
Ces scarifications se pratiquent non-seulement aux tempes, mais dans la partie moyenne et postérieure des jambes et à l’articulation du bras. Ce sont de véritables ventouses, à cette différence près que le fer y tient la place du feu. Elles remplacent jusqu’à un certain point la saignée proprement dite, mais elles ne sauraient avoir ni la même efficacité ni la même promptitude d’action.
Pour faire suite au traitement des fièvres cérébrales par les sentences du Koran, les Algériens ont une foule de remèdes non moins ingénieux dont nous croyons devoir mentionner ici quelques-uns.
C’est ainsi qu’ils attribuent à la corne de bœuf calcinée, réduite en cendres et dissoute dans le vinaigre, puis employée en frictions, le don de guérir de la lèpre ; — à la cervelle de ce ruminant, mêlée de beurre et infiltrée goutte à goutte dans l’oreille, le privilège de rendre l’ouïe aux patients qui ont eu le malheur de la perdre ; — au fiel d’une vache noire appliqué au bord des paupières, la propriété de prévenir les ophthalmies (ne serait-ce point un plagiat fait à la recette de l’ange oculiste qui guérit le père de Tobie?) ; — au lait de vache, une vertu infaillible contre l’atteinte de la jaunisse ; — enfin aux sécrétions urinaires de cet utile quadrupède, une propriété pectorale des plus efficaces.
LA VIF ARABF
La cervelle de l’âne, prise comme aliment, passe pour rendre la mémoire ; et la corne de son sabot, réduite en cendres et mélangée, selon le cas, d’huile ou de lait d’ânesse, peut guérir alternativement l’épilepsie et les écrouelles.
Le scorpion écrasé et appliqué sur une plaie guérit sa propre piqûre ; enfin , la dent du lion est censée préserver des maladies en général et des maux de dents en particulier; son fiel guérit des maux de tête, et sa chair est réputée un spécifique souverain contre la paralysie et l’affaiblissement du corps.
Voilà pour la thérapeutique. Quant à la médecine opératoire, elle n’est guère plus avancée , ou , pour mieux dire, elle est encore à naître. Sur le champ de bataille, les Arabes et les 'Berbères pansent leurs blessés en appliquant sur la plaie vive des tampons ou bourrelets de laine. Ainsi calfeutrée en quelque sorte et garantie du contact de l’air, il arrive souvent que la blessure se cicatrise avec une merveilleuse rapidité ; mais plus souvent encore la gangrène s’y déclare, par suite de l’inflammation que ne peut manquer d’engendrer un pareil mode de pansement. Pour peu donc que les blessures offrent de gravité, elles sont presque toujours mortelles.
Quelquefois cependant l’instinct supplée chez les Arabes à l’expérience et aux lumières. C’est ainsi que, pour guérir un membre fracassé, quelques-uns d’entre eux l’entourent d’une espèce d ’cioupade composée de
poil de chameau agglutiné avec du blanc d’œuf, qui fait merveille pour ces blessures si dangereuses. Us soutiennent aussi le membre lésé à l’aide d’un bracelet de roseaux qui, doué de toute la légèreté et de l’élasticité désirables, protège parfaitement la partie endommagée sans la comprimer outre mesure.
D’autres emploient, pour le traitement des fractures en général, un bandage inamovible, composé de compresses et de bandes, dont un grand nombre de chirurgiens se disputaient naguère l’invention à l’Académie des sciences. Arrosé d’une eau dans laquelle est délayée de la farine, ce bandage acquiert en séchant une si grande solidité que toutes les pièces dont il est formé se trouvent réunies en une seule. A la vérité son emploi n’amène que bien rarement une guérison radicale : la plupart des blessés restent difformes après la cure ; quelques-uns conservent toute leur vie des ulcères fistuleux, d’autres périssent victimes d’accidents inflammatoires, mais l’idée de cet appareil est, au dire des gens de l’art, on ne peut plus ingénieuse, et il suffirait probablement de quelques améliorations de détail à apporter dans sa structure pour en obtenir des résultats tout à fait décisifs.
M. le docteur Sédillot, chirurgien-major de l’armée, raconte, dans sa Relation de la campagne de Constantine, qu’ayant été chargé, après la prise de cette ville, de donner des soins à une femme turque dont un éclat de bombe avait brisé le bras droit, il trouva sa biche
chirurgicale déjà remplie aux trois quarts par un médecin arabe appelé auprès de la blessée dans le moment de l’accident, et qui depuis avait abandonné la ville. Celte femme avait le bras entouré d’un appareil à fracture composé de treize planchettes de palmier convexes d’un côté seulement, et assujetties par leur face plane sur un morcéau de peau de mouton. Trois ouvertures pratiquées entre les attelles du bandage donnaient passage à autant de lanières qui servaient à serrer l’appareil autour du membre fracturé, concurremment avec trois cordons de laine, pourvus de trois petits bâtonnets en roseau qui faisaient l’office de tourniquets et permettaient de donner au tout le degré de constriclion nécessaire.
Les amputations sont bien loin d’avoir atteint chez les Arabes le même degré de perfection. Lorsque l’élimination du membre fracturé est reconnue indispensable, l’opération se fait, si toutefois le blessé consent à s’y soumettre, avec une simplicité barbare dans toute l’acception du mot. On place le blessé sur son séant, puis on passe sous le bras ou la jambe à amputer un rouleau ou billot de bois, et l’opérateur, saisissant une hache ou un yatagan, coupe le membre d’un seul coup. Pour suppléer au défaut de ligature et arrêter l’hémorragie, ses aides trempent aussitôt la partie mutilée dans un vase rempli de poix bouillante. Il est facile d’imaginer les horribles souffrances que fait endurer au patient cette cruelle opération, ou pour mieux dire ce
supplice. La mort semble devoir en être le résultat inévitable ; et cependant, chose singulière 1 il n’est pas sans exemple que le blessé survive à cette sauvage mutilation.
Au surplus, il est peu d’Arabes qui pe préfèrent de beaucoup la perspective d’une mort certaine aux chances de salut que peut leur offrir le sacrifice d’un de leurs membres. Ce n’est pas qu’ils craignent la douleur : peu d’hommes la supportent au contraire avec un stoïcisme plus ferme et une plus complète insensibilité apparente; mais ils redoutent le courroux de Dieu, qui peut leur demander un compte sévère d’avoir disposé, sans son aveu, d’une portion de sa créature. M. Merle, secrétaire particulier de M. de Bourmont pendant l’expédition d’Afrique, fut témoin à Sidi-Ferruch d’une scène bien caractéristique sous ce rapport. Entre autres blessés musulmans recueillis sur le champ de bataille, on avait apporté à l’ambulance établie sous les tentes du camp français un jeune Arabe des environs d’Alger qui avait eu la jambe brisée par un éclat d’obus. Instruit de cet événement, le père du jeune homme se présente à nos avant-postes au risque de se faire tuer, sollicite et obtient la faveur de visiter son fds, et accourt à Torre-Chica auprès du chevet du malade. Après une reconnaissance touchante, dans laquelle toutefois pas une larme n’est versée, pas une plainte ne se fait entendre, le vieux Bédouin soulève d’une main ferme la couverture du lit où reposait le
jeune homme, et contemple avec calme l’horrible blessure de son fils. Un interprète lui fait comprendre alors que le lendemain on doit tenter l’amputation du blessé comme l’unique moyen de lui sauver la vie. A ces mois, la physionomie du vieil Arabe trahit une vive indignation ; il lève les bras au ciel et adresse à son fils une interpellation passionnée que celui-ci paraît entendre avec beaucoup de déférence et de recueillement.
— Je te défends, lui dit-il, de te laisser faire l’opération qu’on te propose, car ce serait une action criminelle devant Dieu. Le corps que nous tenons de lui ne nous appartient pas plus que la vie dont il nous a animés, et nous ne devons disposer ni de l’un ni de l’autre. Couper une partie de notre corps, c’est un sacrilège dont nos jours ne sauraient dépendre, car ils sont à l’avance comptés, et Allah n’a donné aux hommes ni le droit de les abréger, ni le pouvoir d’en augmenter le nombre. ..
A part la différence des sentiments qui dictèrent les deux réponses, n’est-ce pas là véritablement le : Qu’il mourût I du vieil Horace? Quoi qu’il en soit, le jeune Arabe se soumit à la volonté paternelle; il refusa de se laisser amputer, et succomba peu de jours après aux accidents inflammatoires qui furent la suite de sa blessure. >
Après le mémorable combat de la Sickak, un grand nombre de blessés arabes gisaient sur le champ de bataille. Les chirurgiens militaires, ayant d’abord donné
leurs soins aux blessés français, vinrent ensuite offrir les secours de leur art à ceux du parti de l’Émir. Quelques-uns avaient des plaies ou des fractures graves qui commandaient impérieusement l’amputation.
— On va te couper le bras ou la jambe, dirent à ces derniers nos officiers de santé.
— Coupe ! répondirent-ils sans sourciller, prenant nos chirurgiens pour des bourreaux, à cause de leurs tabliers tachés de sang par les précédents pansements.
On s’aperçut de la méprise, et on s’empressa de tirer les pauvres patients d’erreur.
— Garde ta jambe, si tu veux, leur dit-on. Ce n’est pas pour te faire souffrir, mais uniquement pour le sauver qu’on te propose de la couper.
— En ce cas, je la garde.
— Mais si on ne te la coupe pas, tu seras mort demain !
— Qu’importe? Ce qui est écrit est écrit. Si je dois mourir de ma blessure, je mourrai tel que Dieu m’afait.
Tous, sans exception, firent la môme réponse. On respecta leur volonté. Les trois quarts succombèrent; mais chez quelques-uns la force vitale reprit le dessus* et ils survécurent à des blessures réputées mortelles par les gens de Part, et qui probablement l’auraient été pour des constitutions européennes.
Si la maladie et la douleur échouent contre le fatalisme inébranlable de l’Arabe, la mort ne le trouve pas moins Adèle à sa foi religieuse. J’ai vu en Algérie plusieurs Arabes moribonds, outre ceux dont j’ai ci-dessus
raconté la fin tragique. Tous acceptaient leur sort avec une quiétude que la philosophie seule, si haute qu’elle soit, ne donne pas toujours. A Alkantara, notamment, première oasis au sud de Constantine, mon hôte voulut absolument me conduire auprès d’un pauvre homme, gardien d’une porte de la ville, que des voleurs avaient assailli et blessé à mort peu de nuits auparavant. Ce pauvre diable, calme sur son grabat, me demanda des remèdes, et me parut n’avoir aucun besoin de consolations, seul secours que je pusse lui apporter. Les Arabes ont d’ailleurs la manie de prendre pour médecin quiconque visite leur pays sans épaulettes ni uniforme. Que de fois n’ai-je pas été requis de guérir un malheureux fiévreux qui manquait de quinine, voire un chameau ou un cheval ! Il y a une fortune certaine en Algérie pour les jeunes praticiens de talent et sans emploi qui voudraient courir cette originale, mais au total avantageuse et attrayante carrière.
One magistrature et une fête algériennes.
Je veux parler d’une magistrature inédite, originale, qui n’est ni celle du cadi, ni celle du mufti, ni celle du mamamouchi, créée et immortalisée d’un seul coup par Molière ; mais j’avoue franchement que je ne sais comment la définir.
L’histoire nous apprend que les édiles romains étaient chargés de l’organisation des jeux et des fêtes, de la réparation des voies urbaines, de l’entretien des égouts, et, si je ne me trompe, de la surveillance de ces établissements qui, dans l’édifice social, viennent se placer immédiatement au-dessous de l’égout. Cette dernière attribution appartient à Paris au préfet de police. Eh bien ! c’est précisément celle dont se trouvait investi le magistrat dont je veux parler, et que l’on désignait généralement à Alger sous le nom de mésouard. Mais il faut ajouter que la classe soumise à ce dernier lui appartenait comme une espèce de fief, et qu’il exerçait sur elle une haute suzeraineté, une royauté comparable à celle des truands, mieux encore à celle des ribauds.
Les habitants des villes barbaresques sont à la fois les plus bigots et les plus dissolus de tous les anciens sujets du gouvernement turc. Ce bizarre mélange de débauchent de superstition, dont nous ne prétendons tirer aucune induction à l’égard des nations chrétiennes, s’explique par la faiblesse d’esprit, l’inertie et le désœuvrement des Maures qui habitent, comme on «ait, les côtes de l’Afrique septentrionale. Ils enchérissent pieusement sur les vieilles pratiques religieuses, ils consacrent huit jours au lieu de trois à célébrer les fêtes du Baïram, et professent une vénération héréditaire pour leurs marabouts, cénobites intrigants et illuminés, qui ont le singulier privilège de transmettre
leur titre, avec leur sainteté, à leurs descendants mâles. Comme nous l’avons déjà dit, les Maures savent fort bien concilier avec ce rigorisme étroit la satisfaction de leurs appétits sensuels. On comprend, au reste, qu’il fallût à des villes autrefois peuplées de pirates, des orgies et des odalisques. Le mézouard fut donc chargé, soit du dénombrement et de la surveillance des prêtresses de l’amour vénal, soit de la perception des taxes auxquelles elles étaient soumises à ce titre. Mais le dey interdisait sévèrement aux hommes mariés le commerce des courtisanes, et cette sage prohibition était sanctionnée par l'infliction aux délinquants d’une bastonnade équitablement calculée sur la gravité et la multiplicité des délits. Or, par une disposition assez excentrique, c’était le mézouard lui-même que le souverain chargeait de distribuer les corrections manuelles allouées aux maris qui rompaient leur ban. Ainsi, le mézouard personnifiait en lui la faute et l’expiation. Ce dernier caractère relevait la nature de ses autres fonctions aux yeux des musulman?, habitués à respecter la justice jusque dans ses instruments actifs, jusque dans la personne du bourreau.
Quoi qu’il en soit, l’autorité française, qui a trouvé cette institution dans le pays, n’a pas cru devoir tout d’abord la supprimer.
Pendant mon séjour à Alger, j’eus, avec quelques autres jeunes gens, l’occasion de voir le mézouard. C’était un jeune Grec, au nez aquilin, à la chevelure
itize
bouclée, au langage souple et obséquieux ; il se nommait Nicolas. Nous lui adressâmes quelques questions sur ses tributaires; il y répondit avec empressement, et nous montra môme son catalogue. Au nombre de ses houris figuraient cent cinquante Mauresques, environ dix juives, dix Espagnoles, dix Maltaises, dix Mabonnaises, mais heureusement peu ou point de Françaises.
Nicolas nous invita à venir assister à une fête qu’il donnait le soir même à la population musulmane, et dont plusieurs danseuses mauresques devaient faire l’ornement, à la grande joie des indigènes, qui n’ont pas de plus vif ni de plus enivrant spectacle. La curiosité s’empara de nous, et, vers les dix heures du soir, nous nous mimes en devoir de gagner la demeure du mézouard, située dans la rue de la Casbah.
Cette rue tortueuse, étroite et sombre, prend naissance dans la partie basse de la ville, et conduit, sur un plan fort incliné, à la citadelle (Casbah), qui en domine l’amphithéâtre. Presque uniquement habitée par les Maures, elle n’a rien perdu de l’aspect morne et désolé qu’avait toute la ville avant notre conquête. A l’heure où nous la parcourions, il est rare d’y trouver âme qui vive ; cependant nous y rencontrâmes un yieux Maure, pris de vin, qui chantait et battait les murs avec son corps.
Un peu plus loin, un Arabe, qui n’avait pu le soir même regagner sa tribu, s’était philosophiquement
drapé dans son grand burnous, et dormait sur le seuil d’une maison. Cependant nous cherchions celle dumézouard, guidés par un bruit de tambour qui tout à coup nous sembla provenir d’une des nombreuses impasses attenant à la rue, et au fond de laquelle nous avisâmes une maison d’assez mauvaise apparence, d’où le bruit sortait évidemment, mélé à des voix rauques et confuses. L'un de nous s’arma d’une pierre, et frappa à coups redoublés. A l’instant même, un silence de mort se fit dans la maison, mais personrie ne vint nous ouvrir. La porte fut de nouveau ébranlée ; enfin nous entendîmes des chuchotements, et une tête noire apparut à une lucarne ronde, située à peu près à la hauteur d’un premier étage. La lune, qui à ce moment brillait de son plus pur éclat, nous permit de voir distinctement les traits du nouveau venu. A en juger par sa peau huileuse et noire, ses cheveux crépus, ses pommettes saillantes, ses énormes lèvres et son nez parfaitement écrasé, c’était un de ces nègres originaires de Tombouctou, qui habitent Alger, au nombre de sept ou huit cents, et qui, grands et athlétiques, sont en môme temps les plus laids de tous les hommes de leur couleur.
Ce personnage nous lança un regard tout blanc, et nous dit d’une voix saccadée :
— Che vuoi ?
Réponse : La casa del mezouard.
— Non esto la casa del mezouard, esto la casa negro...
Ce qui signifiait, en langue franque, que nous nous
étions fourvoyés, et que nous avions devant nous la maison des nègres, empressés, eux aussi, de se réjouir suivant leur rit sauvage. Quelles mystérieuses saturnales s’accomplissaient en ce lieu ? c’est ce que nous éprouvâmes tous aussitôt l’envie d’approfondir, mais en vain nous cherchâmes à pénétrer dans la casa; en vain nous protestâmes de nos intentions inofîensives, en vain celui d’entre nous qui se piquait de parler le plus couramment le jargon dont nous venons de donner un spécimen, dépensa des trésors d’éloquence pour attendrir le negro, ce dernier resta inflexible. Nous délibérâmes un instant pour savoir si nous ne chercherions pas à pénétrer dans la place au moyen d’effraction ; mais nous réfléchîmes qu après ce bel exploit, nous nous trouverions au milieu d’une centaine de vigoureux gaillards qui, dans leur fureur jalouse (car il y avait là réunion des deux sexes), pourraient nous faire un très-mauvais parti. Nous jugeâmes donc politique de battre en retraite, ce que nous effectuâmes, non sans avoir le déplaisir d’entendre résonner derrière nous, à mesure que nous nous éloignions, le tambour dont le bruit nous avait si infructueusement attirés.
Enfin nous découvrîmes l’objet de nos recherches, et le spectacle de la fête mauresque nous fit bientôt oublier notre mésaventure de la casa negro. Nous fûmes reçus par le mézouard en personne. Le centre de sa maison, comme celui de toutes les habitations orientales, était occupé par une grande cour carrée, entourée
d’un cloître sur lequel donnent les appartements, et que supportent des colonnes torses. C’est là qu’on se réunissait habituellement, la maison proprement dite étant un arcane, un sanctuaire impénétrable à l’œil du profane. C’est là que nous fûmes admis.
D’abord une épaisse fumée de tabac ne nous permit de distinguer aucun objet ; nous comprîmes seulement, aux coudoiements de nos voisins, que nous étions au milieu d’une grande foule. A droite et à gauche, devant et derrière nous, nous entendions les sons gutturaux et fortement aspirés qui caractérisent l’idiome arabe, et auxquels s’alliaient ceux plus rudes encore d’une musique horriblement aigre et discordante. Peu à peu nos yeux, que le contact de cette nuageuse atmosphère avait fermés convulsivement, parvinrent à s’affermir contre elle, et nous pûmes enfin promener nos regards autour de nous.
Les Maures avec leurs costumes bariolés, les Arabes enveloppés de leur invariable manteau blanc , étaient là pôle-môle, les uns appuyés contre une colonne, la plupart accroupis, et tous effleurant des lèvres le bout d’ambre de leur chibouk , fixant avidement un petit cercle resté vide au centre de la cour, et dans lequel une Mauresque, parée de ses vêtements les plus riches et les plus dorés, exécutait la danse nationale. Singulière danse que celle-là! Les cheveux épars, l’œil étincelant, la bouche entr’ouverte , les joues enflammées, cette femme tournait lentement sur elle-même; sa
tête, penchée en arrière, restait immobile, mais tout son corps était en proie à un frémissement nerveux et contenu : un ancien l’eût prise pour la sibylle de Cumes. Avec sa longue chevelure, ses grands yeux noirs, son teint chaud et coloré, elle était admirablement belle; de ses lèvres s’échappaient avec effort des chants entrecoupés : c’était une romance arabe appropriée à cette pantomime dont je vous laisse à deviner le sens. Le premier couplet commençait ainsi :
O homme I cesse d'égarer ta main sur ma poitrine I Que cherche-t-elle î Une grenade.
Une grenade jaunie par le soleil.
A chacun des autres couplets, il était question, comme toujours, d’une fleur ou d’un fruit. Ces vers érotiques étaient psalmodiés sur un air lugubre qui, par ses chevrotements, ses intonations languissantes, et par l’absence de tout rhythme, rappelait notre plainchant. C’était une espèce de trémolo brisé et plaintif, alternant, sans aucune transition, du forte au piano, et dont le mouvement rapide était aussi peu en harmonie que possible avec celui du chant.
v H semblait que le délire, si naïvement exprimé par la danseuse, eût gagné l’ânie des assistants. Quelquesuns étaient plongés dans une muette extase ; les autres , abjurant le flegme national, riaient, chantaient et buvaient leur café noir: plusieurs môme, j’en demande pardon pour eux à Mahommet, ne s’en tenaient
pas à cette libation orthodoxe, et s’en prenaient à l’eaude-vie. Le lieu de la scène était éclairé par des chandelles de cire jaune ; au-dessus de nos tètes brillaient les étoiles, et la lune argentait les étages supérieurs.
Un Arabe qui, plus attentivement que tous les autres, observait la danse de la Mauresque, et suivait ses moindres mouvements, se leva toutà coup et lui fit signe d’approcher. Puis, tirant de son portefeuille en maroquin rouge, brodé de (ils d’or, dix ou douze piécettes d’argent, il les humecta légèrement avec l’extrémité de sa langue, et les posa une à une sur le front, les joues, le nez et le menton de la danseuse, qui paraissait de plus en plus égarée et haletante, à mesure qu’augmentait le nombre de piécettes. Quand toutes furent posées, elle redressa la tête, et les fit glisser dans une pièce d’étoffe qu’elle tenait entre ses deux mains. Cette singulière cérémonie s’étant roproduite plusieurs fois dans l’espace d’une demi-heure, un jeune Maure, placé à cêté de moi, et qui déjà m’avait gracieusement offert une pipe, m’apprit que tout cet argent provenait de dons faits à la Mauresque ; que c’était là une manière de lui témoigner son admiration, lorsque son jeu était trouvé réellement expressif; enfin, que le mézouard avait une part dans le bénéfice. Aussi trouvait-il son compte à multiplier les exhibitions de danseuses, car celte peinture de l’amour des sens est toujours accueillie avec enthousiasme chez uu peuple éminemment matérialiste.
Au premier étage de la maison, disposé également en cloître, étaient nonchalamment assises une cinquantaine de femmes mauresques, que leur profession plaçait sous la dépendance du mézouard. La plupart avaient de fort beaux traits ; mais pas un éclair d’intelligence ne brillait sur ces pâles physionomies. Il était facile de voir que ces pauvres créatures n’avaient ni le sentiment du bien et du mal, ni même la conscience de leur triste genre de vie.
Objet des regards de la foule, elles-mêmes soulevaient difficilement leurs longues paupières; leur cou penchait indolemment sur leurs épaules, et tout, dans leur contenance, accusait l’abrutissement et la dégradation.
Ce spectacle avait quelque chose de pénible. Quand je redescendis, une autre Mauresque était au milieu du cercle, mais c’étaient toujours les mêmes évolutions, les mêmes chants et la même musique : cela devait durer ainsi jusqu’à l’aurore. Quant à la première danseuse, après un exercice de deux heures, elle était tombée évanouie aux acclamations de l’assemblée. Je ne jugeai pas à propos d’attendre que la seconde eût mérité les mêmes applaudissements, et ce fut avec un vif sentiment de bien-être que je respirai, en sortant, la brise qui, à cette heure de la nuit, s’élevait fraîche et pure du sein de la Méditerranée.
J’ai vu souvent répéter ces exercices en Algérie, et notamment à Biskra, pays des Oasis, où la belle
Fatma (brune Ouled-Naïl), s’ôlail fait, du fruit de ses danses, bâtir une petite maison, et où elle partageait l’idolâtrie du public avec son agile et comme elle presque noire compagne, Oumel-Khéir, ce qui signifie littéralement : la Mère du bien.