CHAPITRE PREMIER l'orient
1) Bassin de la Méditerranée : Art arabe; ce qu'il est. L'art indigène; son expansion. L'art arabe en Espagne. — La Perse. —2) Extrême Asie : Les régions de l'Inde: l'art hindou ; son originalité ; son apogée au XVII^ siècle. — Art chinois : L'architecture; ce qu'elle est. — Les arts industriels. — Le Japon: Joliesse de son art; la peinture.
Art arabe, — L'art arabe ne prend vraiment conscience de lui-même qu'au moment où le peuple arabe entre activement dans l'histoire. Jusqu'à cette date, il n'a eu que peu d'importance. Cependant les quelques monuments élevés dans la vallée de l'Yémen indiquent l'aptitude de cette race à sentir et à pratiquer l'art. De fait, l'Arabe du moyen âge a l'esprit vif et souple; il est très curieux de savoir et de connaître, et, loin de traiter les civilisations occidentales avec dédain ou simplement indifférence, il cherche à les pénétrer et à en tirer profit. Mais il reste toujours lui-même, conservant son imagination brillante et sa fantaisie capricieuse. Aussi lorsque, guidé par Mahomet, il entre en contact avec les autres peuples et qu'il pénètre les autres races, il est prêt à se perfectionner, et déjà il a construit les monuments de l'Hedjaz, notamment la Kaaba de
la Mecque. II va se trouver à même de laisser sur son passage les chefs-d'œuvre dont TEspagne est si riche et dont Constantinople et la Sicile conservent encore d'intéressants témoignages.
Modèle et sanctuaire, la Kaaba de la Mecque est le prototype de toutes les mosquées arabes, et celles-ci sont les monuments caractéristiques, presque les seuls importants, de ce peuple, en Afrique. La mosquée est essentiellement une cour en général plantée d'arbres et entourée de portiques ; elle est ornée, au centre, de la fontaine aux ablutions, et flanquée sur ses côtés des hauts et grêles minarets d'où les muezzins appellent à la prière. Les dimensions souvent en sont médiocres, comme le prouve la mosquée d'Amrou, au Caire. L'aspect extérieur est sans beauté, car les ouvertures ne sont pratiquées qu'à l'intérieur et les matériaux consistent principalement en cailloux agglomérés avec du mortier. Edifices religieux et monuments civils procèdent de ce même mode de construction et accusent extérieurement la même médiocrité esthétique. L'intérieur, par contre, est riche d'ornementation, varié et fantaisiste dans sa décoration; il présente à l'œil autant de capricieuses distractions que le dehors a dégagé d'ennui.
Aussitôt sortis de leur pays, les Arabes se sont trouvés en présence des Persans et des Byzantins. L'influence de ces deux peuples fut prompte à se faire sentir et d'autant plus effective que le contact fut plus immédiat et plus durable. C^est dire que la part la plus considérable revient au byzantinisme. Ce que l'influence étrangère a donné à
Tart arabe concerne surtout Textérieur des édifices. La coupole sur plan carré, la colonne avec chapiteau cubique, l'arcade, telles sont les acquisitions, mais l'Arabe conserve ses motifs décoratifs et son style d'ornementation, et même, par la juxtaposition de ces derniers éléments à ceux qu'il emprunte à l'étranger, il modifie à un tel point ceux-ci qu'il en dégage un style nouveau et original.
C'est cet art qu'ils transportent en Egypte et en Syrie, à Constantinople aussi; c'est surtout cet art, encore perfectionné, affiné et dégagé, qu'ils traînent à leur suite dans cette Espagne, où ils le laissent comme un splendide et brillant souvenir de leur long séjour. Le monument le plus curieux et le plus beau de ce style est la mosquée de Cordoue, qui date du xii^ siècle. Elle n'est malheureusement plus ce que ses constructeurs la firent. Mais il est très aisé, par ce qui reste, de rétablir en imagination l'impression que devait produire cet immense rectangle de 118 mètres de large sur 113 de profondeur, hérissé de l.JiOO colonnes reliées les unes aux autres par des arcs, semblables à des guirlandes, et éclairé par près de cinq mille lampes qui versaient leur lumière sur une profusion de riches décorations et d'ornements variés.
Mais l'art musulman va se transformer, tout au moins évoluer, avec le xiii® siècle qui arrive. Les Arabes sont remplacés par les Maures; l'art nouveau gagne envariété et en élégance aimable. II a laissé un pur chef-d'œuvre, l'Alhambra. La première impression, à la vue de ce monument, est
défavorable. C'est un vaste ensemble de constructions lourdes, à Taspect massif de forteresse rébarbative. Mais dès que l'on a franchi le seuil, l'œil est ébloui par la richesse et la variété des ornements, par la profusion des sculptures et des dessins, par la fantaisie des motifs. Ce sont des portiques, des arcades, des cours, des galeries, des colonnes, des ouvertures, des jardins, des fontaines, des bosquets, un délicieux et féerique mélange de tout ce que l'imagination débordante, voluptueuse et sensuelle de cette race du soleil a pu réunir en un harmonieux et somptueux ensemble. L'Alhambra est le chef-d'œuvre de l'art musulman en Espagne, mais il n'en est pas l'unique fleuron. A Séville, l'Alcazar et la Tour de la Giralda ; à Tolède, toujours gothique et toujours arabe, les nombreux monuments du xii® et du XIII® siècle, surtout l'Alcazar; enfin, à Grenade, les jardins du Genéralife sont autant de joyaux, laissés par les envahisseurs chassés, et dont l'intérêt et la beauté ont résisté à la chute de la civilisation qu'ils représentent si exactement. Les Arabes sont alors de grands conquérants ; ils poussent leurs incursions jusqu'au cœur même de la chrétienté et, avec eux, un peu de leur art s'infiltre chez les peuples chrétiens. Cependant ils ne font que passer et leurs traces restent assez rares en Europe, sauf en Sicile, où ils fondent une école et élèvent la cathédrale de Monreale.
Art persan, — Leurinfluence, enretour, s'exerce plus fortement en pays de religion musulmane. L'art persan offre un intérêt par la situation même
du pays où il vivait. Placé entre l'Orient et TOccident, il subit des influences diverses, venues des différents côtés, mais àson tour il étendit son action au loin et particulièrement fournit son art à toute l'Asie centrale. Néanmoins cet art diffère en bien des points des autres arts des pays d'islamisme. Contrairement à la loi du Coran, il admetetreprésente la figure humaine; il connaît et pratique dès lors la peinture, et excelle dans les miniatures. Enfin il s'ouvre à l'influence italiano-antique et plus tard se laisse même un peu entamer par le style Pompadour. De façon générale, d'ailleurs, le Persan aime les grandes lignes, la logique et les beaux profils. Il tient des races aryennes et en est fier; mais il est bien oriental et sa décoration le manifeste. Les belles œuvres de l'art sassanide ne sont pas rares, et Ispahan ou Samarcande en offrent encore aux yeux du voyageur qui va les visiter.
L'extrême Asie. L'art hindou. — Les arts indigènes existent déjà dans l'Inde lorsque, à la suite du char de triomphe de Gengis-Khan, y pénètre l'art arabo -persan. Mais les plus anciens monuments de ces pays sont relativement récents. On sait que l'architecture en pierre y date d'environ trois siècles avant notre ère, alors que le bouddhisme, fondé par Cakia Mouni, a supplanté le brahmanisme. Tout d'abord les édifices furent creusés dans le roc, comme à Élephanta; plus tard on les tailla dans la pierre ainsi qu'à Ellora, où les galeries n'ont pas moins de 8 kilomètres, avec des monuments distincts, des colonnes, des
salles, des temples. Enfin les édifices se construisirent avec des matériaux rapportés, mais conservèrent le même caractère. Parmi ceux-ci, les plus curieux sont les stoupas, sortes de pyramides à étages où sont renfermées des reliques, les veharas qui sont des espèces de couvents, et surtout les pagodes. Ces dernières représentent le style essentiel de l'architecture hindoue. Elles sont un ensemble de constructions, à plusieurs sanctuaires, affectant une forme pyramidale, à étages. Très nombreuses dans toute cette partie de l'Asie, quelques-unes sont très belles, notamment celles de Jaggernaut, d'Angkor, de Tirouvalour. L'absence de simplicité et de logique dépare cet art où une riche décoration envahit les lignes essentielles des monuments et obscurcit le plan. Ces palais, ces pagodes sont ornés de statues, car la sculpture était en honneur. Les deux tendances religieuses se font sentir : tantôt ce sont des bas-reliefs et des statues de Bouddhas calmes, sereins et majestueux, tantôt c'est la mythologie touffue du brahmanisme avec ses dieux aux formes étranges et aux attitudes tourmentées. Mais le sens de la composition fait défaut et la vigueur manque; l'imagination déréglée règne sans conteste. Quant à la peinture, seule la miniature, d'après le mode persan, semble connue. Il est un moment cependant où cet art arrive à un apogée brillant. C'est au xvi® et au XVII® siècle, sous la dynastie des Grands Mogols. La fusion de l'art arabe et de l'art hindou est réalisée, la puissance d'Aureng-Zeyb est reconnue, c'est l'âge glorieux. On élève des temples,
des pagodes, des écoles, des forteresses, des palais; c'est le moment de la construction du palais de Lahore, du mausolée du Tadj, des jardins de Kachmir, des nombreux édifices d'Agrah. Mais la décadence suit de près et désormais l'art se traînera, en s'aEfaiblissant, dans la voie déjà tracée .
Art chinois, — Pays de vieille civilisation et d'instinct conservateur, la Chine possède un art tout original et très curieux. Malheureusement les monuments font souvent défaut et, seuls, des textes de livres ou des dessins de bibliothèque suppléent à cette lacune. Les dynasties nouvellement arrivées au pouvoir s'empressaient à l'ordinaire de faire disparaître tout vestige de la gloire ou de la puissance de celle qu'elles venaient de renverser.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons nous faire une idée assez précise de ce qu'est l'art chinois, dont les éléments sont toujours restés très simples. En architecture, un seul type est reconnu et s'applique aussi bien à la demeure particulière qu'au palais et au temple. Un édifice chinois est essentiellement « un toit recourbé et surplombant, reposant sur des colonnes courtes ». L'origine en est manifestement la tente. Ni plafond, ni fenêtres latérales, ni étage supérieur la plupart du temps, dans ces constructions, symétriquement établies, dont le toit est l'élément essentiel, en même temps qu'il est le plus varié et le plus richement décoré. Le Palais d'Été, à Pékin, ou le temple de Confucius, ou la maison d'un simple
fonctionnaire, différents de dimensions, sont identiques de principe. Seuls, les temples bouddhiques font exception par la richesse intérieure de leur décoration, opposée à Tabsencc d'ornements, de statues et de peintures des temples chinois et des pa-
godes.
D'ailleurs la sculpture, dans ce pays, resta toujours inférieure, malgré l'élan momentané que lui donna l'introduction du bouddhisme. Les Chinois manquent de sens plastique, et portent ce défaut dans tous leurs arts. La peinture, en effet, affecte un caractère graphique persis tant. Dessinateurs et calligraphes, ils n'ont ni le sentiment du modelé, ni celui du relief, de plus ils ignorent l'anatomie; mais ils connaissent à fond la perspective linéaire et surtout possèdent le sens très yif et très délicat de la couleur. C'est là leur grand mérite et c'est par là que leur peine turedu x® au xiii® siècle, leur peinture de paysage surtout, dont le plus illustre représentant est Li-yeng-Kieou, mérite de n'être pas oubliée et même d'être étudiée.
Mais la gloire particulière des Chinois repose
Pagode de Ouan-Cheou-ChaD, près de Pékin.
surtout sur ce que nous appelons les arts industriels. Dès la plus haute antiquité les bronzes étaient connus et travaillés, en Chine. La céramique date, dit-on, du xvii® siècle avant notre ère, et au ix° siècle après J.-C. ils inventaient, par hasard, cette porcelaine dont la destinée a été si brillante et qui, chez eux, a atteint son plus vif éclat, au xvii® siècle, par une pureté de formes, un éclat et une variété de coloration, une entente de la composition qui depuis, du reste, n'ont plus été retrouvés. Enfin le verre de couleur, les émaux champlevés et cloisonnés, les laques peints et sculptés leur faisaient réaliser de petits chefsd'œuvre d'aspect élégant, capricieux, gracieux, avec cette sorte d'air chimérique que paraît si souvent revêtir tout ce qui nous vient de ces pays longtemps peu connus, par conséquent si propres à laisser rêver notre imagination.
Art japonais, — Une japonaiserie ! Prononcer ce mot c'est éveiller l'idée de quelque chose de frêle et de fantasque, d'élégant et de mièvre, d'amusant, d'étrange. Cette idée est un peu étroite, mais assez juste dans son peu de précision. Les petites cervelles nippones habitent des corps graciles et fins qu'abritent des demeures de poupées. L'architecture japonaise, qui repose sur trois principes essentiels : l'emploi presque exclusif du bois, la prédominance des vides sur les pleins, rimportance du toit, est bien en harmonie avec la vie de cette race. Un toit hissé sur des piquets, des murs mobiles, des cloisons en gros papier formant coulisse, pas de meubles, mais des nattes
répandues à terre, parfois sur les murs quelques kakémonos de la main d\in grand peintre, tel est Taspect des constructions nationales au Japon. Les dimensions varient, la somptuosité diffère, mais le type reste sensiblement identique à luimême. Toutefois le bouddhisme, ici comme en Chine, apporte sa note particulière dans cet ensemble. Le chef-d'œuvre architectural du Japon, le temple de Yegas, à Nikko, affecte une forme qui lui vient de l'Inde. Si les matériaux se réduisent aux différentes espèces de bois, Taspect du monument est nettement anti-japonais.
L'influence bouddhique ne se fit d'ailleurs pas uniquement sentir sur l'architecture, elle s'exerça aussi sur la sculpture. Si Zingoro, l'architecte du temple de Nikko, qui mérite, du reste, d'être considéré comme le plus grand sculpteur japonais, couvre les murs de ce temple de fleurs, d'oiseaux, de personnages, de motifs décoratifs différents, tous sculptés dans le bois, et s'il représente ainsi la tradition nationale dans sa pureté et sa plénitude; d'autre part le colossal Bouddha assis que l'empereur Shioumoun fit élever à Nara, en un énorme bloc de bronze de â6 mètres de haut et d'environ JiôO.OOO kilos de poids, marque bien la part étrangère dans cet art que nous nous sommes habitués à considérer comme consacré aux seules petites choses. Mais le Japonais ne sait apprécier ni les belles ordonnances, ni les belles lignes; ses grandes villes sont d'énormes villages, sans harmonie d'ensemble ni logique de plan. De même, la sculpture n'est pas pour lui assez « amusante » comme disent les artistes; il
la cultive sans beaucoup d'attention et sans grand succès.
Il n'en est pas ainsi de la peinture. Tout le long de son histoire, il Pa aimée et pratiquée. Depuis Meitshion qui, au xv® siècle, crée la peinture japonaise et laisse une Mort de Sakia aussitôt célèbre, jusqu'à Kiosaï et Zeishin qui nous sont contemporains, les peintres font courir de nombreux pinceaux frais, capricieux, colorés sur les longues bandes de soie des kakémonos, ou sur les papiers des paravents et des éventails. Cependant le véritable essor de la peinture japonaise date du ix® siècle et c'est Kanaoka qui le lui a donné. Désormais elle ira toujours progressant jusqu'au xvii® siècle qui est l'époque glorieuse du Japon. Mais, dès 1500, un double courant se dessine, qui dure encore de nos jours. L'École de Tosa, traditionnelle et aristocratique, celle de Kano, libérale et moins étroite, sont les deux centres de l'art. Toutes les deux brillent simultanément, mais vers le xvm® siècle, au moment où Tart du décor atteint son plein épanouissement, Fécole vulgaire produit le plus grand peintre japonais, surtout le plus connu de nous, Ho-Kou-Saï (1760-18/i9). Naturaliste avant tout, « le vieillard fou de dessin », ainsi qu'il s'appelle lui-même, conseille de copier la nature, et il donne l'exemple comme il dicte le précepte. Très fécond, plein de verve, d'une fantaisie charmante et d'une observation très précise, il a laissé une collection remarquable de dessins, d'esquisses, d'aquarelles, de peintures de tous genres, qu'on est en droit de considérer comme
DE LVHUMANITÉ
une encyclopédie pittoresque de la vie au Japon. Mais n'est il pas à craindre que Tart de ce pays n'ait jeté son plus beau cri? Sans doute, comme par le passé, les émaux, les armes, les tissus si beaux au xvii® siècle, les porcelaines, les estampes, surtout les laques si remarquables et si florissantes au xv*^ siècle alors que Koetsou fabrique ses
Hokousai. — Promenade sur l'eau.
petits chefs-d'œuvre, sont toujours en vogue et en honneur. Mais les pures traditions nationales se corrompent. Le Japon ouvre son âme au souffle d'Occident; l'art jusqu'à ce moment y a perdu. Sera-ce une perte passagère?
Du reste la même incertitude, grosse de crainte, plane sur lout l'Orient. Les races orientales ont un long passé et portent les stigmates de la vieillesse. Ces stigmates-là, s'en débarrasse-t-on?