‹ La vie artistique de l'humaniteChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'art gothique

D'où il vient; ce qu'il est; son origine; ses trois périodes. — État de la France. — I"^*^ période : transition. — IP période : grande époque. Architecture religieuse : apogée; architecture civile, militaire, privée. — Influence à l'étranger : différentes écoles. — III' période : styles rayonnant, flamboyant : caractère, oeuvres; décadence.

Les autres arts : Sculpture décorative, iconographique ; son caractère. — Peinture : son peu d'importance, son rôle ornemental — Le vitrail : son éclat. Les arts mineurs. — La fin de l'art gothique à l'étranger.

C'est au XII® siècle que, pour la première fois, paraît Togive dont la découverte va si profondément modifier larchitecture ; c'est donc au xii® siècle que naît Tart ogival. Issu du roman, il s'en distingue par quelques éléments essentiels. La voûte en plein cintre tendait à repousser les murailles qui la supportaient, à se surbaisser et à se rompre à la clef et aux deux reins. Pour parer à ce danger, on la modifia ; au lieu d'être une courbe régulière, elle se forma de deux arcs de cercle qui se coupaient à leur sommet, c'est-à-dire à la clef. L'arc formé par ce croisement était Togive. Mais il fallait renforcer ces voûtes, plus élevées; on se servit d'arcs en croix jetés diagonalement au-dessus de chaque carré de piliers, d'un angle à l'angle opposé. C'est ce qu'on appelle la croisée d'ogive, laquelle, et non point l'arc aigu, con-

stitiie rélément caractéristique de Tart nouveau. On pouvait dès lors élargir les nefs et remonter les voûtes; la technique du métier permettait de donner plus d'élégance et de hardiesse. Mais la poussée exercée par les voûtes était d'autant plus considérable que leur grandeur augmentait. De plus il fallait éclairer la nef principale, c'est-à-dire évider les murs. C'est à cette double exigence que répond Tarc-boutant. Les contreforts romans, modifiés, prolongés et exhaussés, servirent de point d'appui aux endroits où, mathématiquement, s'exerçait toute la poussée. Dès lors, en consolidant ceux-ci, on pouvait élever les voûtes, élargir les nefs, et même percer les basc5tés. L'évolution de l'art gothique se fera toujours dans ce sens. L'élément essentiel de cette architecture est donc la voûte sur croisée d'ogive et l'arc-boutant avec contre-forts extérieurs.

C'est en France^ probablement même dans l'Ilede-France, que ce style est né. Les contemporains ne s'y trompaient pas. Ils l'appelaient " opus francigenum », l'art français. D'abord restreint à ce petit coin de notre pays, il ne tarda pas à déborder ses frontières restreintes, mais, au commencement, ce fut dans la direction du Nord. Le Midi resta toujours en retard sur les pays d'au-dessus de la Loire dans les diverses transformations du gothique. L'explication de ce fait, si important pour la chronologie des monuments de cette époque, est très naturelle.

Né où nous l'avons dit, le Nord était aux portes de son lieu de naissance. Les rapports de l'Ile-de- France et de la région de la rive droite de la

Loire étaient fréquents; tandis que le Midi, plus éloigné, et géographiquement difiPérent de ce premier pays, se pouvait plus longtemps soustraire à cette influence. Indépendance d'autant plus aisée d'ailleurs, que la royauté, faible encore, n'exerçait une action efficace que sur les terres proches de son gouvernement. Aussi le Midi lui échappait presque totalement et, par son esprit de liberté et son désir d*autonomie, résistait à l'unification artistique. Il faut enfin ne pas oublier que le Midi restait latin de tradition et de souvenirs, tandis que le Nord, moins cultivé, savait se mieux laisser aller à la spontanéité de l'inspiration et à son originalité propre. L'esprit latin et antique était hostile à l'art indigène.

Les progrès géographiques et les progrès techniques ainsi que logiques de l'art gothique marquent ses différentes périodes. Elles sont au nombre de trois. La première comprend les débuts et embrasse le xii® siècle. C'est encore un style de transition. La deuxième, qui est la grande époque du gothique, le gothique lancéolé, remplit les règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis; c'est l'époque de la construction des grandes cathédrales, le xiii® siècle. Enfin, tirant les conséquences extrêmes de ses principes, et gagnant complètement le Midi, le gothique devient, au xiv^ siècle et au xv®, rayonnant d'abord, puis flamboyant ; c'est la troisième période. Cette période finissante marque une décadence et laisse entrevoir par où s'amorcera l'art qui va lui succéder.

Cet art arrivait bien en son temps. C'est le mo-

ment des Croisades. Le sentiment religieux, aussi profond qu'aux siècles passés, est moins sombre. On a l'enthousiasme de la foi. Les brillantes, pieuses et souvent malheureuses chevauchées vers les Lieux Saints tiennent les âmes en éveil et avivent la flamme religieuse. Les cérémonies du culte deviennent pompeuses; l'église est la véritable maison du peuple. Chacun Taime comme son propre bien, la pare avec délices, la montre avec orgueil, y travaille avec ardeur et désintéressement. Le patriotisme s'en mêle; on est fier d'une belle cathédrale et on la compare avec complaisance à celles des villes voisines. C'est dans l'église que l'homme consacre les dates importantes de sa vie ; c'est là qu'il va oublier ses douleurs, c'est là même qu'il va se distraire à la représentation des mystères pieux et des pièces bibliques à qui elle sert de théâtre. Mais en même temps c'est le moment de brillante vitalité de la féodalité, le moment des continuelles équipées de guerre, des nombreuses révoltes de vassaux, des fréquentes rivalités de suzerains.

Les armes parlantes de la FVance seraient à cette époque la croix et Tépée : les deux types caractéristiques de l'art du moyen âge sont l'église et le château. Mais église et château sont construits par des hommes dont l'esprit est affranchi du goût monastique qui fut celui de l'art précédent. L'art, bien que restant très religieux, devient séculier. Les monastères perdent leur importance, surtout leur influence. Robert de Luzarches, qui, au début du xiii® siècle, construit la cathédrale d'Amiens, le chef-d'œuvre peut-

être des cathédrales gothiques, est déjà un laïque. Guillaume de Sens, Villard de Honnecourt, Libergier, Jean de Chelles, Robert de Coucy ne sortent non plus d'un couvent. A cette époque les communes s'émancipent, la vie municipale se crée, les corporations rivalisent entre elles ; on institue des concours artistiques, l'émulation stimule les villes ; c'est un moment de pleine et universelle activité.

Sorti directement du roman, malgré de profondes différences, le gothique devait, à ses commencements, garder très nette la marque de son origine. De fait, les premiers monuments de cet art nouveau ne se dégagent qu'imparfaitement du roman. Ils en ont l'aspect lourd et trapu, ils en conservent parfois même la forme ronde dans leurs arcs, comme à Saint-Germain des Prés, à Paris. L'arc brisé et la croisée d'ogive ne sont employé*? que lorsque besoin en est. Ce n'est donc pas un caprice du goût, mais une nécessité de l'art qui pousse l'architecture dans la voie nouvelle. L'église de village et la cathédrale de ville s'y soumettent; à Morienval et à Beauvais on en a la preuve ; Saint- Pierre de Montmartre, à Paris^ confirme ce fait.

Plus fidèle encore au passé, le château reste pour longtemps celui qu'on avait élevé déjà dans les siècles précédents. Définitivement constituée à la fin du xii® siècle, la forteresse féodale, énorme souvent, est essentiellement un épais donjon, enserré dans une ou plusieurs murailles d'enceinte, hérissées de tours solides et massives ; elle est percée de jours rares et étroits, desservie par des galeries, des chemins de ronde et des esca-

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liers irréguliers et trompeurs. De ces châteaux, il ne reste plus que des ruines comme celles de Loches, de Beaugency, de Nogent-le-Rotrou. Mais ces ruines sont imposantes et justifient bien ce que Lamennais disait du manoir seigneurial de cette époque aussi bien que de ceux des années qui ont suivi : « Le château féodal, situé d'ordinaire sur le sommet de roches presque inaccessibles, ressemble à Taire de l'aigle. Son aspect sombre, ses tours massives, percées d'ouvertures étroites, ses créneaux pareils à d'énormes dents, éveillent le sentiment d'un pouvoir redoutable, d une domination farouche, mêlée de je ne sais quelle fierté rude et noble... symbole de la puissance indépendante et solitaire, de la force et de la grandeur personnelles, il représente merveilleusement ces temps d'anarchie où, les liens n'existant plus dans Tordre politique, l'homme individuel, sans souci d'autrui, se faisait lui-même toute sa destinée. " Mais progressivement le rayon de lumière, qui se glissait dans Jes cœurs et dans les esprits, les illuminait d une clarté bienfaisante. L'apogée s'approchait.

C'est le xiii^ siècle qui l'apporte. Comme le dit j ustement J.-J. Ampère : « A cette époque tout resplendit à la fois : chevalerie, croisades, architecture, langue, littérature; tout jaillit dans une même explosion. » Néanmoins quelque chose domine et caractérise plus particulièrement ce moment d'activité générale, c'est l'architecture religieuse. Nous sommes vraiment au temps des grandes cathédrales. Celles-ci continuent dans la vole que leurs aînées leur ont tracée, mais elles

les dépassent. Plus hardies, elles deviennent plus belles. Les architectes, plus maîtres de leurs procédés techniques et plus habiles dans leur art, tirent des principes d'esthétique dont ils s'inspirent et des sentiments de foi qui les animent le plus bel et le plus complet effet. Que ce soit Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de

Château de Pierrefondi

Chartres, celle de Reims ou celle de Bourges, voici ce que désormais l'église est devenue : « Les supports s'amincissent, les courbes s'allègent, les profils s'affinent, et les organes nouveaux, nécessités par une statique nouvelle, se transforment eux-mêmes en de curieux ornements. Les contreforts s'arrondissent en arcs sveltes et légers, qui donnent aux absides un aspect imprévu d'inoubliable élégance.

" Ces étais de pierre ne se contentent pas de paraître gracieux, ils se font riches. Ils se couvrent de dais, de niches, de statues portées sur des consoles; leurs contreforts s'amortissent en pinacles fleuronnés, hérissés de végétations luxuriantes. Les flèches, les clochers qui dominent orgueilleusement les campagnes d'alentour, animant, suivant la juste expression de Chateaubriand, le paysage, fût-il nu, triste et désert, découpent sur le ciel leurs masses ajourées, dentelées, et poussent leurs aiguilles hardies jusque dans les nuages. Les fenêtres, occupant désormais toute l'étendue des travées, garnissent leurs claires-voies de formettes aux meneaux moulurés et tressés en dessins de guipure. Au-dessus des portails, les roses épanouissent leurs éblouissantes floraisons, tandis qu'à l'intérieur, la nef, le transept et le chœur, débarrassés de points d'appui encombrants, clairs et dégagés, permettent à Tœil de fouiller les plans les plus lointains et de s'égarer en des profondeurs mystérieuses. A moins qu'il ne préfère s'élancer en une envolée radieuse, jusqu'aux voûtes suspendues en une vertigineuse hauteur, et dont l'impressionnante élévation est rendue plus sensible encore par l'amincissement voulu, prémédité, d'une futaie de colonnes qui, jaillissant directement du sol, se précipitent vers l'infini, sans que rien les arrête. » (H. Havard.) Les grands architectes, modestement appelés alors maîtres de l'œuvre, qui réalisent ces chefsd'œuvre, sont nombreux : Pierre de Montreuil construit, à Paris, la Sainte-Chapelle, si frêle et si robuste, si élégante et si forte qu'elle semble

une heureuse gageure de son constructeur; H. Libergier élève Saint-Nicaise, à Reims, qui devient un modèle qu'on allait étudier; Robert de Coucy et Jean d'Orbais, Jean Deschamps et Etienne de Mortagne, Jean de Chelles et Robert de Luzarches travaillent à nos plus belles cathédrales, avec Taide de la confrérie naissante des maçons. Et ces chefs-d'œuvre sont les cathédrales de Reims, dont l'honneur revient à Robert de Coucy et Jean d'Orbais, qui y font jaillir leurs splendides colonnes jusqu'à 36 mètres du sol; d'Amiens, où Robert de Luzarches porte ses clefs de voûte à Jiâ mètres de hauteur; de Saint-Denis, où Eudes de Montreuil et Jean de Chelles travaillent sous saint Louis ; de Beauvais, dont la voûte a h7 mètres de haut; de Chartres, où Ton trouve une vraie forêt de statues; de Rouen, de Clermont, du Mans, de Soissons, de bien d'autres villes encore, en mettant au premier rang Notre-Dame de Paris, fondée par l'évêque Maurice de Sully, construite par des architectes restés inconnus et qui est celle qui répond peut-être le mieux à la description que nous avons empruntée plus haut à M. H. Havard. On comprend cette merveilleuse efflorescence de cathédrales sur notre sol, si Ton réfléchit à leur importance dans la vie de la nation. Michelet, ce merveilleux ressusciteur du passé, nous a fait sentir la vie véritable qui circulait dans ces immenses nefs sculptées, fouillées, percées à jours, où tout se réfugiait : « L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité. "

L'on est étonné lorsqu'on se demande quels

efforts, quelle activité, quelles ressources suppose et exige un pareil luxe de construction. Et cependant Tarchitecture religieuse n'absorbait pas toute la force vitale et artistique du pays ; Tarcliitecture militaire et civile continuait à hérisser le sol de châteaux et de fortifications, à peupler les communes d'Hôtels de Ville et d'habitations particulières. Les grands seigneurs se faisaient architectes; Richard Cœur de Lion présidait à la construction de Château-Gaillard, Philippe- Auguste faisait agrandir Gisors, Enguerrant III de Coucy enfin bâtissait le fameux château de ce nom dont le donjon, aux murs épais de 7 mètres, n'avait pas moins de 6h mètres de haut et de 30 mètres de diamètre. C'était le moment où s'élevaient Vincennes, le vieux Louvre, enfin Pierrefonds, dont la reconstitution dans ce siècle nous permet de nous rendre un compte assez exact de ce qu'étaient ces forteresses d'où les vassaux pouvaient si longtemps narguer les armées du roi.

Les villes, naissant à leur indépendance, imitaient ces exemples. Aussi les bastides se multipliaient, les murailles montaient, comme à Aigues- Mortes et à Carcassonne, les rues prenaient l'aspect de passages fortifiés, les ponts se munissaient de défenses, comme à Avignon et à Cahors, où le pont Valentré offre aujourd'hui le plus beau modèle de ce genre de construction. Mais non contentes de préserver leurs cités, les municipalités voulaient les parer. Les Hôtels de Ville comme celui d'Ypres pour le Nord, de Saint-Antonin dans le Tarn-et-Garonne, pour le Midi, déployaient

un luxe jusqu'alors inaccoutumé. Certaines maisons particulières, comme le palais épiscopal de Laon, Thopital d'Angers, la maison des Tem-

Notre - Dame de Paris, (Cliché Neurdein frères.)

pliers à Louviers, plusieurs maisons ^à , Cordes, à Figeac, à Fleurance, méritaient d'être remarquées par leur aspect artistique, par l'application, sur des objets différents et dans un champ

restreint, des principes et des habitudes de la grande architecture. Mais c'est le Midi qui offre, à ce dernier point de vue, le plus de monuments intéressants, bien que ce soit lui qui ait le plus lentement adopté l'art nouveau.

Il est vrai qu'à ce moment le gothique a envahi l'Europe. La France occupe un rang prépondérant ; son prestige est universel, ses victoires assurent son éclat. Louis IX ajoute son auréole de saint à sa couronne de roi. Dès lors, l'art français devait franchir les frontières de France. Les pays étrangers d'ailleurs sont, à des degrés différents, mûrs pour cette invasion pacifique ; ils se trouvent dans un état de civilisation propre à cet art. Aussi le gothique transplanté prenait^ avec un fond toujours identique, des aspects différents dans les pays divers. L'Angleterre lui fit un accueil d'autant plus empressé que ce pays avait été naguère conquis et habité par les ducs normands. Mais son architecture est plus régulière que celle de notre pays, les façades affectent souvent une forme rectangulaire, les lignes droites et perpendiculaires sont plus fréquentes que chez nous. C'est dans ce style français, légèrement modifié, que la cathédrale de Lincoln, avec ses 170 mètres de longueur, que celle de Salisbury et de Cantorbéry, que l'abbaye de Westminster furent élevées. — La Belgique, plus française, possédait déjà la cathédrale d'Ypres et Sainte-Gudule de Bruxelles. — L'Espagne reçoit directement de nous son art; elle appelle même nos constructeurs, et à Burgos, à Tolède, à Barcelone, fait bâtir ses cathédrales par d'anciens

étudiants de TUniversité de Paris. — L'Italie prit son art tout formé aux architectes français et allemands et éleva deux chefs-d'œuvre : les cathédrales d'Orvieto et de Sienne. — Enfin, la Hongrie appelait nos constructeurs, la Scandinavie avait également recours à eux et confiait la cathédrale d'Upsal à Pierre de Bonneuil. La partie même de l'Orient qui, à la suite des Croisades, était devenue terre francisée, élevait des églises

Pont Valentré, à Cahors.

en style gothique. Mais le pays où cet art fleurit le plus brillamment, après la France, fut l'Allemagne où la cathédrale de Cologne, commencée par un Français et qui couvre plus de 6.000 mètres carrés, la cathédrale de Strasbourg, celles de Fribourg, de Bamberg et de Nuremberg, et, dans un style plus simple et plus austère, celles de Meissen et de Magdebourg, rivalisent avec les plus belles œuvres que notre art national éleva sur le sol de la France.

Cependant rien de ce qui vit ne reste immobile. Du style de transition, le gothique est passé, à la belle époque, au lancéolé ; il va continuer sa

marche pour devenir rayonnant au xiv® siècle et flamboyant au xv^. Mais cette dernière période de deux siècles n'ajoute que peu d'éclat à Part gothique, bien qu'elle apporte des modifications intéressantes. C'en est le développement logique et extrême, et là presque toujours est l'écueil. De plus en plus habiles, les constructeurs en arriveront à faire des sortes de prodiges où la virtuosité, l'adresse et la science remplaceront l'inspiration, la spontanéité et l'harmonieuse raison. Souvent ils surchargeront, exagéreront, multiplieront, parfois même on les verra accomplir de véritables tours de force d'habileté ou d'équilibre. Néanmoins il ne faut point seulement considérer ces excès ; l'art gothique nous offre encore de belles œuvres. Le xive siècle est l'époque du clocher de Saint-Pierre àCaen, des cathédrales de Bordeaux et de Metz, des églises deMoissac et de Comminges, de la Dalbade à Toulouse; c'est aussi le moment où Albi voit s'élever son originale cathédrale de briques, à entrées latérales et double chœur, qui ne fut pas sans exercer une certaine influence. La France marche rapidement vers son unité ; s'il y a encore de fréquentes révoltes, de sourdes dissensions, l'unification pourtant s'affirme. Dans l'art, pareil mouvement se fait sentir. Au Nord comme au Midi, le style rayonnant affine ses piliers, émousse ses ogives, agrandit ses ouvertures, multiplia ses dentelles et. ses ornements, épanouit ses rosaces, demande plus de richesse et d'ornementation, offre plus de légèreté sous cette surcharge décorative. La ligne verticale triomphe toujours avec les clochers

et les flèches des églises, avec le donjon et les tours des châteaux, avec le beffroi des Hôtels de Ville. Mais les temps deviennent hostiles. Les démêlés de Philippe le Bel avec le Pape, ensuite les premiers désastres de la Guerre de Cent Ans portent un coup douloureux à l'art du pays; il ne meurt pas, mais sommeille et paraît attendre des jours plus cléments pour fleurir à nouveau.

En dépit d'une courte éclaircie sous le règne de Charles V, le gothique ne retrouve de brillantes années que sous Louis XL Ce que nous indiquons plus haut se réalise pleinement sous ce règne. L'ogive s'abaisse de plus en plus, la décoration jette à profusion ses bouquets, ses découpages, ses flammes qui donneront son nom au gothique flamboyant. C'est très savant et très curieux, mais cherché et excessif. Cependant, le style flamboyant a laissé les plus belles flèches de nos vieilles cathédrales. C'est lui aussi qui a construit Saint-Germain TAuxerrois à Paris, Saint- Maclou à Rouen, la cathédrale de Rodez, la Tour Pey-Berland à Bordeaux, la Tour Saint-Jacques à Paris, enfin le Palais de Justice à Rouen et le Musée de Cluny à Paris. Par ces derniers monuments, par l'église de Brou surtout, on sent qu'un art nouveau est sur le point de naître, on voit par où il se greffera sur celui qui le précède. On se rend compte une fois de plus que toujours une préparation est nécessaire à un grand changement. L'activité artistique se restreint, se limite. Elle semble se concentrer vers la Bourgogne, autour de Dijon et vers les Flandres, autour de Bruges. Nous l'y retrouverons»

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Autres arts. — L'architecture, qui au moyen âge est le grand art, celui dont tous les autres procèdent et en qui même ils s'absorbent, n'offre pas seule de l'intérêt, quoique l'on soit très porté à ne guère parler que d'elle. La religion catholique est très favorable à la statuaire. La Vierge et le Christ, les apôtres et les saints, les anges aussi sont une mine inépuisable pour le sculpteur comme pour le peintre. La forme même de la foi, son désir de se préciser en une matérielle vision au lieu de rester à l'état de croyance vague, surtout à une^ [époque primitive, où les peuples étaient encore, comme les enfants, plus capables de connaître et de se souvenir en voyant et touchant qu'en apprenant par le seul Bruges. - Le beffroi. csprit, portaient

l'art du moyen âge à peupler ses églises de statues. La sculpture devait donc briller.

C'est au XII® siècle qu'elle s'émancipe. La sculpture ornementale prend les devants. Elle naît dans l'Ile-de-France au moment où, sur ce coin de terre, l'art gothique construit ses premièrescroisées d'ogives. A une ornementation savante et conventionnelle se substitua une décoration

d'après nature. Les campagnes avoisinantes fournirent les modèles; les plantes aquatiques, comme les iris et les nénuphars, eurent une grande vogue. Au XIII® siècle, à Tacanthe et à la fougère nouvellement employées se viennent ajouter les feuillages légers et tourmentés, le lierre, le houx, la vigne, même le chardon et le persil. Notre-Dame de Paris, les cathédrales de Chartres, d'Amiens, de Bourges offrent de charmants et très artistiques motifs de ce genre de décoration. La statuaire s'est moins vite dégagée, comme il est facile de s'en rendre compte par les moulages qui sont au Musée du Trocadéro, et pendant longtemps n'a guère donné, suivant l'expression de M. Langlois, que des « corps allongés, grêles, sortes de gaines drapées en tuyaux d'orgue, terminées par des têtes à l'expression ascétique et maladive ». Mais les progrès enfin deviennent sensibles, et Ton peut dire que la sculpture moderne commence avec les statues du portail principal de la cathédrale de Chartres. Dès ce moment l'essor est donné. Les églises se peuplent; la preuve en est partout, notamment à Reims et à Saint- Denis, à la Sainte-Chapelle et à Bourges, à Chartres surtout où l'on n'a pas compté moins de Ji.500 statues. De ces statues beaucoup sont très belles; quelques-unes, comme le Christ d'Amiens, les Apôtres de la Sainte-Chapelle, la Vierge du portail de Notre-Dame, sont admirables. Mais elles sont avant tout symboliques; une religion ascétique et ennemie de la chair ne se devait pas préoccuper du point de vue plastique. Quel que soit le pays où l'on étudie cet art, qu'on regarde les bas-

reliefs de la chaire de Nicolas de Pise, à Pise, de Sabine de Steinbach, à Strasbourg, ou de Jean de Bonneuil, à Notre-Dame, c'est toujours le caractère mystique, énigmatique et merveilleux qui se retrouve .

La peinture obéit au même sentiment et procède des mêmes principes. Le dessin ne pouvait être en honneur au moyen âge, à une époque qui professait le mépris de la matière. Pour s'en convaincre il suffit de regarder les sujets traités par les peintres. Cet art cependant fut en grand honneur au xii® et xiii^ siècle^ au moment où Guido, à Pise, et Cimabue, le premier grand peintre de l'Italie, à Florence, peignaient leurs premiers tableaux. Tous les édifices étaient ornés de peintures murales. Celles- ci présentaient une grande analogie, comme tonalité, avec les peintures byzantines, ainsi qu'on le voit à l'église Saint-Savin et au Temple Saint-Jean. Les statues aussi étaient peintes, les portails peints et dorés, avec les fonds recouverts de couleurs sombres et les ornements plus clairs. La cathédrale de Reims possède encore une porte en bon état où se laisse saisir ce procédé ; on découvre des traces de pareil travail à Saint-Germain TAuxerrois. Mais, dès le XIII® siècle, la peinture perd de son importance, car l'espace lui est mesuré; les églises se percent de jours de plus en plus nombreux. Les vitraux alors la remplacent sans toutefois la chasser. Souvent, en elfet, ils s'en servent comme de cadre. Les couleurs sont franches; le rouge et le bleu triomphent, étalés sur des fonds sombres. La restauration entreprise par Yiollet-Le-Duc à la Sainte-

Chapelle offre un instructif exemple cle Tusage qu'on faisait alors de la peinture.

« Des murs construits avec de la lumière w, comme on l'a si joliment dit, voilà ce qu'on doit aux vitraux.

Les premiers apparurent au xiie siècle, mais les plus beaux sont du xiii®.

On dirait de véritables mosaïques de verres peints, soudés avec du plomb. Jamais on n'employait de demi-teintes et le modelé s'obtenait par des hachures.

Ce procédé, étrange d'abord, était approprié à leur usage et bien fait pour être vu de loin. Toutes les églises possédaient des vitraux et beaucoup en avaient de T ^ nu • ^ A \ 4.U J 1 ]»A •

Le Christ de la cathédrale d'Amiens.

très beaux; Chartres, Tours, Bourges, Paris montrent les plus

remarquables, comme Soissons, Rouen, Angers possèdent les plus belles grisailles.

L'activité artistique du moyen âge, malgré les temps troublés qu'on traversait, les guerres intestines et l'invasion étrangère, s'étendait à tout, ne dédaignant rien. L'orfèvrerie, toujours fort prisée en France depuis saint Éloi, conservait son éclat passé. Le Trésor de Saint-Denis, dû à l'initiative de Suger, l'indique déjà bien; de plus, au XIII® siècle, Bonnard, en ciselant la châsse de sainte Geneviève, assurait sa réputation et donnait un nouvel essor à cette partie de l'art, qui constituait le luxe le plus recherché des rois et des églises. Limoges acquérait un renom européen pour ses beaux émaux dont le souvenir s'est conservé jusqu'à nous et dont la période de pleine production devait encore se perpétuer pendant la Renaissance. Les tapisseries de haute lice faisaient également l'honneur et la fortune de Limoges et de Poitiers. La mosaïque illustrait, à Saint-Jean de Latran, le nom de Jacopo Torriti. Enfin, les arts de l'ameublement méritaient le même succès et avaient le même éclat. L'ébénisterie tenait la tête parmi ceux-ci, par sa perfection unique; la menuiserie plate, les applications de cuirs, les toiles peintes, le fer travaillé donnent de l'intérêt et de la valeur à ces demeures sombres, incommodes et parfois rébarbatives qu'habitaient nos aïeux. Il leur arrivait de contenir des richesses, dont nous pouvons apprécier quelques unes par les bahuts que possède le Musée Carnavalet, les panneaux à bas-reliefs sculptés du Musée de Clunyet les stalles de chœur de Notre-Dame de la Roche.

Tout, dans l'art gothique, présente cette unité \ de direction et de principe qui est la marque d'un grand style. Sans doute chaque province, jusqu'aux dernières années de Tart gothique, a mis son empreinte particulière sur ses monuments, mais la pensée vivifiante dont ils sont sortis est la même partout et se laisse voir dans chacun des arts. C'est le mysticisme religieux et l'idéalisme intellectuel, au service d'une exécution réaliste. Le mépris de la plastique et la recherche du symbole, unis à la précision de leur technique et à l'habileté dans leur métier, ont permis aux artistes de ce temps de nous donner ces chefs-d'œuvre si purs souvent, si caractéristiques toujours, que la France ne devait plus retrouver et que, dans certains cas, elle n'a plus su égaler.

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