LA RENAISSANCE
Le moment de la Renaissance. — 1"*^ période : surtout italienne et flamande 1} Italie : les trois arts. 2) La Flandre : surtout la peinture. — Les autres centres. — 2« période: c'est l'apogée en Italie. — Les différentes écoles : caractères , œuvres et noms. — L. de Vinci, Michel-Ange, Eaphaël. — Venise et Florence. La peinture est le grand art. — L'art en Allemagne, dans les Flandres; dans le reste de l'Europe. — 3« période. La France occupe le premier rang. — Style de transition. — L'architecture prend les devants. Caractères de l'ait nouveau; le moment : François I^^ Les différents arts : oeuvres et noms. La fin.
La Renaissance est un des grands moments de l'histoire. Ce n'est point une école qui, morte, est remplacée par une rivale; c'est un monde qui disparaît et à qui succède une humanité nouvelle. Mœurs, politique, religion, lettres, art, industrie, tout se transforme, ou reçoit le contre-coup de ce mouvement. Une vie nouvelle est créée. Pour les âmes, c'est le cri d'indépendance du protestantisme; pour les esprits, c'est la révélation de l'antiquité ; pour les mœurs^ ce sont les grandes découvertes qui se préparent, la politesse qui naît, la vie civile qui se constitue. L'Europe, à des degrés différents, était mûre pour la transformation qui se préparait. Le hasard, la fatalité historique, le
vouloir des princes, les besoins des nations concouraient vers le même but. Dans chaque pays, des circonstances particulières mêlaient leur influence à celles que nous venons d'énumérer.
L'on a divisé cette époque de bien des manières. Nous croyons plus propre à la clarté et à la simplicité de la répartir en trois périodes. La première comprend les origines, en Italie d'abord, dans les pays rhénans ensuite, et sert d'acheminement vers la grande époque. Celle-ci constitue la deuxième période où l'Italie rayonne, en attendant d'arriver à la période particulièrement française, qui est la troisième.
jre p^piQ(JlQ^ — Cette période remplit le xiv^ siècle et le débordé. Elle est éminemment italienne. Les causes dont nous venons de parler sont plus fécondes en Italie que partout ailleurs. Mais ce pays bénéficie en outre de sa situation géographique. Héritier du sol, il est imprégné de ce passé gréco-latin qui l'environne de ses traces et de ses souvenirs. De plus, les grandes familles : Visconti, Sforza, Bentivoglio, Gonzague, Malatesta, les Médicis surtout, à Florence, protègent l'art et aident à ses progrès. Les villes mettent leur patriotisme au service des artistes et sont aussi fières de l'emporter sur leurs voisines par leur art que par leur puissance militaire et leur grandeur commerciale. Les arts entrent dans la vie privée ; la religion même leur est favorable. Enfin toutes ces villes sont riches et peuvent se donner le luxe d'une pareille protection.
L'initiateur de ce mouvement est Giotto (1266-
1334). Type caractéristique des artistes qui le suivirent, il possédait Tuniversalité de connaissances que nous retrouverons maintes fois. Élève de Cimabue, il est le créateur de la peinture moderne par la composition, le rendu, le sentiment de la vie. Aussi des fresques de Santa-Maria dell' Arena, à Padoue, qui paraissent bien être son chef-d'œuvre, M. Lafenestre a-t-il pu dire que " toute la peinture de l'avenir y est pressentie et préparée ». Le premier, du reste, il s'était affranchi des fonds d'or et avait fait des portraits. L'empreinte qu'il laissa fut si forte que, pendant un siècle, il eut des imitateurs, mais l'art demeura stationnaire. Taddeo Gaddi, les Orcagna, les Lorenzetti nous ont transmis sur les murs du Gampo Santo à Pise des témoignages sûr leur temps et sur leur art; ils s'y sont révélés bons disciples plutôt qu'inventeurs.
Alors le commencement du xv® siècle arrive; une nouvelle école surgit et prend pour chef Masaccio (Ili01-li78). Réagissant contre la complication croissante de l'art, celui-ci réalise a l'accord de l'idéal et du réel », introduit le nu dans la peinture, se livre à l'étude anatomique du corps humain, aborde le problème du clair-obscur et étudie la perspective. C'était le perfectionnement de la réforme de Giotto, la voie ouverte à tous les essais, et la possibilité de réaliser la beauté dans sa plénitude et sa diversité. Semblable à Giotto, il exerça une grande influence et compta de nombreux disciples ; mais que ceux-ci s'appellent Filippo Lippi, Pietro délia Francesca, Gozzoli ou Antonello de Messine, ils cèdent le premier rang
à leur maître qu'ils rappellent pourtant, chacun avec son tempérament particulier.
En même temps la sculpture se constitue. Un siècle après André de Pise, Ghiberti (1381-1J455) donne à la sculpture moderne son point de départ dans les fameuses portes du Baptistère de Florence, que Michel-Ange déclarait dignes d'être celles du paradis. Mais Donatello (1383-lJi66) est le premier véritable sculpteur et lance son art dans ce qui semble bien être sa voie propre, dans le réalisme, par deux chefs-d'œuvre, son saint Jean-Baptiste et son Zuccone, qui attirent autour de lui de nombreux disciples dont Luca délia Robbia et Verrocchio sont les plus glorieux.
Enfin, l'architecture marche de pair avec ses sœurs. Mais l'antiquité agit sur elle avec plus de netteté et le premier chef-d'œuvre qu'elle offre, son œuvre initiatrice, en relève directement. C'est la coupole de Sainte-Marie-des-Fleurs, à Florence, qu'élevg, Brunellesco pendant qu'il couvrait la ville de palais d'un goût sévère et simple, plein de force et visiblement inspiré de l'antique. En revanche, l'Italie du Nord restait encore rebelle et, dans la Chartreuse de Pavie, Borgognone demeurait fidèle au gothique finissant.
Nous venons de voir poser les jalons de la route que va suivre l'art. Les principes sont trouvés et les éléments constitués. Les premières œuvres sont réalisées. Le dernier tiers du xv® siècle arrive et termine la première période. Tout est prêt pour la grande époque.
Mais l'activité artistique de ce temps possède un second foyer. La Flandre est prospère ; par ses
œuvres d'orfèvrerie et surtout ses tapisseries, très riches mais peut-être trop surchargées, elle prend le premier rang et son influence s'étend. Les ducs de Bourgogne, ses souverains, aiment le luxe, Téclat et les fêtes; ils ont le goût de l'art et le protègent, sans toujours l'apprécier justement. Cet art diffère de l'art italien, dont il est indépendant. Il est moins pur et plus naturaliste. Il respire la vie large et heureuse, se souvient du moyen âge et ignore l'antiquité, parle aux sens et ne s'adresse point à l'âme; il prépare déjà la magnificence de Rubens. C'est le moment de la construction de cet Hôtel de Ville de Louvain qui ressemble à une gigantesque châsse orfévrée, et de la cathédrale d'Anvers dont la tour de IhO mètres et les sept nefs font le plus bel édifice religieux de la Belgique.
La sculpture, très vivante et très habile, rappelle plus le passé qu'elle n'annonce un art nouveau, et si Claux Sluter et les artistes qui ont laissé leurs œuvres à la Chartreuse de Dijon sont supérieurs aux sculpteurs italiens de leur époque, entre eux nulle assimilation n'est possible. Ils relèvent de deux esthétiques différentes. Leur action resta limitée d'ailleurs : ils servirent la Renaissance sans la préparer.
Les peintres furent plus précieux. Non seulement Jean Van Eyck (1370-lMO) eut du génie, mais il perfectionna la pratique de son art. Inventeur de la peinture à l'huile, il servit puissamment la cause de la peinture. Son exemple aussi fut fécond. La vie de ses figures, la richesse du coloris, le souci des accessoires, le soin de rendre laphysio-
nomie morale des personnages et la précision clu dessin justifient sa renommée, et se vérifient, du reste, dans son triptyque deGand, V Adoration de l'Agneau, qui ne contient pas moins de 300 figures. Après lui, aussi grand et différent, Memling (l/i35- ]Ji95) apportait dans cet art flamand une note tout exceptionnelle, et déjà intéressante à cet égard, par la grâce, la douceur et même la mélancolie de ses figures dont la Vierge Duchately au Louvre, et surto^t les peintures de l'hôpital Saint- Jean, à Bruges, sont de délicieux exem- Memling. — Portrait déjeune homme.
pies.
L'Italie n'était donc pas seule à posséder une vie artistique. L'Europe centrale ne restait pas étrangère aux choses de l'art. Car TAllemagne mérite mieux qu'une mention avec l'École de Cologne qui s'illustra de Stéphan Lochner, l'auteur du fameux triptyque représentant, fermé, V Annonciation, et, ouvert, VAdoration des Mages;
avec rÉcole du Haut-Rhin, qui produisit Martin Schongauer, le premier des grands graveurs ; avec les diverses écoles, partout répandues en Souabe, en Franconie, en Bohême. En même temps TAngleterre achevait, de façon originale, la cathédrale dTork; l'Espagne construisait sa fameuse cathédrale de Séville, aux belles arcades de 50 mètres de jet; le Portugal élevait son Westminster, à Batalha. Le mouvement était général.
L'art de ces différents pays ne donnera que peu de choses à la Renaissance. Il méritait cependant d'être rappelé parce qu'il montre le goût général dont l'art était Tobjet et parce qu'il nous permet de suivre, le long de son histoire, l'évolution artistique de chaque pays, non seulement à ses moments d'éclat, mais même dans les longs assoupissements qui, pour certains, se sont si fréquemment présentés.
Période. — De fait, la Renaissance n'a produit que deux fleurs pleinement épanouies; mais lune, en l'Italie, fut splendide; l'autre, chez nous, délicieuse.
Nous venons de voir ce que promettait l'art italien; il tint ses promesses. La fin du xv® siècle est le plus brillant moment de l'art de l'Italie. Les villes sont riches et florissantes, les mœurs fastueuses; le goût de Tart s'est généralisé, la culture intellectuelle s'est étendue; les souvenirs anciens surgissent au fond des mémoires; les Grecs, chassés de Constantinople, ont naguère préparé ce mouvement et le soutiennent; la vie déborde, à la fois farouche et cruelle, élégante et
raffinée, pervertie souvent, éclatante et curieuse toujours, jamais plate ou grossière. De tous côtés naissent des artistes, dans chaque cité se fonde une école; l'art est partout et la peinture désormais est le plus important, le plus cultivé, le plus caractéristique des arts.
L'École toscane, où triomphent la ligne et la précision, se crée à Florence et aussitôt s'illustre de Botticelli, dont le Vinci ne fera guère que perfectionner les types, et qui se fit rapidement remarquer par ses deux tableaux du Printemps et de la Calomnie ainsi que par ses Vierges fines, tendres et troublantes. En même temps Ghirlandajo s'affirme comme le maître de cette école par sa sûreté, sa clarté, la correction de son dessin, qualités qu'on peut constater encore sur les murs de Sainte-Marie-Nouvelle. Enfin L. Signorelli marque à la Sixtine, à côté des grands peintres de son pays, la puissance de son esprit et l'originalité de sa manière.
L'École ombrienne, plus archaïque^ eut moins d'éclat, mais conserva plus de douceur et se résume dans le Pérugin dont le succès fut général. Peintre de chevalet, il est surtout supérieur dans ses fresques qui se voient encore, à la Sixtine, et où Fonj'emarque, à côté du souci matériel des procédés techniques, le charme et la grâce, cependant sans grande élévation, de son style.
Plus près de l'antiquité, quoique très soucieux de vérité contemporaine, Mantegna, le plus illustre représentant de l'école de Padoue, reste toujours passionné et violent. Il se mettait tout entier dans ses œuvres où l'on découvre les traces d'une émo^
tion intense et d'une âpre curiosité. Il aborda tous les sujets, peignit avec tous les procédés et laissa de nombreuses œuvres dont la plus connue est le Triomphe de César^ qui eut une influence considérable.
Enfin, Venise fondait la plus belle école italienne avec celle de Florence, l'école de la couleur. La vie fastueuse que l'on menait dans les palais encore gothiques qui s'élevaient sur le Grand Canal, Thabitude des cortèges de fête, des décorations éclatantes, des miroitements de la mer, des reflets que les brumes légères mettaient sur les collines estompées, les rapports commerciaux avec l'Orient et les Flandres, tout prédisposait les artistes vénitiens à ce culte de la couleur qui devait faire leur principale gloire. Dès la fin du XV® siècle, les peintres naissaient nombreux, et, parmi eux, une famille entière, comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans l'histoire de l'art, se tirait du commun et fondait l'École vénitienne. C'étaient les Bellini. En IU73 déjà, ils ont appris le procédé de la peinture à l'huile et c'est lui qu'ils appliquent, et que, du reste, ils enseignent à leurs confrères. Ils ont touché à tout, se sont essayés dans toutes les gammes. Ils préparaient ainsi le beau monument de la peinture vénitienne qui, au début du xvi® siècle, devait atteindre à son apogée.
A cette époque se place la naissance d'un homme dont on a pu dire qu'il était l'expression la plus complète de la Renaissance. A ce titre, il mérite d'être spécialement étudié, car il jette une vive umière sur la connaissance de ce temps, de ce
Botticelli, — La Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jeaa (Musée du Louvre]. (Cliché Braun, Clément et C^e.)
pays et de cet art. Cet homme est Léonard de Vinci (1A52-1519). Son génie semble bien avoir été universel; il est à la fois peintre, sculpteur, musicien, poète, architecte, ingénieur, savant. Il étudie la mécanique, l'hydraulique, la géologie. De plus, il est habile à tous les exercices du corps ; c'est un homme de cour; il mène une vie déplaisirs et de travail; il se dépense et s'use. Souplesse et activité sont la marque de son esprit. Et les belles œuvres se succèdent : la statue équestre de François Sforza, la fameuse Cène, de Sainte-Mariedes-Grâces, qui se détériore de plus en plus et qui, du reste, a déjà été restaurée, le portrait de Lucrezia Crovelli, enfin la Joconde, génialement et amoureusement peinte. Et que d'autres chefs-d'œuvre il faut passer sous silence, où se retrouvent son dessin précis et serré, son relief vigoureux et la largeur, la souplesse, l'élégance de son style. Il fut le plus bel ornement des cours de Florence, de Milan et de France. Surtout il fut le premier peintre qui ait su traduire les passions humaines et leur empreinte sur les visages et les corps. Comme dit Taine, « il a découvert la psychologie des têtes ».
Très féconde en artistes, l'Italie de cette époque ne s'épuise pas. Le nombre des peintres ne décroît pas; même après un Léonard de Vinci, elle peut produire un Michel-Ange et un Raphaël ; possédant déjà la Cène et la Joconde, elle réalise d'autres chefs-d'œuvre aussi beaux, mais différents, avec les fresques de la Sixtine et YEcole d'Athènes. Ne pouvant mieux faire, on fait autre chose aussi bien ^ C'e^t là la marque des grandes époques de l'art.
L. de Vinci. — La Joconde (Musée du Louvre). (Cliché Braun, Clémeat et
lu
Encore païenne, la peinture du temps de Léonard de Vinci voyait l'homme par le dehors, le laissait à son propre niveau. C'était insuffisant; depuis le christianisme nous avons une vie intérieure, née du sentiment de l'au-delà et qui se peint sur les visages. Au bel éphèbe grec, parfait de lignes et radieux de corps, il manque une âmo. Les artistes, séduits par l'attrait de la beauté, l'ont retrouvée; quelques-uns même connaissent l'âme nouvelle, mais nul encore ne l'a complètement découverte et scrutée. Cet honneur revient à Michel-Ange : le premier il a mis en lumière la vie morale dans sa grandeur et son élévation. Génie universel, gentilhomme de race et travailleur acharné, Michel-Ange (lJi75-156i) offre le type complet de l'artiste de la Renaissance au même titre que Léonard de Vinci, avec plus d'éclat même dans les différents arts qu'il pratiqua. Car, grand peintre, il est aussi l'auteur des Tombeaux des Médicis et du Dôme de Saint-Pierre. On a dit qu'à nul mieux qu'à lui ne convenait le mot de sublime. C'est qu'il voit grand et que son exécution est toujours puissante. Tour à tour et simultanément peintre, sculpteur et architecte, on peut l'étudier à ce triple point de vue. Les mêmes qualités se manifestent, la même manière se révèle. Les fresques de la Sixtine, comme les Captifs, comme ses travaux de Saint-Pierre donnent une impression de profondeur, de vigueur, de sublimité, qui semble faite pour élever les âmes. Le Jugement dernier, le David, les palais du Capitole sont de la même main s'ils n'atteignent pas à la même hauteur. Il était de
ces hommes qui mettent comme leur griffe sur tout ce à quoi ils touchent. Il fit vraiment trembler le marbre et palpiter la couleur, tant une force intérieure semblait animer ses personnages. Il réalisa au plus haut degré la vie de l'être et la vie de l'homme. Aussi, considérables furent son renom et son influence. Celle-ci, il est vrai, ne resta pas toujours heureuse. De ses qualités, on imita souvent l'apparence superficielle, et l'on en tira l'exagération et la déclamation. Des maîtres de valeur entourent cependant Michel-Ange, Sébastien del Piombo, Fra Bartolomeo, A. Vannuchi surtout.
Mais Michel -Ange devait survivre à tous, même à son grand rival, si différent de lui, à Raphaël.
Raphaël (U83-15â0) est le nom lumineux de l'École romaine, quoique Ombrien de naissance et Florentin] d'éducation artistique. Mais plusieurs papes alors sont des Médicis. Dignes de ce nom, ils attirent les artistes, les protègent [et savent, comme Léon X, se marquer une place d'honneur dans l'histoire des arts et des lettres en Italie. Aussi Raphaël ne reste pas longtemps à Florence, où l'étude des maîtres lui a déjà appris ce qu'est le grand art. Il possède alors une|partie de
Michel- Ange. — Moïse.
ses qualités, mais, encore un peu raide, il évolue vers la grâce, la liberté, la variété, et peint la Vierge au Chardonneret^ de Florence, la Belle Jardinière^ du Louvre. Jules II lui ouvre les portes du Vatican et la série des immortels chefsd'œuvre commence : la Dispute du Saint-Sacrement^ V Ecole d'Athènes, le Parnasse, Saint Léon arrêtant Attila, les célèbres peintures des Loges et celles de la Farnésine, enfin les nombreuses Vierges dont le type est resté populaire. Et dans tous, la grâce et l'harmonie, la délicatesse de touche, Télégance de l'exécution se trouvent réunies. Il sait mettre la vie et traduire les grands sentiments et les belles idées, mais il y arrive par un faire doux et aimable, tout en restant ferme et fort. Comme sa personne, son art était attirant; il eut de nombreux disciples et à lui seul inspira toute l'Ecole romaine, qui compte d'excellents artistes, surtout Jules Romain. Mais cette splendeur fut de courte durée; quelques jours suffirent à tout éteindre, ce furent ces journées de 1537 où le connétable de Bourbon ordonna et dirigea le sac de Rome.
Pendant ce tempSj Venise, toujours florissante et nouvellement victorieuse, arrivait à son apogée. Giorgione avait la gloire de se voir imiter par le Titien. Palma le Vieux créait le magnifique type de Vénitiennes qui, depuis, a fait fortune; Sébastien del Piombo se maintenait excellent coloriste, enfin le Titien (11^77-1576) dépassait tous ces maîtres. Peu à peu, sous l'influence de Michel-Ange, ce dernier élargit sa manière. Il conserve son éclat et sa fraîcheur de coloris, mais
prend de la tenue et de la pureté. Ses nombreuses œuvres le montrent également à son aise dans le portrait, Tallégorie, les sujets religieux et le paysage. C'est Pâmant de la couleur, des formes larges et pleines. Qu'on regarde le portrait fort
Raphaël. — Madoae de Saint-Sixte.
profane de Laura de Dianii ou celui, qui devrait être religieux, de la Madeleine^ c'est toujours le culte des beaux corps, de la vie et des jolies lignes. Souvent religieux, les artistes d'alors demeuraient presque toujours païens de tempérament et d'imagination. Après lui, l'École de Venise reste encore glorieuse. Paul Véronèse,Tintoret, Bordone
en assurent la splendeur. Nul n'a plus d'éclat que Véronèse, comme le montrent la Gloire de V,enîse, au Palais Ducal ^ la Chute des Titans, au Louvre, et les Noces de Cana, S'il a surtout le sens décoratif, l'amour des beaux costumes et le goût de la luxueuse richesse, il n'ignore pas le pathétique des sentiments et sait être noble, ainsi qu'on s'en peut convaincre, au Louvre, par les Pèlerins d'Emmads.
Mais Venise n'a point le monopole de la couleur. A Parme, le Corrège y passe maître. C'est un merveilleux peintre de clair-obscur qui se joue avec la lumière et l'ombre. Là est sa gloire. Le Mariage mystique de sainte Catherine^ et le Sommeil d'Antiope. au Louvre, surtout son chefd'œuvre, les fresques de l'Assomption, à Parme^ sont d'illustres exemples de ses qualités si personnelles et si fécondes.
Tout finit, et le xvie siècle ne devait pas rester tout entier le beau temps de l'Italie. Celle-ci s'épuisait. Il y aura un renouveau au commencement du xvii*" siècle, mais la Renaissance est terminée. Si Ton demande d'où vient ce magnifique essor de la peinture italienne, il semble que désormais on peut répondre. Les raisons indirectes, nous les connaissons déjà; quant à la cause immédiate, elle découle des précédentes. Ayant repris le chemin de l'art ancien, elle a retrouvé la forme païenne, le corps nu. C'est ce que Taine a fort bien mis en lumière : « Toute la peinture italienne, dit-il dans son Voyage en Italie, roule sur cette idée : elle a retrouvé le corps nu ; le reste n'est que prépara-
tion, développement, variété, altération ou décadence. Les uns, comme les Vénitiens, y mettent le grand mouvement libre, la magnificence et la volupté; d'autres, comme le Corrège, y sentent la
Le Titien. — La Madeleine.
grâce délicieuse et riante; d'autres, comme les Bolonais, l'intérêt dramatique; d'autres encore, comme le Caravage, la vérité crue et saisissante; en somme il ne s'agit jamais pour eux que de la vérité, de la grâce, du mouvement, de
LA gVIE ARTISjTIQUE
la volupté, de la magnificence du beau corps, nu ou drapé... »
Mais si, incontestablement, la peinture est le grand art de la Renaissance italienne, elle n'est pas unique. La sculpture a eu son mérite; l'architecture, inférieure en général à celle de l'époque précédente, n'est pas indigne de ces beaux jours. Le nom de Michel-Ange domine la sculpture italienne et Florence est sa patrie par excellence. Nous avons déjà étudié Michel-Ange et savons quelle est son œuvre. Celle de ses disciples l'imite, maladroitement parfois, quoiqu'il ne faille pas omettre le nom de Jean de Bologne et son Mercure volant^ quoique surtout on ne puisse oublier le Sansovino, dont le Baptême da Christ et ses statues de la Santa Casa de Lorette feraient le plus grand honneur au meilleur artiste. Enfin Benvenuto Cellini, si connu pour d'autres raisons, mérite sa place à côté de ceux que nous venons de nommer.
En lisant ce dernier nom, on pense immédiatement à l'orfèvrerie. Il en est le véritable inventeur, de plus il est excellent médailleur. Tous les arts mineurs étaient pratiqués dans cette vivante Italie; les armes, les bijoux, les médailles, la verrerie, la mosaïque, les meubles, tout ce qui sert à parer le corps ou la demeure, tout ce qui contribue à l'agrément des yeux, était en faveur chez ces hommes si intéressants de la Renaissance. Ils ne dédaignaient rien de ce en quoi un peu d'art et de beauté se peut réaliser.
La peinture avait pris son esprit à l'antiquité et l'avait appliqué aux goûts et aux besoins con-
temporains; elle rayonne d'un splendide éclat. L'architecture imita ses modèles par le dehors, ce fut son erreur. Vitruve, mort depuis 1500 ans, fut, en réalité, le grand architecte italien de ce temps, mais Vitruve ne connaissait, décrivait et enseignait qu'un art de seconde main. Ses disciples italiens lui durent surtout de la froideur et de la monotonie; dans un art de pastiche, jailli non plus d'un esprit créateur, mais d'une mémoire surchargée, ils ne purent mettre leur âme et firent trop souvent œuvre d'ouvriers habiles plutôt que d'artistes originaux. Cependant les exigences de la vie contemporaine les obligeaient à des modifications et quelques architectes subirent moins tyranniquement le joug romain. Le palais de la Chancellerie, de Bramante, le palais Farnèse, de J. Romain, la Bibliothèque Saint- Marc à Venise, de Sansovino, le palais Sauli, à Gênes, de Galéas Alessi, se dégagent suffisamment de l'antique et sont dignes de cette belle époque. Enfin Saint-Pierre de Rome marque, à juste titre, le centre de Tarchitecture italienne de la Renaissance. Depuis le xv® siècle, plusieurs papes y ont fait travailler. Bramante fournit les premiers plans, successivement modifiés par San Gallo, Fra Giacondo, Perruzi, Raphaël, Michel-Ange. Finalement Saint-Pierre est resté une croix latine, précédée d'une façade à portique, en style corinthien, qui fait suite à la colonnade élevée par Bernin autour de la place. L'intérieur, immense, contient des tombeaux de papes, des statues, des peintures, et offre un aspect des plus riches et des plus harmonieux.
m LA VIE ARTISTIQUE DE L'HUMANITÉ
C'était donc bien la peinture qui était Tart italien par excellence. On n'en est point surpris chez ce peuple séduit par le côté brillant, coloré, pittoresque de la vie; elle réalisait pleinement ridée qu'il se faisait de l'art et remplissait le mieux le rôle qu'il lui assignait.
La Renaissance était décidément un mouve-
Venise. — Le Palais Ducal, (Cliché Alinari frères.)
ment des races latines. L'art allemand et l'art des Flandres, brillants à cette époque, ne purent l'égaler, ni bien la comprendre. L'Allemagne demeurait fidèle au passé dans ses goûts et dans ses connaissances, mais de ce passé elle commençait à perdre ce qui lui avait donné la plus belle partie de son art : le catholicisme. Ce pays était en situation fausse; il eut de grands artistes, il n'eut pas de grande école. Cependant les différentes
provinces conservent leurs traditions artistiques. L'École de Saxe, FÉcole de Souabe, celles de Franconie, d'Augsbourg subsistent. Deux noms se détachent et s'imposent, Albert Durer et Hans Holbein. Peintre de grand talent, A. Durer (lJi71-15â8) s'attacha surtout à la gravure à qui il fît faire d'importants progrès dans sa technique et dans ses procédés. Qu'il grave ou peigne, il reste le même artiste, d'imagination naïve et profonde, de pensées vagues et fines, de probité et d'énergie. Livré d'abord aux traditions nationales, il prend ensuite contact avec Florence, et modifie sa manière. Dans V Adoration des Mages, dans le portrait de Marie de Bourgogne, dans la Trinité^ Adam, Eve, les Apôtres de Munich, l'évolution est caractérisée. De la complication surchargée, il s'oriente vers la simplicité harmonieuse; néanmoins il reste toujours vigoureux et heurté, réaliste puissant. Holbein (lJi98-155Ji) se distinguait par d'autres qualités. Il est avant tout un portraitiste, au coloris chaud, aux formes pleines, à la facture riche. Il peignit des sujets différents et composa de délicieuses enluminures, sans cesser d'être un merveilleux portraitiste comme le prouve sa Christine de Pisan^ comme le montre aussi VAnne de Clèves, du Louvre.
Mais l'art se compliquait de plus en plus. La sculpture devait en souffrir. Si l'on rencontre quelques belles œuvres, elles sont rares. Cependant Peter Visher mérite une mention, car c'est à lui que la sculpture allemande doit son chef-d'œuvre, la Chasse de saint Sébald à Nuremberg. Quoique l'influence italienne s'y fasse sentir, la
forte personnalité, naïve et fruste, de l'auteur s'y étale, et le réalisme allemand y coudoie le classicisme florentin.
L'architecture n'offre aucun signe particulier. Les églises restent fidèles au gothique. Les monuments civils s'entr'ouvrent aux théories nouvelles mais ne montrent point d'œuvres significatives.
La situation est la même dans les Flandres. Le passé, décidément bien condamné, ne laisse pas encore place libre à l'art nouveau. Le pays n'est pas prêt pour la culture de la plante gréco-latine.
L'art ne sait plus rester lui-même et ne peut guère devenir différent.
Cependant la vie flamande est active; les artistes au milieu du XVI® siècle sont nombreux, et parmi eux comptent Quentin Matzis. Mais l'influence italienne vient contredire l'art national; les artistes hésitent. Si de beaux peintres, comme Van Orley et P. Breugliel, maintiennent la renommée de l'art flamand, celui-ci arrive à un moment de décadence. Pour la même raison, la Hollande, où cependant vit, à ce moment, Lucas de Leyde, tombe dans un profond sommeil.
Tous les arts marchent de pair. L'architecture hésite entre le gothique et l'antique. La sculpture,
à la vérité, revendique le tombeau riche et curieux de Marie de Bourgogne; mais si Ton a quelques œuvres, d'elles on ne tire d'autre enseignement que celui que nous avons déjà indiqué. L'art de ces pays périclite, puis sommeille. 11 n'a pas de position franche et stable; la gestation sourde d un art nouveau commence à s'accomplir. Nous le verrons éclore.
Cet état de l'art est du reste général en dehors de l'Italie et de la France. L'Angleterre vit de son passé. Elle en est restée au style gothique, mais produit peu d'œuvres et demeurera stationnaire jusqu'au milieu du xviii® siècle.
L'Espagne et le Portugal sont, à leur tour, pris entre les souvenirs anciens et les conceptions nouvelles. Cependant un style particulier s'élève chez eux, le style plateresque qui tire son nom de la surcharge d'ornements, de dessins, de dentelles, de fioritures qui le caractérise. Les monuments, désormais, tiennentdes pièces d'orfèvrerie ; le cloître de Belem, la cathédrale de Burgos, l'Hôtel de Ville de Séville offrent de curieux types de ce style. Toutefois l'art néo-classique se fait jour, et dans un style à part, sévère, froid et lourd, l'Escurial étend les barres de son gril. Si l'Espagne annonce ce que va devenir son art^ c'est grâce à ses peintres. Le nom d'un assez grand nombre a mérité de survivre, et celui de Navarette le Muet doit être mis en évidence. L'Espagne vient de conquérir l'Amérique, le Portugal prend pied dans les Indes. Ces deux pays font connaître leur art aux indigènes qui ne savent guère ce qu'est un monument artistique e
du reste n'empruntent pas grand'chose à leurs maîtres.
3^ Période, France, — Parler de îa Renaissance française, c'est parler du xvi® siècle. Pourtant elle vient de plus loin; ses origines sont plus anciennes. C'est le xv^ siècle qui a préparé la Renaissance. La poudre à canon change l'art des batailles, l'ébauche des armées permanentes modifie le fonctionnement militaire du pays, l'arrivée au pouvoir des hommes de loi donne une orientation nouvelle à la marche des affaires, la découverte de l'Amérique apporte un nouvel appoint à la vie générale de l'Europe, l'invention de l'imprimerie, de la gravure, de la typographie achève de marquer que des temps nouveaux vont se lever. Tout était prêt ; les guerres d'Italie, que Charles VIII entreprit à ce moment, furent la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Désormais l'art italien nous est connu; il a séduit, on veut l'imiter et l'on fait appel aux artistes d'au delà des Alpes. Mais son influence ne se fait que lentement sentir. Aussi, longtemps encore, on ne verra qu'un mélange de styles, où le gothique persistant se pare et s'habille des motifs ornementaux et de la décoration de l'art italien. Ce style de transition donne des œuvres très remarquables comme l'Hôtel d'Alluye, l'aile de Louis XII du château de Blois, le Palais de Justice de Rouen, que nous avons déjà signalé comme monument du gothique finissant et où Rouland le Roux, donnant une main à chaque art, élève, en un délicieux compromis,
un des plus beaux monuments de Fancienne France. On construit beaucoup; en totalité ou en partie, c'est le moment où Ton bâtit à Blois, à Chaumont, à Azay-le-Rideau, à Chenonceaux, ces élégants et gracieux châteaux où, de plus en plus, s'affirme la conciliation entre les deux tendances opposées; mélange et compromis à qui nous devons de vrais joyaux d'art français. Mais un nom domine cette époque, c'est celui du cardinal d'Amboise, dont la vie se passa à aimer et protéger les lettres et les arts. L'on restaura pour lui le château d'Amboise, et pour lui encore l'on éleva, dans le style nouveau, le château de Gaillon, qui pouvait être considéré comme Tœuvre capitale de cette période. Le caractère français domine dans sa conception architecturale et l'italien dans l'ornementation. Ici encore l'Italie fournit le décor et la France la forme.
La sculpture suit les mêmes voies et obéit aux mêmes principes. Comme l'architecture, elle fleurit dans la région de la Loire. Les sculpteurs sont nombreux, mais l'un d'eux, qui les résume tous, se tire hors de pair, c'est Michel Colombe. Il représente précisément cette école de la Loire où se fondent les qualités de l'art du Nord et celles de l'art du Midi. Ses trois œuvres principales et authentiques : la fontaine de Bonne à Tours, le bas-relief de Saint Georges luttant contre le dragon, au Louvre, surtout le tombeau de François II de Bretagne, mettent en valeur rheureux effet d'une ornementation mi-traditionnelle, mi-classique, et d'un réalisme des plus précis, dans des œuvres où l'antiquité se fait une
place légitime parmi ce qui revient à la vie contemporaine.
Et cependant, il se pourrait que l'artiste le plus éminent de ce temps fût Jean Perreal; mais il ne reste de lui aucun tableau, sûrement attribué. Aussi, pour la peinture, est-ce J. Bourdichon qui est aujourd'hui le plus connu. Après Foucquet, qui Ta précédé de quelques années, c'est le plus grand décorateur de manuscrits. La Bibliothèque Nationale possède de lui le Livre d'Heures d'Anne de Bretagne, où les deux tendances de l'art se manifestent également.
La complexité est vraiment le caractère de cet art de transition, cependant il va de plus en plus s'acheminer vers l'unité.
François P^, en 1515, monte sur le trône. Véritable roi de la Renaissance, il s'occupe d'elle; il la domine. En art comme en littérature, il n'appartient à aucune école, admet tout, n'exclut rien. Intelligence vive, ouverte, peut-être superficielle, il est séduit surtout par la grâce et le prestige de l'art qui vient de se révéler. Il apporte une indécision constante dans son goût artistique, comme dans tout ce qu'il fait. Il est aussi bien pour les idées nouvelles et pour les Anciens ; il favorise tout le monde. Mais cette indécision est ici une qualité, parce qu'elle permet à tous de se développer librement. Pourtant, roi de cour, désireux de plaisirs et d'embellissements, tout naturellement ses goûts secrets le portent vers ces brillants, aimables et fastueux artistes qui donnent un air de fête à l'art qu'ils apportent. Le seigneur féodal a fait place au courtisan ; les
belles manières, la galanterie, les goûts mondains, se développent dans la vie de cour, parmi les réunions de fêtes, au milieu de ce riant pays de la Loire où, à chaque horizon, se dessinent les faîtes d'une princière résidence. Les lettrés aident d'ailleurs à ce mouvement ; érudits et humanistes, se tournant vers la Grèce et Rome^ oublient le passé nationaL En somme, tout concourt à hâter Tavènement complet de cette Renaissance qui ne s'est pas encore entièrement dégagée des obstacles que lui opposent les vieilles traditions.
Désormais « l'arc rond a remplacé Tare aigu dans les monuments civils; les colonnes qui le supportent sont cylindriques et galbées, couvertes de chapiteaux irréguliers, avec ou sans entablement. Quoique le plan et les dispositions des constructions précédentes soient maintenus, ainsi que leurs grands combles à hautes lucarnes, souvent aussi leurs fenêtres rectangulaires divisées par des meneaux, la préoccupation de Tantique est visible en maint endroit. Pilastres, frontons, corniches et moulures s'en sont inspirés m. (Lechevallier-Chevignard). Tel est l'aspect que présentent les châteaux de Blois, de Fère-en- Tardenois, de Chantilly, de Chenonceaux, de Chambord, de Fontainebleau, de Madrid, de Yillers-Cotterets, de Saint-Germain. L'architecture est le grand art de la Renaissance française. Les châteaux, comme on le voit, s'élèvent ou du moins se transforment : plus de tours rébarbatives, de créneaux monstrueux, de murs aveugles, de fossés hostiles, mais des cours spacieuses, des
croisées élargies, des ornements prodigués, de Tair, de la lumière, de la gaîté; ils ne sont plus casernes et forteresses, mais résidences somptueuses de grands seigneurs qui viennent de découvrir la joie de vivre. Les architectes français et italiens sont simultanément occupés. Néanmoins si nous faisons appel à l'étranger, si sous rinfluence de l'Italie se constitue l'École de Fontainebleau, le sol national est loin d'être stérile; il produit Martin Chambiges, Pierre Trinqueau, Jean Bullant, Philibert Delorme, enfin Pierre Lescot. L'architecte le plus célèbre de ce moment est Philibert Delorme, en qui se retrouve le type le plus caractéristique de l'artiste français pris entre le goût de l'antiquité et le souvenir de Part national ; mais le monument le plus parfait du style François n'est pas de lui, c'est Chambord qui fut élevé par Pierre Trinqueau, dit Neveu. Les édifices privés suivent l'exemple venu de haut, et partout des hôtels se construisent suivant le style régnant. Ils ont tous la grâce aimable de cet art charmant et riant où l'élégance et l'harmonie sont toujours si pleinement réalisées. On en pourrait citer beaucoup; qu'il suffise de nommer la Maison de François aujourd'hui transportée au Cours-la-Reine, à Paris. S'il fallait d'ailleurs s'arrêter sur une œuvre, nous la prendrions au temps de Henri II, à l'apogée de la Renaissance, alors que le goût est complètement épuré et le style définitivement constitué. C'est le moment où Jean Bullant travaille à Ecouen, où Androuet du Cerceau publie ses ouvrages, où Philibert Delorme, théoricien et
praticien, compose ses traités et construit les Tuileries et Anet, le moment enfin où Pierre Lescot (1510-1578) construit l'Hôtel Carnavalet, le jubé de Saint-Germain TAuxerrois, surtout le Louvre. Ce dernier château est l'œuvre capitale du siècle. A vrai dire, même, il offre un sujet d'étude pour la suite de Fart français depuis François jusqu'à Napoléon III, depuis Lescot jusqu'à Visconti et Lefuel. Mais c'est, sous Henri II, à Lescot ainsi qu'à Jean Goujon et à Trébatti que revient l'honneur d'avoir donné les plans et exécuté les décorations de la façade orientale. Lescot n'eut pas le temps d'achever son œuvre, ce qu'il avait fini nous le fait regretter.
Dans toute la France on trouve la trace d'un renouvellement de l'architecture au point de vue technique et artistique. Ce renouvellement ne s'étend cependant pas à tous les monuments. L'église est rebelle. Elle s'est attachée très légitimement à l'art gothique et ce n'est que peu à peu que l'art nouveau, d'origine et d'esprit, il faut le noter, païens, entame ses édifices. On construit des églises, mais en se souvenant du style qui disparaît et auquel il est facile de voir qu'on dit un pénible adieu. Le chef-d'œuvre de l'architecture religieuse de la Renaissance, le chevet de Saint-Pierre de Caen par H. Sohier, confirme cette observation. La Renaissance ne pouvait donner chez nous d'art religieux; l'architecture nous le montre, la sculpture le prouvera mieux encore.
Fils indirects des anciens Grecs et disciples des maîtres statuaires du moyen âge, les sculp-
teurs étaient destinés à occuper une place brillante. De fait, la sculpture de la Renaissance est délicieuse. L'essor a été donné par une famille italienne, établie en France et vite francisée, les Juste, suivis, à part Ligier Richier, qui reste purement français et traditionnel, par Pierre Bontemps, F. Marchand, F. Rousset, surtout par Germain Pilon et Jean Goujon. Héritiers du tour de main et de Thabileté technique de leurs prédécesseurs, ils mettent ces moyens au service de * Fart nouveau et bornent souvent leur talent à compléter l'œuvre des architectes. Aujourd'hui nous pouvons nous faire une très exacte idée de la sculpture de la Renaissance par les tombeaux, à Saint-Denis, de Louis XII, de François et de Henri II. On suit, progressivement, de Tun à l'autre, la marche de l'art avec ses transformations et l'on y retrouve les noms des principaux sculpteurs de l'époque : les Juste au tombeau de Louis XII, Pierre Bontemps et Jean Goujon à celui de François 1er, Germain Pilon au troisième. Ce dernier artiste, fort complexe et très fécond, imitateur de l'antiquité, mettait parfois trop peu (fe personnalité dans ses œuvres. Il ne faut cependant pas oublier qu'il est l'auteur des Trois Grâces. Mais le grand sculpteur de la Renaissance est Jean Goujon (1530-1572). Les sculptures de Saint-Maclou, à Rouen, les Cariatides àn Louvre, \ Si Fontaine des Innocents, à Paris, la statue de Diane de Poitiers, au Louvre, sont de lui. Antique dans le choix de ses sujets, il apporte un grand souci de vérité dans leur exécution. Ses nymphes sont d'un art brillant, délicat, souple. Il possède
à merveille le sens delà perspective et les lois de Toptique particulières au bas-relief; enfin, il a l'instinct de la décoration ornementale. D'ailleurs toutes les grandes villes de la France possèdent des sculpteurs, et les œuvres de ces derniers ne laissent pas d'offrir de Pintérêt. Si Ton pouvait affirmer l'authenticité de la statue du Maréchal Chabot y on pourrait revendiquer une des plus
belles œuvres de ce temps pour un provincial, pour Jean Cousin.
Celui-ci pourtant est avant tout peintre ; italianisant et amoureux de l'antique, il a beaucoup travaillé. Bien qu'ayant peint surtout des vitraux, il a laissé aussi des tableaux dont l'un est le Jugement dernier, au Louvre. Néanmoins le plus grand peintre du temps est François Clouet (1500-1577). Il suit plutôt l'influence flamande, à qui il doit la précision et l'éclat, qu'il relève par la finesse et l'élégance. Son portrait d^Élisabeth d'Autriche est au Louvre. Mais
la peinture reste dans Tombre, et ne fait nullement prévoir ce qu'elle va devenir.
En revanche, les arts mineurs soutiennent la
Bernard Palissy. — Plat émaillé.
comparaison avec leurs grands aînés. Si les verrières n'ont plus la pure beauté des siècles passés, les vitraux accusent encore une technique habile. La céramique jaillit du cerveau d'un homme de génie, Bernard Palissy, dont Tart brillant, naïf et
LA VIE ARTISTIQUE DE L'HUxMANITÉ
ingénieux, est une subite révélation. L'émaillerie prend un nouvel essor. Les émaux peints remplacent les émaux cloisonnés. Léonard Limousin, à la tête de la belle école de Limoges, procure, par la variété, l'aisance et l'habileté de son art, une renommée européenne aux émaux français. L'orfèvrorie continue ses glorieuses traditions de finesse, d'élégance et de richesse ; Pébénisterie marche dans la même voie. Tout s'harmonise. La mode et les vêtements reflètent l'air de fête de l'art de la Renaissance. Les documents contemporains, en effet, « s'accordent à nous montrer l'habit des deux sexes enrichi à profusion de passements et de taillades, et presque toujours de tons clairs et gais ». Malgré cela l'intérieur des châteaux et des habitations ne correspond pas encore à l'extérieur. C'est que la vie mondaine et la vie intime ne sont pas encore nées.
Mais le xvi® siècle court à son déclin. Les derniers Valois régnent et meurent parmi les guerres civiles et religieuses, au milieu des massacres et des débauches. L'artg d'ailleurs reste immobile, il perd son inspiration, devient savant et érudit ; c'est la marque de sa décadence, c'est celle de sa fin. On n'a plus le temps ni le goût de s'occuper de lui pendant ces trente années néfastes qui nous séparent de Henri IV. Dans cet air vicié, la fleur délicate et un peu frêle de la Renaissance s'étiola, mais elle allait bientôt refleurir.