L*ART MODERNE
Le XVII^ siècle. — 1° L'Europe : Italie : renouveau. — Angleterre : Débuts tardifs. — Belgique, son apogée. — Hollande : Art protestant. — Espagne: la grande époque. — 20 La France : es qu'est le pays. -- Caractère décoratif de l'art. — La peinture : Lebrun. — L'architecture : Versailles. — La sculpture. — Les arts industriels.
Le XVIII" siècle en France; ce qu'il est : Réaction générale. L'art galant.— Art nouveau : sensibilité, nature.— Retour à l'antique. — L'art dans la vie privée.
Comme la société moderne, l'art date du XVII® siècle. Le magnifique mouvement de la Renaissance continue. Les germes ont été féconds et l'épanouissement complet de Part embellit alors les grandspays. Une activité fiévreuse, qui rappelle celle de la belle époque italienne, règne chez tous les peuples. C'est que beaucoup d'entre eux sont à Papogée de leur histoire. Si l'Italie termine, glorieusement d'ailleurs, sa belle période d'art et de vie ; si l'Angleterre, au contraire, après un long sommeil, revient à la vie artistique et historique ; l'Espagne est au plus beau moment de son histoire, la Belgique s'apprête, en une apothéose, à rentrer dans Toubli, et la Hollande, dans une splendide explosion de grandeur et de beauté, écrit sa page glorieuse au livre d'or de l'humanité; la France enfin se prépare au règne du Roi- Soleil.
Italie. — Le xvii® siècle naissant voit en Italie un art nouveau. Le Concile de Trente vient de tenir ses assises et le Tasse a publié sa Jérusalem délivrée^ une influence nettement religieuse et littéraire s'élève sur les artistes. De cette double action sort un art savant, par conséquent inférieur, en ce que l'érudition remplace l'inspiration et la mémoire tient lieu de goût. Il va donner le style académique. L'architecture échappe à cette influence mais pour tomber dans de pires défauts. Le style jésuitique l'incline vers la banalité, vers l'enflure, et même vers l'incohérence. Saint- Pierre de Rome est retouché, modifié et malheureusement corrigé par Maderna. Borromini a l'honneur, peu enviable, de créer le style baroque et il se fait gloire de l'église de la Sapience à qui il a donné la forme d'une abeille. Le Bei^nin, que nous trouverons en France, crée d'illustres modèles de faux goût maniéré, mais est assez heureux pour construire la belle colonnade de la place Saint-Pierre.
C'est cependant celui-ci qui est le plus grand sculpteur italien du xvii® siècle. Sa recherche de l'effet et son outrance ne doivent pas faire oublier sa facilité d'imagination et son habileté de tour de main. Sa réputation d'ailleurs est partagée par toute une école de Français, Franqueville, Legros, Puget, Duquesnoy, qui vivent en Italie.
Mais la peinture tient incontestablement le premier rang et reste très vivace. Bologne mérite et occupe la meilleure place avec l'école des Carrache, inventeurs de ce style savant, étudié, froid, qui est l'académisme, mais qui, il faut le
reconnaître, rendit du sérieux et de la probité à Fart et exerça une grande influence. A côté et bien différent, le Caravage, réagissant contre le maniérisme du Joseppin, donne en modèles ses tableaux d'un réalisme violent, grossier même, mais jamais plat ou médiocre, et forme des disciples tels que Ribera, à Naples, qui ne recule plus devant aucune hideur, mettant dans ses œuvres, comme dans sa vie, le sang, la violence, la brutalité, manière qu'il ne fit d'ailleurs point passer complètement à ses disciples Salvator Rosa et Luca Giordano. Enfin, et en opposition, le Guide revient à la grâce ; le Dominiquin, par sa naïveté et sa délicatesse, mérite la belle place qu'occupe sa Communion de saint Jérôme, au Vatican ; le Guerchin se joue avec la lumière et les contrastes d'éclairage, et l'Albane justifie son surnom caractéristique d'Anacréon de la peinture.
Mais les derniers beaux jours se sont levés. L'Italie se divise, l'autonomie de ses villes disparaît, les étrangers l'envahissent. Elle va être un des deux grands champs de bataille de l'Europe et, comme le dit son poète, Felicaja, elle sera « toujours esclave, dans la victoire comme dans la défaite ». Si, au xviii® siècle, elle a un faible renouveau artistique avec Tiepolo et Ganaletto, c'est grâce à Venise qui a conservé sa nationalité et une partie de sa puissance. C'est la fin d'un pays et l'art ne peut vivre sur des ruines.
Angleterre, — Au moment même où l'Italie glissait pour longtemps dans l'ombre de sa propre
gloire, l'Angleterre était sur le point de s'éveiller de son long sommeil. Depuis le moyen âge Tart anglais n'avait pu se reconstituer. Il avait produit quelques rares œuvres, encore étaient-elles sans signification et comme extérieures à la nation. Les efforts portaient sur d'autres points. Peuple pour ainsi dire sans passé et sans tradition, isolé au milieu de la mer, issu de la race saxonne qui a peu donné à l'art, envahi par les Normands français qui mêlent son sang, occupé aux côtés pratiques de l'existence, obligé de lutter pour la vie, le peuple anglais devait fatalement subir cette infériorité. Le premier de ses grands artistes naquit presque avec le xviii^ siècle. C'est William Hogarth. Mais, fait significatif, ce peintre est surtout un moraliste, et ses œuvres ont la prétention et la valeur morales d'un sermon de prédicant ou d'une page d'étude d'un psychologue. Néanmoins il évite la fadeur, et la puissance et l'expression qu'il met dans ses figures le placent à un bon rang dans l'art même. Désormais l'Angleterre va posséder des artistes et une Ecole. Reynolds et Gainsborough en seront les deux plus illustres représentants. Portraitistes tous les deux, ils excellèrent dans ce genre qui avait fait la gloire de la sculpture romaine et pour les mêmes raisons. Admirateurs l'un et l'autre de Van Dyck, ils furent de grands coloristes, comme l'ont souvent été les artistes du Nord, plus sensibles à la couleur qu'à la ligne, et comme chez eux le fut encore le portraitiste Romney. Le chef-d^œuvre du second, VEnfant bleUy est surtout remarquable par la virtuosité
d'exécution de cette toile où la même couleur se diversifie si richement et si savamment en dépit même de son uniformité. Mais ces artistes ne sont que des précurseurs. Ils amorcent en Angleterre l'art contemporain qui doit briller d'un vif éclat.
Galnsborough. — Portrait de M^^ss Gibbons
Cette gloire est surtout réservée à Gainsborough qui crée le paysage anglais et se place au premier rang de ces paysagistes dont le xix^ siècle a vu une si brillante floraison.
Espagne. — S'il est vrai que chaque race enfante un art différent qui est son expression
propre, cette observation ne se peut jamais plus pleinement justifier qu'en Espagne. C'est un pays de foi et d'amour, de gai soleil et de climat ardent, de chevalerie courtoise et de nobles chimères; mais c'est aussi, sur un sol tourmenté, et dans une nature violente, un pays de religion farouche et de goût du sang, de passions excessives et de haines cruelles; c'est un singulier amalgame des plus opposés contrastes; c'est le Cid et Don Juan, Don Quichotte et Torquemada, les sérénades sous les balcons et les coups de couteau dans la nuit: ce sera Velasquez et Murillo, le réalisme et le mysticisme. Dès la fin du xvi^ siècle, l'Espagne en pleine gloire, bien que marquée déjà de la tare d'une proche décadence, possède dans ses principales villes des ateliers nombreux et florissants de peintres dont les plus célèbres assurent à Séville la première place dans son histoire, grâce à Zurbaran, à Herrera, Cano et les Carducci en qui se retrouvent les deux tendances de l'art et les deux côtés de l'âme espagnole.
Enfin naît Velasquez (1599-1660). Travailleur et voyageur, il étudie ses devanciers et les peintres étrangers, mais, tout en se corrigeant, il garde intacte sa personnalité qui se maintient dans les trois manières qu'il traverse ; il reste coloriste et réaliste. Se refusant tout loisir, il trouve le temps de remplir ses devoirs mondains, ses charges de cour, ses fonctions officielles, et de laisser une œuvre des plus riches où les toiles se succèdent et où abondent les chefs-d'œuvre dont quelques-uns, comme les Buveurs^ les Lances, les Pileuses^ sont à l'éternel honneur de leur auteur.
Aussi est-ce avec raison que Ch. Blanc dit de lui : « Nul n'a le modelé plus large, plus débarrassé de choses inutiles qui nuisent à l'effet sans ajouter au mérite du travail. " Sa science et son adresse suppléent à tout.
Velasquez est entouré d'une pléiade de peintres
Velasquez. — Les Buveurs.
dont le mérite inégal n'est pas négligeable, mais dont le nom est éclipsé par celui de Murillo (1618-168^). Le talent de ce peintre semble bien la contre-partie de celui de son prédécesseur. Il possède la grâce et la douceur, aime la lumière douce et la transparence vaporeuse ; réaliste à sa manière, il a la vision aimable et attendrie ; le mysticisme l'emporte chez lui. C'est bien le peintre religieux de TEspagne, et c'est du reste
la religion qui lui a donné ses plus belles inspirations dans les peintures de la Caridad, dans la Naissance de la Vierge, la Sainte Famille, surtout Sainte Elisabeth soignant les lépreux, où il met en valeur son coloris, la souplesse de ses lignes, la facilité de son faire et la grâce de son imagination.
Et brusquement l'art espagnol s'éteint. Après Murillo on s'adresse aux peintres étrangers ; les quelques survivants ne font que prolonger une agonie pénible qui, en un dernier mais rapide soubresaut de vie, donnera, au xviii® siècle, le puissant et incomplet Goya. Il est vrai que l'Espagne disparaît de l'Europe agissante. Après Rocroy, qui Tatteint mortellement, elle se traîne jusqu'au siècle suivant où, pour se gouverner, elle doit nous demander un petit-fils de Louis XIV dont elle fait son roi.
Belgique. — Philippe II, qui avait si souvent hérissé de bûchers le sol de l'Espagne, avait soumis, pendant le gouvernement du duc d'Albe, la Belgique au même traitement. Oppression, tyrannie, guerre religieuse, résistance nationale, exactions supportées, tel avait été longtemps le sort de ce pays. Enfin l'apaisement se fait, le libéralisme tempère la politique des maîtres, la maison d'Autriche succède à l'Espagne dans la protection des provinces flamandes. C'est le signal du répit, de la liberté, du libre épanouissement; on se reprend à la joie de vivre : Rubens(1577-16/i0) naît.
Il est peintre, érudit, arcliéologue, collectionneur, grand voyageur; c'est aussi un homme du
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monde, un des chambellans d'Isabelle; il suffit à tout, n'est inférieur en rien. Il aime la vie riche et copieuse, l'éclat de l'existence et la somptuosité. Il est donc bien l'homme de ses œuvres. Celles-ci, si nombreuses qu'on en connaît plus
Rubens. — Portrait d'Elisabeth de Bourbon. '
de a.aOO, ont du reste une variété qui longtemps leur fut refusée. Il est animalier dans la Chasse au sanglier, peintre de genre dans la Kermesse, paysagiste dsins l' Arc-en-ciel, portraitiste maintes fois; il traite des sujets religieux, mythologiques, allégoriques, et que de chefs-d'œuvre î L'Adoration des Mages, la Bataille des Amazones, le
Coujj de lance y la Descente de Croioc et la longue série de tableaux en l'honneur de Marie de Médicis, pour n'en point citer davantage. Dans toutes ces œuvres, ses qualités : la liberté et le mouvement, la puissance et l'éclat, la diversité et la fécondité, la splendeur du coloris comme la sûreté du dessin, excusent bien le faste trop étalé, Texécution peu serrée, parfois le manque de distinction qu'on lui a souvent reprochés. Mais par ces défauts même il reste intéressant, car ce sont ceux de sa race. Celle-ci vit en lui et nous Ty retrouvons .
On ne peut en dire autant de Van Dyck (1599- IGJil). Sa sobriété, la pureté de son dessin, la gravité de sa peinture, la profondeur de l'impression qui se dégage de son œuvre le classent à part dans ce pays exubérant. Lui aussi, fécond travailleur, a laissé des œuvres très diverses, mais sa gloire incontestable fut le portrait où il trouva célébrité, honneurs et fortune. Il peint successivement Moncade, Charles P^, les enfants de ce dernier, le comte de Strafford, la duchesse de Richmond, les plus grands seigneurs, et laisse de splendides modèles que les portraitistes de tous temps sont allés admirer et étudier. C'est un des plus grands noms de l'art.
Mais si ces deux artistes brillent au premier rang, ils sont entourés d'une foule de peintres dont plusieurs méritent d'être cités après eux. C'est Jordaens, le Flamand par excellence; c'est Crayer; c'est Paul Brill, qui crée le paysage mo- ^ derne ; c'est Breughel, qui peint un des premiers des marines; enfin Teniers, le peintre de genre.
génial par l'exactitude de son observation, la verve de sa composition et la richesse de son coloris. Les peintres foisonnent, les spécialistes se sont créés et désormais cette division de Fart subsistera. Nous la devons aux Flamands. Leur place, on le voit, est belle, mais leur éclat fut court. Dès la fin du xvii® siècle, la Belgique perd sa vie, elle va perdre son art. Elle subit la même fatalité historique que l'Italie. Ce pays est le second des deux champs de bataille de l'Europe, dont nous avons vu que l'Italie était le premier.
Hollande, — Ce sort est encore commun à la Hollande : un siècle de gloire, puis la sombre décadence. Comme la Belgique, ce pays lutte, est opprimé, se débat. Enfin il reste vainqueur, fier de son indépendance qu'il manifeste, en religion par l'adoption du protestantisme, dans le domaine de l'esprit par le - goût de l'instruction. Il est pratique et amoureux de la beauté. Il a la massivité du corps mais la délicatesse de l'œil et la finesse de l'esprit. Il crée un art à la fois protestant et national, art qui se caractérise par le dédain des sujets religieux, la vogue du tableau de chevalet, l'exactitude ainsi que l'éclat de la peinture et la netteté de la doctrine.
Chez Rembrandt (1608-1669) se réunissent ces divers éléments. S'il est peu sensible à la beauté plastique, il possède un œil à qui la lumière ne peut cacher aucun de ses secrets; il invente le clair-obscur et en tire de merveilleux effets. Il a la science des ensembles et la belle faculté de
généralisation qui d'un individu lui permet de dégager un type. Il manque peut-être de haute noblesse et de fière grandeur. Mais s'il ramène tous ses sujets à la vie et à Phomme, on ne peut dire qu'il les y fait descendre. Que ce soit dans l'Ange Raphaël quittant Tobie^ dans la Leçon cVAnatomie, la Ronde de nuit, les Syndics des drapiers, les Pèlerins d'Einmails, ou dans un de ses nombreux portraits, il est toujours et avant tout prodigieux manieur de lumière et d'ombre. Et autour de lui que d'artistes dont on voudrait ne pas se contenter de dire seulement les noms ; Gérard Dow, Van der Helst, le grand Franz Hais à la manière si vigoureuse et si vivante, Wouwerman, et les peintres de genre comme Brauwer qui prend ses modèles dans le bas peuple, Metzu et Terburg qui peignent d'après les classes élevées, Van Ostade qui se réserve les paysans, mais qui, tous, restent les amants de la couleur, dans ce pays où la brume colorée estompe les contours et, remplaçant dans l'œil la ligne par la tache, fait des Hollandais un peu des Vénitiens du Nord.
Obligés de conquérir leur sol sur la mer qui le leur disputait et sur l'étranger qui le leur enviait, les Hollandais s'y étaient d'autant plus attachés qu'il leur avait plus coûté. Cet amour se manifeste dans leur art par la prédilection qu'on y remarque pour les scènes nationales, pour les sujets familiers, surtout par l'originalité propre de leurs paysages à la physionomie si caractéristique chez Van Goyen, Winantz, Van derNeer, chez Hobbema, le peintre charmant des gais vil-
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lages et des natures riantes, surtout chez Ruysdaël dont la Forêt, le Buisson, le Cimetière d'Amsterdam, dégagent une poésie triste qui formait le fond de son âme.
Rembrandt, — Son portrait.
Mais tout intéresse les Hollandais lorsqu'il s'agit de peindre. Les animaux assurent la gloire de Potter, de Cuyp, de Van de Velde; les marines sont les sujets préférés de Backhuysen; les natures mortes illustrent les pinceaux de David de Heem et de Van Iluysum. La pratique de l'art est
générale, et sauf le petit groupe sans grande action et de mince renom qu'on a appelé les italianisants, cet art reste traditionnel. II vit intimement de la vie de la Hollande. Aussi, comme elle, il disparaît tôt. Le Stathouder devient roi d'Angleterre; la Hollande n'est plus dès lors, ainsi qu'on l'a dit, qu'une barque dans le sillage d'un grand navire. On Toublie, elle s'appauvrit, s'étiole et peu à peu descend dans l'ombre où nous la laissons pour longtemps.
On le voit, la gloire artistique de l'Europe brille a de nombreux foyers, dans les temps modernes. H nous reste à étudier le plus brillant peut-être, celui du moins qui ne s'est jamais éteint, celui de la France.
La France. — Le xvii® siècle. — - L'on ne pouvait passer de l'air de fête et de jeunesse qui est le propre de l'art de la Renaissance à la pompe, à la majesté, à la lourdeur parfois, du style Louis XIV sans une transition. C'est le règne de Henri IV qui sert de trait d'union.
La France des derniers Valois s'épuisait dans les guerres religieuses et civiles, l'étranger était appelé chez nous par les diverses factions et semblait près de nous dicter ses lois ; les mœurs devenaient lâches quoique sanglantes et se faisaient de plus en plus débauchées. L'art de la Renaissance, qui commençait à s'anémier et à tomber dans le factice, ne put résister à cet état de choses ; pendant quelques années il disparut. Mais Henri IV monte sur le trône, pacifie la France, chasse l'étranger, rassure les con-
sciences, organise le pays, s'attache enfin à enrichir ses sujets et à embellir son royaume. Un art, qu'il favorise, se constitue héritier de celui qui Ta précédé, docile toujours àTinfluence italienne, par l'enseignement de l'École de Fontainebleau, mais particulier déjà et personnel. En peinture c'est Martin Freminet, en sculpture Pierre l^^ Biard, Barthélémy Prieur ; quanta l'architecture, elle l'emporte de beaucoup grâce à l'influence du roi, qui se montra toujours grand bâtisseur. Elle se caractérise par l'emploi de la brique et de la pierre et forme un style qui garde encore la grâce de Taspect tout en commençant à perdre la légèreté des lignes. La Place Royale, à Paris, en est le modèle le plus intéressant et surtout le mieux conservé. A ce moment Jacques II Du Cerceau, Louis Metezeau, Duperac se placent au premier rang des architectes. C'est encore de cette époque que date cette église au style sinon indécis du moins composite qui est Saint-Étienne du Mont, dont Biard sculptait en 1600 le remarquable jubé.
Ce mouvement se continue et s'accentue avec le règne de Louis XIII qui prépare et annonce celui de son successeur. La stabilité du gouvernement est définitivement acquise avec Richelieu ; les derniers féodaux plient sous la main de fer souvent gantée de rouge du Cardinal; les dissidents religieux sont obligés de se soumettre; l'autorité royale s'étend sur tout le royaume et l'absolutisme triomphe. Une hiérarchie très étroite règle les rapports sociaux. L'esprit de raison, le respect de la religion, l'acceptation
du principe d'autorité, l'admiration de l'antiquité façonnent la vie morale des hommes; la société naissante polit les manières et assujettit les indisciplinés. Cependant il y a encore au début une grande diversité, il y a des talents indé~ pendants et fantaisistes ; le réalisme est florissant. Les extrêmes se coudoient, Descartes est contemporain de Cyrano et l'abbé de Saint-Cyran l'est de Scarron.
L'art offre une pareille diversité. L'architecture prend la première son essor, car Louis XIII bâtit beaucoup et les architectes ont du renom. Mais si, au début du siècle, les châteaux conservent une physionomie française, Tinfluence italienne et antique devient vite prédominante dans les édifices publics, quoiqu'il y règne un goût plus sévère et plus sobre que celui des Italiens. Salomon de Brosses construit le Luxembourg; Lemercier la Sorbonne, le Palais Royal, une partie du Louvre; Levau l'Institut. Versailles est commencé, on travaille à Fontainebleau et à Saint-Germain. Dans tous ces monuments, le style classique s'affirme, mais l'originalité et l'indépendance se manifestent de moins en moins. En revanche des hôtels français s'élèvent dans Paris : ce sont ceux de Sully, de Bretonvilliers, de Lambert. Le Marais devient le quartier à la mode. Enfin Farchitecture religieuse, dont on n'a plus guère que faire à ce moment, s'augmente d'un style bâtard et de faux goût, le style jésuite, dont le Père Martellange est l'initiateur et dont presque toutes les églises qu'on construira désormais seront des produits, et où l'italienne
emphase se coudoie avec l'antique rigidité. Le caractère général de l'architecture est déjà décoratif. Elle vise à l'effet et semble destinée à flatter les yeux du public par le régulier alignement de belles et nobles façades. Les Valois n'avaient en vue dans leurs constructions que le faste royal ; à partir de Henri IV, l'art prend un caractère public.
La sculpture n'offre pas encore un vif intérêt. Elle aussi a perdu sa grâce et son élégance ; elle oublie les formes élancées. Les œuvres de Guillain, de J. Sarrazin, des frères Anguier, de Duquesnoy offrent néanmoins un intérêt d'originalité et de réalisme qu'il faut noter, en se souvenant que ces artistes ont étudié en Italie et qu'en dépit de leurs maîtres, ils restent personnels et conservent la tradition française.
Mais la grande époque de la peinture française va naître. La Renaissance, surtout propice aux peintres dans le reste de l'Europe, n'avait, chez nous, révélé que des architectes et des sculpteurs. Dernière venue, la peinture rattrapera vite ses aînées. D'abord on imite les Carrache et l'on appelle les artistes étrangers comme Rubens. Le goût est aux qualités moyennes ; Simon Vouet est en possession de la célébrité et des honneurs. Il a de la facilité, des qualités aimables, surtout beaucoup de métier.
Mais notre premier grand peintre, petit à petit, monte vers la gloire. C'est N. Poussin (159/i- 1665). Il tire notre art de la médiocrité, le retrempe aux écoles étrangères et lui donne force et vigueur. Philosophe de la peinture, ses œuvres sont des
leçons morales et religieuses; sa belle âme est digne de son talent, ce peintre était un penseur. Il passe presque toute sa vie à Rome, en contact avec l'antiquité dont, prodigieux travailleur, il s'imprègne et dont son influence nous fait acquérir la connaissance. Si ses chefs-d'œuvre sont nombreux, dans une production très riche, quelques-uns comme le Mystère de Saint François- Xavier, le Déluge, Diogène, VArcadie, le mettent hors de pair. A la simplicité et à la grandeur, il joint souvent la grâce et l'élégance, mais son coloris manque d'éclat. Il comprend la nature et en dégage l'impression morale. En lui nous trouvons le vrai créateur du paysage historique qui a joué un rôle si important dans notre peinture.
Plus français et moins antique, E. Le Sueur (1617-1655) puise son inspiration surtout dans la religion. Il se dégage de son œuvre une tristesse grave et pourtant point dépourvue de charme; il peint naïvement et comme avec son cœur. Les vingt-deux tableaux de la Vie de saint Bruno sont parmi les plus beaux qu'il ait signés et savent éviter la redite et la monotonie par la variété et la science des nuances. Cependant Le Sueur se permettait parfois d'être profane, et VHistoire de l'Amour, qu'il avait peinte pour riiôtel Lambert, nous montre qu'il n'avait pas à redouter pareille épreuve, tant la grâce et la suavité, un peu terne il est vrai, de cette œuvre dégagent de charme et d'agrément.
Aussi religieux, mais plus sévère, Ph. de Champaigne (1602-167i) fut le peintre favori de Marie de Médicis. Sa manière est sobre et hautaine;
ami des Jansénistes, père d'une religieuse de Port- Royal, qu'il a immortalisée par un de ses chefsd'œuvre, il est bien le peintre dont un pareil milieu suggère l'idée. Sa gloire lui vient de ses portraits vigoureux, réalistes et sérieux, mais un peu froids.
Ph. de Champaigae. — Le Cardinal de Richelieu.
Il a laissé des portraits du Roi, de la Reine, de Richelieu et des grands hommes qui le connurent. Également célèbre mais différent par son genre et son esprit, Cl. Le Lorrain fut le premier paysagiste de son temps. Vivant à Rome, il étudia la campagne qui environne cette ville et y apprit à
connaître la lumière dont il présente tous les aspects soit dans le Débarquement de Cléopâtre^ le Port au soleil levant, le Port au soleil couchant ou tout autre tableau dont l'intérêt réside toujours sur ce même point.
Pourtant la peinture ne s'enfermait pas uniquement dans le genre noble. Comme en littérature, comme dans la société, en art il y avait des indépendants. Si Ton connaît Cyrano et son panache toujours flottant, Scarron et son burlesque, d'Assoucy et son goût pour l'irrégularité, il y a aussi les Jean de Boulogne, les Sébastien Bourdon, les frères Lenain surtout qui peignent les humbles, les misérables, les gens de bas étage mais de pittoresque allure, ou simplement les bons bourgeois et les paysans authentiques. A côté de ces artistes et dans un genre savoureux qu'ils ont illustré en France, la gravure, Jacques Callot et Abraham Bosse nous font connaître la vie commune et les ridicules de leurs contemporains. Bosse, pluscalme, plus froid, nous a laissé de vrais documentssurtous les rangs de la société. Mais Callot, à la verve endiablée, à la fantaisie pétillante d'esprit, à l'imagination mordante, grave toute une galerie amusante, pittoresque, pleine de vie et de vérité, des types curieux et bizarres qu'il rencontre sur son chemin. Son œuvre, qui comprend environ 1.500 pièces, dont la Tentation de saint Antoine est une des plus considérables, dans cette époque d'art officiel et protégé, solennel et majestueux, repose les yeux et l'esprit et, souvent, sert mieux que de charmant divertissement.
Mais Louis XIV est débarrassé de Mazarin. Il règne seul et va soumettre l'art à ses propres théories. Celles-ci sont bien celles qui président à la marche de Tart depuis le commencement du siècle. Il se contente de les ordonner, de les constituer en doctrine et d'en faire l'application. Dans cette œuvre, il est pleinement compris et souverainement obéi par un artiste qui partage ses goûts et adopte ses vues, par Lebrun (1619-1690). Ce qu'il faut avant tout, c'est de la grandeur, de la majesté.
L'éclat des fêtes, la somptuosité de la cour, la belle ordonnance du gouvernement, l'harmonie dans les services de l'État, la centralisation vers le roi de toute s les forces vives de la nation, tout ce qui fait de
Louis XIV le Roi-Soleil, concourt à former cette gloire. L'art ne doit pas faire exception. L'Académie royale est créée et supprime l'indépendance des maîtrises, l'art d'État remplace le libre développement des artistes ; Lebrun orga= nise et dirige les services artistiques du pays* Actif, doué de qualités bien équilibrées et d'une
J. Callot. — Gentilhomme.
grande fcacilité d'invention, il est comme le viceroi des Beaux-Arts. Mais il donne l'exemple et fournit des modèles. Ses tableaux sont nombreux. Il y met une réelle science de la composition, du mouvement, le sens de la couleur, et ne sait pourtant point toujours les rendre vivants et leur faire exprimer un sentiment. Ses plus importantes compositions sont d'immenses toiles décoratives, dont souvent l'allure est superbe quoique théâtrale. La grande galerie de Versailles et la galerie d'Apollon, au Louvre, le montrent de façon diverse sous ses différents aspects d'artiste, de décorateur, d'organisateur. A côté de lui, Mignard (1610-1695), son rival, manifeste un talent facile et un peu superficiel, mais avant tout habile et gracieux. Sa belle coupole du Val-de- Grâce mérite d'avoir été célébrée par Molière, dont il a fait du reste un beau portrait. Car il fut aussi portraitiste et peintre de chevalet. A ce dernier titre il estdémeuré célèbre par sa Vierge à la grappe si pleine de grâce et de délicatesse. Les portraitistes d'ailleurs ont de la vogue, et Rigaud avec son Bossiiet et son Louis XIV ^ Largillière, avec son Lebrun^ ont laissé de vrais chefs-d'œuvre bien caractéristiques de celte époque d'apparat et d'aristocratie. Mais les peintres sont légion. Ce sont d'abord Van der Meulen si remarquable paysagiste dans ses batailles, puisBourguignon et ses combats. Desportes et ses chiens, Monnoyer, Jouvenet, Santerre, Testelin travaillant tantôt pour eux, tantôt sous les ordres de Lebrun au Louvre, ou bien aux Gobelins qu'on vient de créer. Aucun d'eux ne fait tache et cha-
Lebrun. — Fragmeat de plafond,
cun, dans sa manière et avec ses moyens propres, concourt vers le même but, guidé par un même idéal et dirigé par une même volonté.
Parallèle à la peinture, la gravure qui, par une ordonnance de 1681, est considérée comme art libéral, continue la belle tradition française avec Nanteuil, dont les portraits sont si expressifs et si vigoureux; avec Edelink, si habile et si varié; avecAudran, dont les gravures étaient plus belles encore que les tableaux qu'elles représentaient ; avec Silvestre enfin et P. Brevet.
De tout temps la sculpture s'est montrée le plus indépendant des arts, celui qui, tout en reflétant une époque, copie le moins la mode et s'élève le plus au-dessus du caprice du jour. Au xvii® siècle les sculpteurs suivirent la tradition de leur art. Le plus grand d'entre eux, Puget (162â-169i), est avant tout un indépendant et se refuse à travailler à la cour. Fougueux, confiant en soi, il a de la vigueur, de la passion, de la grandeur. Mais l'influence du Bernin le fait parfois toucher ^ à l'emphase. Il exécuta à Toulon de nombreux sujets de décoration navale, où qualités et défauts sont ceux que l'on retrouve dans toutes ses œuvres, toujours fortes, vivantes, tourmentées même, telles que VHercule Gaulois^ le Milon de Crotone, les bas-reliefs de la Peste de Milan ou de Alexandre et Diogène. Trop personnel pour avoir des disciples, il demeura isolé.
Girardon, qui vit en même temps que lui, est le sculpteur le plus représentatif de son siècle. Il manque de personnalité et d'audace, mais ses œuvres sont correctes, bien conçues^ d'un bel effet
décoratif. Ses deux chefs-d'œuvre, le Tombeau de Richelieu et les Bains d'Apollon, à Versailles, légitiment sa faveur et son renom. Pourtant le sculpteur le plus fécond et le plus recherché est Coysevox. Il peuple Versailles, Trianon, Saint- Cloud, Marly, les Tuileries, et fait les bustes de ses notoires contemporains. Dans ses œuvres, où il met du mouvement et de la vie, il reste parfois théâtral; qualités et défauts qui passent à ses
Girardon. — Nymphes au bain (Jardin de Versailles).
neveux les frères Coustou et qui se retrouvent chez les nombreux sculpteurs de cette époque. Mais il ne faut pas l'oublier, la sculpture demeure française et évite le danger qui la menaçait toujours: l'italianisme.
Enfin l'art fastueux et décoratif par excellence, l'architecture, couvre de monuments l'Ilede-France et s'étend sur le reste du pays. La condensation de l'État en la personne du roi, réalisant l'unité nationale, s'exprime par l'ordonnance des monuments qui, grâce à leur symétrie, leur régularité et leur solidité, traduisent si bien
réquilibre et la stabilité. Les lignes horizontales triomphent et sont la marque distinctive de cet art qui, tournant le dos à la tradition française et chrétienne du moyen âge gothique, regarde vers l'antiquité grecque et latine du paganisme. La colonnade du Louvre, confiée à Cl. Pèrrault, fervent admirateur de Vitruve, marque Tavènement définitif du classique et la consécration de la symétrie, de la majesté et du caractère de décor dans Fart.L. Bruant et Mansard construisent les Invalides, Blondel la Porte Saint-Denis, Lepautre la cascade de Saint-Cloud, F. Mansard le Val-de-Grâce. Marly, Maisons, Péglise Saint-Roch et celle de Saint-Paul-Saint-Louis, dans un style, véritable contresens d'art religieux, s'élèvent à ce moment. Mais le principal architecte du xvii^ siècle est J.-H. Mansard (I6J46-I7O8); l'œuvre la plus importante est Versailles, qui est le résumé et le point culminant de tout l'art duxvii® siècle.
Commencé par Lemercier, sous Louis XIII, Versailles est déjà un joli château royal de pierre et de brique, qui, quelque temps après, avec Levau, s'augmente de toutes les annexes et du grand corps de bâtiment. Enfin J.-H. Mansard, en 1676, prend la direction des travaux, termine l'extérieur et construit la grande galerie. Les dépenses sont évaluées environ à vingt millions. Presque tout le temps, de 1665 à 1695, les peintres ont, sous la direction de Lebrun, travaillé à Versailles et nous y retrouvons le nom de tous ceux qui eurent alors quelque réputation. Mais Lebrun, P. Mignard et Van der Meulen furent les plus souvent occupés. Cette œuvre de
peinture est surtout décorative. Elle est faite pour Tapparat et Faspect général est très beau, lorsque même quelques panneaux isolés sont sans grande valeur. Les arts différents y abdiquent leur sens propre pour se fondre dans l'ensemble; ils sont une partie de la décoration. La sculpture tient une place considérable dans le palais, où elle est surtout ornementale, et dans
Château de Versailles. — Vue de la cour d'honneur. (Cliché Neurdein frères.)
les jardins, où nous la trouvons plus variée. Encore ici un très grand nombre d'artistes fut employé. Mais cet art paraît fait pour la cour et pour le roi ; il est essentiellement mythologique et allégorique, c'est de l'académisme. L'influence italienne se fait sentir et l'esprit de la Renaissance a disparu. La grâce, l'élégance sont remplacées par la puissance, la majesté, la grandeur imposante, mais aussi par la lourdeur. L'aspect, sur la cour, varié et riche, est fort heureux, mais vu du côté du parc, sur sa vraie façade, le château ferait aisément songer, avec ses
toits hypocritement absents, à quelque énorme construction inachevée et aplatie. Cet effet est encore accentué par le développement des quelques milliers d'hectares des parcs qui le suivent, où Le Nôtre, inspiré par Tltalie, crée le type du jardin à la française, régulier, grandiose, artificiel, parsemé de statues et de pièces d'eau, faisant se plier la nature à la loi décorative d'un ensemble où elle ne joue qu'un rôle d'ailleurs presque secondaire. Ce type, à vrai dire, fera fortune et les résidences princières de l'Europe s'entoureront de pareils jardins dont èlles nous demanderont le modèle. Pour être juste à l'égard de Versailles il faut, par un léger et facile effort d'imagination, se représenter la foule des courtisans, leurs équipages, leurs suites, la somptuosité des fêtes et des cortèges, l'éclat de la maison royale animant ces vastes salles et ces longues galeries, ces larges allées et ces pelouses à perte de vue. Alors on sait vraiment ce qu'était Versailles et ce qu'il valait.
Tous les arts concourent à la splendeur des résidences. Les arts industriels subissent l'influence, étroite peut-être, mais féconde de Lebrun. Les tapisseries, auxquelles s'est déjà intéressé Fouquet, sont Pobjet de la sollicitude du roi. Les Gobelins, qu'il crée, Beauvais, Aubusson, Lille, Tours sont en pleine activité. Les frères Lepautre publient un grand nombre de gravures et de dessins, pouvant servir de motifs d'ornementation. Ballin donne un lustre nouveau à l'orfèvrerie; les faïences de Rouen sont, de toutes partSj recherchées; enfin Boule fait de l'ébénis-
terie un art, comme du reste elle Tavait été au beau temps du gothique.
Mais encore Taménagement intérieur des habitations, s'il est beau, reste incommode. Le confortable fait défaut; tout est en vue de la parade. La chambre de Louis XIV, à Versailles, n'était pas indépendante. L'art si exquis, dans lequel on excelle aujourd'hui, de se faire un chez soi, n'existe pas. C'est le siècle suivant qui le créera et ce sera un de ses charmes.
Le XVIII® siècle, — Jamais siècle n'a possédé un art qui l'exprimât mieux que le xviii®. Différent au commencement et à la fin, à ces deux moments, il est l'exact reflet de son temps. Les barrières sociales s'entr'ouvrent, les influences particulières les plus diverses s'exercent librement, la curiosité d'esprit se généralise, les mœurs évoluent. Une sorte de bouillonnement anime les esprits. Il faut du nouveau; on ne veut plus vivre dans le passé, ni du passé. En politique, en religion, dans les lettres, dans les arts, au milieu des familles, dans les réunions, à la cour, chez les philosophes, du nouveau, toujours du nouveau. Les salons s'ouvrent, le règne de la femme commence, et c'est celle-ci qui fait la société, qui fait le monde, la vie journalière. Il semble qu'un mot d'ordre secret est passé de bouche en bouche, aussi bien chez les grands seigneurs, qui bientôt en pâtiront, que chez les philosophes, qui vont mener le combat prochain, chez les abbés de ruelle tout comme chez les bourgeois. Réaction, crie-t-on de tous côtés. Le xvii® siècle de
Louis XIV avait dit : soumission à l'Église, respect envers le pouvoir, admiration des vieux classiques, culte de la dignité, majesté, ordre, parade, solennité; le nouveau venu répond : liberté de la pensée, indépendance frondeuse, goût du présent, bien-être, laisser-aller, caprice, fantaisie, amabilité. Comme le dit de façon pittoresque, mais quelque peu exagérée, M. Dargenty : la France « réclame un air sain, une lumière claire. On a souffert, on veut jouir ; on a pleuré, on veut rire... Vers cette fin de règne, il prend à la France embéguinée des ardeurs folles de plaisir. Elle jette son bonnet par-dessus les moulins. Sa chevelure, sévèrement emprisonnée, s'épand d'elle-même sur ses épaules nues... Les grelots tintent et la belle fille a des prurits de damnation... î)
C'est la peinture surtout qui ressent cette influence, car c'est elle qui, comme toujours, suit le plus la vie du temps, et par sa technique, son but, ses procédés, peut le mieux se conformer à ce qu'il demande.
Watteau (168/4-1721) commence le mouvement et c'est la plus parfaite expression de cet état des esprits; il invente un genre. Né à Valenciennes, ce Flamand, qui étudiera Rubens et la campagne de l'Ile-de-France, mais n'ira jamais à Rome, est avant tout un coloriste, ami de la nature, plein de goût pour son temps et nullement occupé d'académisme. Il peint et idéalise la société qu'il traverse. La comédie italienne et les scènes élégamment champêtres occupent une grande place dans son œuvre. L'Embarquement
pour Cythère, le plus célèbre de ses tableaux, Gilles, la Danse champêtre, la Leçon d'amour, r Indifférent, etc., presque toutes ses œuvres, en un mot, dénotent un mélange curieux de vérité et de fantaisie, une combinaison unique de réalisme dans le dessin, l'observation des détails, la composition des ensembles et d'idéalisme charmant ainsi que, chose à remarquer à ce moment, de fine tristesse et de voluptueuse mélancolie dans l'interprétation .
Coloriste chaud et délicat, il est dessinateur scrupuleux; peintre attitré des élé- Watteau. — L'Indifférent,
gances et des fantaisies, il est curieux de nouveauté et s'essaye dans presque tous les genres. Toujours il conserve la grâce et l'esprit, l'élégance riante et l'amabilité; sa tristesse elle-même est douce et ne se traduit que de façon charmante par la transposition sous un ciel doux et dans un paysage estompé, en de délicates idylles toutes de sentiments, des fêtes licencieuses et ardentes de la Régence, dont il lui
eût été impossible de prendre sa part. Aussi est-ce bien le représentant le plus original et le plus séduisant de la nouvelle école.
Mais, en art, on ne trouve jamais de brusque arrêt. Tout l'art du xviie siècle n'a pas disparu avec les dernières années de ce siècle. Il dure et se prolongera encore. Il n'a plus la faveur du public, mais il possède la consécration du pouvoir, la force de la tradition. L'art classique et Tart nouveau chemineront de concert sur deux voies parallèles, mais l'ancien a la décrépitude des choses qui finissent, le nouveau la vigueur et l'éclat de la jeunesse, sûre de soi et forte de son succès.
Lemoyne, F. Detroy, les Coypel, J. Restout, C. Van Loo suivent encore, avec plus ou moins de fidélité, la tradition classique. Ils sont loin d'être sans mérite; mais ils ne diflerent guère des autres peintres ; ils restent en seconde ligne et ne s'orientent pas ouvertement vers l'avenir.
Et le mouvement s'accentue vers les plaisirs et l'insouciance. Boucher (170/a-1770) est nommé premier peintre du roi; le choix est significatif : c'est le peintre attitré de la galanterie. Très fécond et fort habile, aucun genre ne lui reste étranger, mais il revient toujours aux scènes d'amourettes libertines, aux sujets piquants, aux compositions voluptueuses. Son dessin très habile et sa couleur très gaie accentuent l'impression que donne déjà le sujet. Plus que galant, il est sensuel. Aussi a-t-il du succès, par suite des disciples. Baudoin, Natoire, Lancret, Fragonard, Raoux, malgré des différences sensibles entre eux et aussi avec lui, partagent une partie de sa
vogue et traitent souvent des sujets analogues.
Cette vogue, cependant, ils la partagent avec les portraitistes. Chacun veut son portrait; il en faut pour orner les salons ; les jolies femmes désirent conserver ce souvenir et cette preuve de leur beauté. Nattier, Tocqué, l'exquis et vivant pastelliste Latour (170Ji-1788) tiennent la tête de ce groupe. Ils flattent leurs modèles parfois, mais les laissent ressemblants, et restent fidèles traducteurs de la nature sous la grâce de l'interprétation. La vogue de la peinture grandit toujours.
Dans la sculpture, où l'on ne trouve pas la même variété de tendances, deux courants s'y distinguent : l'académisme qui suit la tradition classique et prend ses sujets dans la mythologie, le réalisme qui se réserve surtout le portrait. Parfois ces deux genres sont unis comme dans la Marie Leczinska en Junon de G. Coustou. La sculpture académique est surtout décorative. Le sculpteur cherche moins à représenter le corps humain dans sa vérité que de le représenter dans le mouvement. Ce goût vient de Puget et remonte par lui aux Italiens.
Les Coustou forment la transition entre le XVII® et le XVIII® siècle. Ils se souviennent et annoncent. Les Adam, les Slodtz sont avant tout des sculpteurs décorateurs. Lemoyne donne un caractère trop théâtral à ses œuvres. Falconnet, l'auteur d'une exquise Baigneuse et de la statue de Pierre le Grand, a plus de savoir faire que d'élévation. Bouchardon (1698-176â) enfin est le centre de ce groupe et le plus caractéristique représentant de cet art. Il est élégant sans tomber dans
l'afféterie, son goût un peu froid, tel qu'il le montre dans V Amour taillant son arc, reste gracieux. Il voulut mettre trop de littérature dans ses œuvres qu'il limait et achevait à outrance. Son inspiration parfois le portait à des sujets plus élevés et plus austères; son Christ de Saint-Sulpice, à Paris, et son Saint Charles- Borr ornée ^ montrent le parti qu'il savait tirer des sujets religieux.
Mais le sens de la vie et de la réalité tourmentait de plus en plus les artistes. Pigalle (171/^-1785), artiste laborieux et obstiné partisan de Tantique, du vrai et de la nature, donne la plus féconde impulsion à cette tendance. Son Mercure ^ sa Vénus ^ furent, dès leur apparition, célèbres. Son œuvre la plus caractéristique, par son exagération même, est la statue de Voltaire représenté nu, décharné, chauve et décrépit, sous prétexte de serrer de plus près la vérité. Autour de lui et suivant les mêmes doctrines, c'est Houdon, son élève, remarquable par son souci de la pureté des lignes et par sa puissance dans le rendu de la vie, comme en témoignent la Diane debout et le Voltaire du Théâtre-Français, ainsi que ses nombreux bustes ; c'est Caffieri, superbe portraitiste, comme le prouvent les bustes de Rotrou et de Corneille, à la Comédie-Française; — c'est encore Pajou, Julien, Roland. Enfin, à ce moment, Clodion inventait l'art de la terre cuite, plein de grâce, de fantaisie, un peu mièvre il est vrai, et d'amabilité, chez cet artiste. La sculpture s'était acheminée toute seule et naturellement vers le sérieux et la tenue que la peinture n'allait acquérir que par réactions violentes et dont elle était du reste plus éloignée.
Comme pour les autres arts, on constate pour l'architecture au xviiie siècle une rivalité entre l'antique et le moderne, le grand art et le style du temps. L'architecture officielle se rattache au premier, l'architecture privée s'adresse au second. Les architectes ont une grande importance et sont fort nombreux ; praticiens émérites, ils sont également théoriciens.
L'architecture religieuse est la moins active. On n'a plus besoin d'églises, le xviie siècle en ayant beaucoup construit. De plus, le clergé paye mal et reste attaché au gothique en défaveur les artistes en renom s'occupent à d'autres travaux. Néanmoins on achève ce qui est
commencé : ainsi Saint-Nicolas des Champs reçoit enfin son portique, Saint-Sulpice est terminé par Servandoni. Même Sainte-Geneviève, le Panthéon actuel, est élevée à cette époque, en un style néo-classique qui sied peu à une église catholique.
Houdon. — Buste de Molière.
De même, tous les édifices civils sont construits dans le style antique. Que ce soient Blondel dans ses ouvrages, Gabriel avec TÉcole Militaire, le Garde-Meuble, le Ministère de la Marine, Louis avec la Galerie du Palais-Royal et le Grand Théâtre de Bordeaux, ou bien Antoine avec THotel de la Monnaie, on retrouve toujours les théories du Romain Vitruve, exposées et mises au point par les Italiens Palladio et Vignole.
Mais Tarchitecture privée est exquise. Le caprice, la grâce, l'élégance sont permis. On cherche le confortable et Ton apprécie ce qui est commode. Les • hôtels particuliers, les simples maisons même, sont charmants . C'est à Robert de Cotte que revient l'honneur d'avoir imaginé ce style. Son influence fut vite répandue, aidé en cela par Boffrand, qui construisait l'Hôtel de Soubise, et bientôt Paris, la province également, allaient posséder des habitations dignes de renfermer le gracieux ameublement que voit naître la seconde moitié de ce siècle.
Aussi l'étranger ne confiait ses monuments qu'à des architectes français. Leblond était appelé en Russie, Boffrand en Allemagne, de Cotte en Autriche; et les artistes étrangers venaient étudier en France.
A cette architecture faite en vue de la commodité et de l'élégance dans la vie intime, il fallait bien que les arts industriels prêtassent leur concours. De fait, ils furent à ce moment plus brillants que jamais. La décoration est de tout point appropriée aux appartements. Le mobilier devient léger, même efféminé; les angles droits et les
dessins rigides disparaissent ; les inflexions gracieuses s'étendent à tout. L'art s'affine ; les petits appartements prennent le pas sur ceuxd'apparat. C'est le moment des salons élégants, des boudoirs exquis, des chambres à coucher charmantes, puisque c'est le moment où la femme règne, où l'amour est reconnu comme dieu, où le corps retrouve une partie de ses droits, a C'est le triomphe de la boiserie et des moulures, dit M. R. Peyre, où dominent les teintes adoucies et claires. » Meissonnier donne des modèles aux orfèvres et aux ébénistes, l'École de Boule produit toujours des chefs-d'œuvre ; les bronzes ciselés et dorés de Gouthière prennent place sur les consoles et sur les bureaux, les faïences décorées de fleurs, d'arabesques, de personnages sont recherchées, les porcelaines sont en vogue; des ateliers de céramique se fondent; Sèvres, en 1756, est créé.
Les vignettes pour les livres, les gravures, les dessins, viennent à la mode et les graveurs sont aussi nombreux que pleins de talent. Les Brevet au commencement du siècle, plus tard Flipart et les Saint-Aubin, ensuite les Cochin, surtout Moreau et Gravelot illustrent cet art si français de la gravure qui, à ce moment, élargit son horizon, perfectionne ses procédés, multiplie ses chefsd'œuvre. Les simples amateurs même acquièrent du tour de main et les plus illustres, depuis Marie Leczenska jusqu'à Madame de Pompadour, ne dédaignent pas de s'y exercer.
Enfin pour entourer ces demeures où se multiplient les séductions de l'art et dont l'ornementa-
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tion est si élégante, les jardins anglais font serpenter leurs allées irrégulières et ont Tair de laisser la nature produire ses caprices.
Mais cet air insouciant de joyeuse fête va bientôt disparaître. Comme effrayée d'avoir trop ri,
la France ne va plus que s'émouvoir. Elle fait une sorte d'amende honorable. La Chaussée crée la comédie larmoyante, Rousseau vilipende les débordements des peuples civilisés, Diderot demande à l'art de devenir une école de vertu. En même temps, les érudits, les antiquaires, les voyageurs, Caylus , Barthélémy , Winkelmann décou vrent la vraie antiquité.
Pompéi et Herculanum, ^ o 11- revenant au iour, lais-
Goutnieres. — Bras de lumière. J '
sent échapper les secrets d'autrefois que le Vésuve, en un jour d'horreur, avait ensevelis sous sa lave. La nature, subitement, se transforme en amie, en conseillère de tous; il est de bon ton d'être un homme sensible et se montrer bonne mère devient une mode. Les philosophes, les utopistes, les adversaires du pouvoir se plongent dans l'étude de la politique de la République romaine et de la morale stoïcienne. La vie nationale est changée.
Un art nouveau sort de cette transformation, en harmonie d'autant plus complète avec elle que l'institution dessalons annuels, en 1753, metles arts en contact intime avec le pays. Nous avons vu que la sculpture et l'architecture se ressentaient, mais
Chardin. — Le Benedicite.
plus légèremënt, de cet état de choses. Encore une fois c'est la peinture qui éprouve l'action la plus directe, la plus immédiate et en même temps la plus proloriide.
Chardin (1699-1779) annonce ce mouvement. Les natures mortes et les scènes de bourgeoisie de ce grand artiste^ le Benedicite^ la Pourvoyeuse
OU la Mère laborieuse^ respirent Phonnêteté solide, le bonheur calme, la stabilité de la vie des modèles, comme elles montrent Texactitude de l'observation, le pittoresque du rendu, la science de la composition de Partiste. Mais, chez lui, tout est spontané et naïf ; il est en dehors des théories morales et sociales ; c'est uniquement un peintre. Le vrai représentant de cet art est Greuze (1725-1805). Il est le peintre préféré de Diderot, qui retrouve en lui ses propres idées et ses sentiments, vérité, émotion, morale, vertu. Il prend ses sujets aux différents moments de la vie de famille, dans les intérieurs du peuple. C'est la Malédiction paternelle^ le Fils puni, l'Accordée de Village, Mais souvent son naturel est cherché; il touche aussi au mélodrame et la sensualité n'est pas absente de son œuvre. Car enfin elle est bien voluptueuse, dans le tableau de la Cruche cassée, cette délicieuse figure de fillette, si mutine sous son air boudeur et désappointé. La vertu des gens d'alors n'était-elle pas, en effet, superficielle?
Contemporain de ce peintre, David réagissait contre lui, d'après les leçons de son maître, Vien, qui, à sa manière, vers le milieu du siècle, servit les classiques et les partisans de l'antique en adoptant pour sa peinture leurs idées et leurs goûts. Son élève intransigeant et farouche, par son Serment des Horaces, entre résolument dans cette voie antique, une fois de plus ouverte, pendant que Prud'hon, avec grâce et douceur, suit la même voie que cet artiste puissant et vigoureux.
Mais ces deux hommes qui terminent une époque en commencent aussi une autre. Si nous les
voyons s'affirmer avec cette société qui finit, nous les retrouverons aux premiers jours des temps nouveaux. La Révolution creuse un abîme et, pour un instant, engouffre toute la France. Nous verrons ce qu'elle restituera.
David. — Le Serment des Horaces.