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CHAPITRE PREMIER

ART ÉGYPTIEN ET ART DE l'ORIENT.

L'Égypte. — Vie pensante de l'Égyptien - Architecture : Le temple, —Peinture : décoration. — Sculpture. — Chaldée. — Assyrie. — Perse. — Judée. — Phénicie.

Puisque l'art est une des formes dans lesquelles se traduit la vie des peuples civilisés, le premier art doit être, dès lors, celui de la civilisation la plus reculée. S'il en est ainsi, aucun ne le disputera à l'art de TÉgypte. Dans ce pays, le premierné de la civilisation, bien avant les siècles les plus reculés, l'art est déjà constitué. La période de formation et de tâtonnements se perd dans les temps légendaires, et déjà environ vers le moment de la guerre de Troie, qui pour l'histoire grecque touche encore à la légende, 500 ans avant la fondation de Rome, c'est-à-dire treize siècles avant notre ère, l'Egypte possédait un des plus

beaux chefs-d'œuvre de son architecture, la salle hypostyle du temple de Karnak. C'était le moment le plus florissant de son art. Car, si de loin celuici paraît toujours immobile et semblable à luimême, c'est par une illusion que légitime peutêtre la distance mais à qui la réalité inflige un complet démenti. L'art égyptien a évolué comme tout ce qui vit. Il a eu des périodes d'éclat et des époques de déclin. Il a commencé, s'est développé, et finalement s'est perdu. Il ne fut donc pas immobile, mais il resta homogène.

Vivant longtemps d'une vie isolée et « comme enfermés dans une île heureuse et inaccessible, perdue au milieu d'un vaste océan de barbarie », les Egyptiens ont beaucoup donné aux peuples voisins, et n'en ont presque rien reçu, du moins pendant les longues et primitives années où leur art se constituait et se déterminait. C'est là un phénomène unique dans l'histoire des peuples. Il est précieux pour nous, en ce qu'il nous permet de saisir dans sa pureté et son intensité la vie morale et artistique de ce peuple, notre aîné à tous dans la vie intellectuelle.

Le trait caractéristique de l'Egyptien est le sentiment religieux uni au respect qu'il professe pour la mort. Dans son art, la première et presque unique place appartient à ce qui traduit ce double sentiment. Les plus anciens monuments du monde sont des tombeaux égyptiens, les pyramides à degrés, telles que celles de Sakkarah, qui, élevées sous la IF dynastie, datent environ de Ji500 ans avant J.-C; telles aussi que celles de Giseh, postérieures de quelques siècles,

plus célèbres et mieux conservées, dont Tune a aujourd'hui encore Ih^ mètres de haut et âJiS mètres de large à sa base. Cependant, si les pyramides sont les plus anciens monumentsde TÉgypte, elles ne font encore que toucher à peine à l'art. En revanche, celui-ci réclame complètement pour lui les temples du bord du Nil et ces temples sont représentatifs de l'âme de leurs constructeurs.

En Egypte, comme partout, peut-on dire, l'architecture est le grand art. Ici, il le fut doublement : par sa valeur propre et sa compréhension, et aussi par la faveur dont il jouit et le prestige dont il brilla. Le peintre, le sculpteur sont considérés comme des artisans ; l'architecte est un artiste. Il occupe dans la société un rang élevé et il est tenu en haute considération; quelques-uns épousèrent des filles de Pharaons. Nous connaissons les noms de plusieurs centaines d'entre eux; Nefer, Bakenkhonsou, Ti, Mesri sont parmi les plus célèbres. L'architecte est le grand maître, les autres artistes sont ses agents humbles et soumis. Les chefs-d'œuvre artistiques des Égyptiens furent des chefs-d'œuvre d'architecture. Il n'en pouvait être différemment. Ces chefs-d'œuvre sont des temples, déjà nous l'avons pressenti.

Les temples égyptiens frappent l'imagination par la solidité de leurs assises, la robustesse de leurs proportions, la grandeur de leurs lignes, surtout par leurs dimensions. C'est bien justement que s'applique à eux le mot de Champollion : « c'est une architecture de géants Le plus vaste ensemble de ruines du monde est celui des

temples de Karnak. Dans l'enceinte sacrée, on compte onze temples. L'axe Nord-Sud de cet immense quadrilatère ne mesure pas moins de l.JiOO mètres, Taxe transversal 560 mètres. A lui seul, le grandtemple a une superficie de hl .â/i5 mètres carrés, avec un pourtour de 950 mètres. Le temple de Louqsor, plus connu chez nous à cause de l'obélisque qui porte son nom et marque ironiquement le centre d'une place du plus pur style pseudo-cl assique, est plus petit ; il n'a que !!255 mètres de long.

Accroupi sur sa base et comme ramassé sur lui-même, le temple égyptien ne présente rien qui annonce la tour, le clocher, la flèche. Les pylônes sont de simples cubes de maçonnerie plus larges que hauts. Devant eux, il est vrai, se dressent les obélisques; mais ceux-ci, simples ornements, restent étrangers à la structure intime de l'édifice et sont plus connus que caractéristiques. A l'intérieur, le temple est soutenu par de nombreuses colonnes à chapiteaux variés et ornés de motifs végétaux. Les salles sont immenses et, si la longueur et la largeur n'en étaient point si considérables, la hauteur en serait plus frappante. La salle hypostyle de Karnak présente des colonnes de 23 mètres, mais elle a 103 mètres de long et 50 de large. Aussi, l'architecture souterraine s'accommodait des principes de cet 'art, et les deux temples hypogées d'Ipsamboul accusent les mêmes caractères que ceux à qui l'air offrait son immensité pour s'étendre et s'élever.

Cependant, nous ne connaissons pas encore

DE L'HUMANITF.

entièrement rarchitecturc. Nous ne la connaîtrons qu'après avoir vu ce qu'étaient surtout la peinture et même la sculpture sur les bords du Nil. La peinture, en Egypte, n'existe, dirait un mathématicien, qu'en fonction de l'architecture. Elle est ce qu'aujourd'hui nous appelons l'art décoratif. Tous les temples, tous les monuments égyptiens étaient peints et non point avec discrétion et comme pour souligner les arêtes générales de l'édifice. Un enduit de couleurs variées, éclatantes, sans nuances, revêtait les parois de tous les murs. C'était parfois la monotonie de la couleur sans dessin; quelquefois, des complications d'ornements géométriques s'enchevêtraient les uns dans les autres, se jouant entre eux et se retrouvant grâce à la couleur distinctive de chaque élément qui, ne variant pas, mettait de la clarté et de l'ordonnance dans ce fouillis apparemment si désordonné ; souvent, enfin, les scènes les plus variées se déroulaient gauches et vraies, nettes et vivantes, simples et réalistes. Clair-obscur, modelé, perspective, proportions, harmonie, les peintres égyptiens ont ignoré tout cela ; sur un buste de face, ils mettent un visage de profil ; mais ils ont la netteté du dessin, la fermeté du trait, la fécondité de l'imagination et la faculté de voir. De là viennent la variété, la richesse, la vie de ces peintures enfantines, où tout ce qui frapp3 la vue est représenté, et dont les plus caractéristiques se retrouvent dans les hypogées de Biban-el-Molouk.

Le sentiment de l'au-delà d'où est sortie l'architecture, le réalisme qui est la forme revêtue

par la peinture, se retrouvent et se confondent dans la sculpture, et celle-ci est aussi vieille que les deux autres arts. Le mort continuait à exister, pour les Égyptiens, comme une espèce d'ombre, un « double » du vivant. Ce double avait besoin d'un support matériel, ce fut la statue. Celle-ci, toujours vivante et expressive, souvent ressemblait au modèle. Les artistes de Thèbes et de Memphis excellaient en cet art. D'usage fréquent, la statuaire s'assouplit et se perfectionna. Son défaut — c'était un procédé — est dans la raideur voulue des attitudes, la symétrie des mouvements, l'uniformité des poses. Cependant, quelques œuvres méritent l'attention^ telles que le Pharaon Chéphren et le Scribe accroupi du Louvre qui date de la

dynastie, le moment le plus brillant de la sculp ture de ce pays. Comme dans l'architecture, le colossal est une forme esthétique aux yeux égyptiens. Les colosses d'Ipsamboul, taillés dans le roc même, et les sphinx nombreux et si typiques, partout disséminés^ en sont d'illustres exemples.

La connaissance du corps humain, le désir de le traduire fidèlement, l'effort pour rendre la diversité de la vie et la variété des mouvements que nous avons constatés dans la peinture, se retrouvent non point dans les colosses aux formes hiératiques et traditionnelles, mais dans les statuettes gauches et souples que les tombeaux, les maisons, les temples contenaient en grand nombre. Les matériaux souvent furent rebelles; néanmoins, les résultats sont précieux. L'art égyptien, qui dura environ trois mille ans, fut riche d'influences. Même Part grec lui empruntera, et les

arts des pays orientaux lui devront presque tout. On peut le constater avec fierté pour lui.

Moins connu, et, par ce qu'on en connaît, moins digne de l'être, l'art de ces pays voisins de l'Egypte offre, en dépit de différences marquées, bien des analogies avec celui que nous venons d'étudier. C'est que ces peuples divers, également primitifs, égalenent lents dans leur évolution, sortaient de la

Le Scribe acci^oupi (Musée du Louvre),

même race, habitaient presque sous un même ciel et avaient de la vie des conceptions peut être différentes, mais encore vagues et certainement puisées à un3 source commune. Chaldée, Assyrie, Perse, Judée, Phénicie sont bien pays frères

Ih

en qui Pair de famille se cache mais transparaît sous les traits particuliers de chacun d'eux.

Voisines, la Ghaldée et l'Assyrie ont presque le même art, chaldéen, du reste, de naissance. Il est lourd et monotone; il cherche à être grand et paraît démesuré. C'est un peu de l'Égyptien en décadence. Babylone, la ville de Nabuchodonosor, est monstrueuse dans ses dimensions. Sapremière enceinte n'enferme pas moins de 513 kil. carrés, l'enceinte intérieure 290; on y pénétrait par 100 portes; au centre, s'élevait l'immense palais du roi, entouré des célèbres jardins dont le souvenir est venu jusqu'à nous.

Le type architectural n'est plus le temple ; le palais l'a remplacé. La forme pyramidale du premier est devenue chez celui-ci cubique. Les palais ressemblent à de gros et surtout longs coffres sans ouvertures. Dans les plaines sans fin de la Mésopotamie, où les lignes d'horizon fuyaient devant elles, où nul accident de terrain ne venait déchirer la rigidité de la perspective, ces constructions régulières, massives et aplaties, dont les arêtes suivaient la ligne idéale du regard se perdant vers les collines lointaines, étaient en harmonie avec Faspect général du sol. Les monuments de ce pays qui ignore les replis des vallons, la profondeur des gorges, les sinuosités des montagnes, se développent surtout en surface. La colonne joue un rôle accessoire, contrairement à ce qu'elle faisait chez les Égyptiens; mais la voûte, presque ignorée de ceux-ci, est caractéristique de l'art de la Chaldée et de l'Assyrie. Les piliers de bois, au fût svelte, servent de support

aux murs en briques — • en Assyrie, encadrés de pierres — qui soutiennent les édifices.

Ceux-ci, anonymes, à Fencontre des monuments égyptiens, comme ces derniers sont revêtus de peintures, qui rappellent les scènes si variées et si vivantes que les artistes de TÉgypte faisaient courir sur les murs des édifices. Différentes, elles ne sont pas inférieures. L'on ne connaît encore que la peinture décorative et nous sommes plus près de la fresque que du tableau. Les peintres se dérobent devant le portrait et n'osent aborder le nu. Suivant ce que nous dit Hérodote, chez ces peuples, il était honteux non point seulement pour une femme mais même pour un homme de se montrer nu. Les mœurs influèrent sur l'art ; les vêtements lourds et épais cachaient les mouvements, dissimulaient les lignes; la peinture en resta froide, lourde, monotone, conventionnelle, toutes les fois qu'elle s'adressa à l'homme. Erreur d'autant plus déplorable que les Assyriens furent de remarquables animaliers et qu'un grand artiste de nos jours, M. Bonnat, a pu se demander, dans une étude sur Barye, si ce sculpteur n'avait pas étudié quelques-unes des œuvres de la sculpture assyrienne telles que la Lionne blessée, du Musée Britannique, ei\di Chasse d' AssourbanipaL

Car la sculpture suit les mêmes lois et tombe dans les mêmes fautes que la peinture. La nudité, qui fera la grandeur et la beauté de la statuaire grecque, est chose honteuse sur les bords du Tigre. De ce mépris, elle s'est vengée : la sculpture, en Mésopotamie, n'eut qu'une carrière écour>

tée et ne brilla jamais que par ses animaux. Ces peuples avaient Tart qu'ils méritaient.

Cette constatation se justifie, d'ailleurs, chez tous les peuples. L'art répond trop aux besoins intimes de notre être pour n'être pas en rapport étroit avec lui. Qu'il s'agisse de la Judée dont le temple de Salomon est presque le seul monument artistique, qu'il s'agisse de la Perse dont les découvertes de M. et de M"^^ Dieulafoy nous ont fait connaître les ruines, qu'il s'agisse de la Phénicie dont le rôle fut d'être l'intermédiaire entre les peuples de l'antiquité, cette observation se vérifie.

Si le temple de Jérusalem est égyptien, c'est que les Juifs appelèrent des artistes de ce pays pour le construire, en leur imposant toutefois plus de sobriété qu'ils n'en mettaient chez eux, et en faisant de l'ornementation, chose vraiment nationale *

Si l'art de la Perse est souvent indécis et flottant, c'est que ce pays reçut des influences diverses de ses voisins et laissa ainsi sur ses monuments des traces des arts chaldéen, assyrien, égyptien, grec plus tard et aussi asiatique. Le grand escalier de Persépolis en est une preuve, tout comme le palais d'Artaxerxès Memnon, que de récentes fouilles ont mis à découvert, dans la ville de Suse* C'est déjà, par certains côtés, un art cosmopolite.

Ce mot convient surtout aux Phéniciens.

Marins, commerçants, voyageurs et fabricants, ils allaient sur toutes les mers et abordaient sur toutes les côtes, se frottant ainsi à toutes les civilisations. Sans doute, ils avaient un art national

dont le point de départ fut le monolithisme, que les architectes phéniciens et syriens n'ont jamais abandonné dans leurs constructions aux toitures en terrasses^ sans voûte et sans colonnes. Mais l'influence de tous les arts se rencontre dans le leur, qui se distingue cependant par son caractère d'utilité. Chez eux, rien n'était fait pour l'agrément; aussi de sculpture, on en voit à peine, par contre ils peignent leurs statues quand ils en font. La peinture est ignorée et la décoration polychrome elle-même dédaignée. Cependant, ils ont connu la couleur et s'en sont servis sur les vases, le verre, les bijoux, excellant dans les arts industriels, car ceux-là du moins « servaient à quelque chose

D'ailleurs, soyons-leur reconnaissants. Ces commis voyageurs avaient les arts des autres dans leurs échantillons. Ils les répandirent et les firent connaître; c'était une façon de servir leur cause. Ils furent utiles ainsi à plus d'un, et ne laissèrent pas d'avoir quelque influence sur l'art grec luimême. Celui-ci ne doit pas oublier ceux qui l'ont précédé. Et toutefois on serait tenté de l'en excuser tant il les a tous dépassés.

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