CHAPITRE II l'art grec
Apport étranger. — La période archaïque et orientale. — Les ordres — Les types. — La race. — L'apogée : Le Parthénon, Phidias, Périclès.— Les différents arts. — L'Acropole. — Transformation de l'art au IV* siècle : il s'humanise. Les œuvres. — Les arts industriels. — L'alexandrinisms, Diffusion de l'art grec, la décadence.
L'art grec! Mot prostigieux qui évoque en una vision radieuse le souvenir de ces temps antiques où plus que jamais la beauté fut une vertu. Les peuples sont déchus, les empires ont croulé, les révolutions ont entassé des ruines, et encore les collines de TAttique attirent les hommes qui les gravissent pleins de reconnaissance et de respect. C'est que sur leurs faîtes au dessin si élégant et noble, dans leurs flancs féconds, à leurs pieds hospitaliers, des temples profilent sur la transparence légère du ciel leurs lignes harmonieuses; des statues, dont on n'ose dire si elles représentent des mortels ou des habitants de TOlympe, évoquent les héros dont nos mémoires redisent les épopées ; des théâtres, dont la solitude actuelle fait ressortir la grandeur passée, déroulent leurs gradins, où le peuple qui sauva l'Occident à Marathon et à Salamine assistait à la glorification de ses légendes nationales et sacrées.
Cet art, si national et si beau, a des débuts incertains et n'est point exempt de toute influence
étrangère; Taction de l'Orient se fait sentir, à son origine, sur son fond gréco-pélasgique. Vers le milieu du vu® siècle, l'Egypte exerce son influence sur la statuaire mythologique et donne un caractère plus élevé et plus religieux à l'art de cette époque. Le dorique naissant s'en inspire. L'Assyrie a droit à une plus large part. C'est par l'Ionie et Corinthe que son action pénètre; on la remarque surtout dans la décoration des vases. Enfin la Phénicie ajoute son apport personnel et, par ses navires et ses voyageurs, sert de véhicule et d'intermédiaire aux diff*érents arts des divers pays.
Les premiers monuments grecs sont les monuments pélasgiques, blocs énormes et irréguliers, destinés à la défense du pays. Tyrinthe et Santorin en montrent quelques-uns; les plus célèbres sont les deux Trésors de Mycènes et la Porte des Lions. Du xiv^ au vu® siècle avant notre ère, plus rien ne reste de ce qui avait été construit. Cependant on n'est point sans renseignements; les textes, ceux de l'Odyssée surtout, nous permettent de voir, dans ces six siècles, une période de franche action orientale, où le bois et le métal jouent un grand rôle dans la construction. Les procédés techniques sont encore igaorés et l'art en est à ses premiers bégayements. Si l'architecture est rudimentaire — c'est l'époque où Ton construit des temples en bois, comme celui de Junon àOlympie — la peinture n'existe pas et la sculpture est encore grossière. Celle-ci présente un caractère essentiellement religieux et symbolique. Ses premières œuvres sont des statues de bois, peintes et
habillées, ensuite vient la pierre, plus tard seulement le marbre, qui est, pour la première fois, ciselé par Mêlas de Chio. C*est à cette époque que remontent VAriémis de Délos, V Apollon de Ténéa, le bas-relief de Samothrace. Déjà se multiplient les portraits d'athlètes, ces types si caractéristiques du peuple grec.
Dès le vue siècle l'élan est donné. L'art va marcher à pas de géant, à la suite de l'impulsion que deux Crétois^ Dipoinos etScyllis, viennent de lui donner. Sparte et Sicyone, Argos et Corinthe, Égine également accueillent les artistes et les protègent. Le mouvement est général et spontané. Des écoles, nombreuses et prospères, se créent dans ces villes. On voit que le sol est favorable. La floraison, vite, devient brillante. C'est alors que se constitue, à Athènes, l'école attique, la dernière venue, celle aussi à qui est réservé le plus glorieux avenir. Le vi® siècle s'achève, mais l'art est préparé de tout point à la réalisation des chefs-d'œuvre qui vont se succéder.
Le principe sur lequel, dans la construction, repose l'art grec est celui des proportions. Tout est mathématique, d'une mathématique raisonnée et intelligente; l'harmonie est la loi suprême. On sent, dans cette importance donnée au chiffre, une influence pythagoricienne. Les éléments constitutifs de l'architecture grecque sont la colonne et l'architrave. Ils sont communs à tous les ordres et forment la base même de cet art. Dorique, ionique ou corinthien, en effet, les trois ordres ne diffèrent que dans les proportions et dans l'exécution de certains détails.
Le dorique est l'ordre grec par excellence. C'est en même temps le plus ancien, car il existe depuis le vii« siècle. Le fût de la colonne, renflée au centre et creusée de cannelures, repose directement sur le soubassement; au sommet, un chapiteau très simple supporte l'architrave qui soutient la frise. Toujours sévère, il laisse une impression de force et de simplicité, qui d'abord fut lourde, mais, se dégageant, aboutit, au Parthénon, à une sobre et vigoureuse élégance. L'ionique, dont l'origine se ressent de l'Asie, est par conséquent plus léger, plus gracieux ; il n'apparaît qu'au vie siècle. Pour la première fois employé au temple d'Artémis à Ephèse, il fait une fortune rapide et devient le style de la plupart des beaux monuments grecs. La colonne, chez lui, porte sur une base et est plus élancée; le chapiteau, rectangulaire, comprend des volutes en spirales et la frise est unie. Son apparence gracieuse et élégante lui a fait donner le nom d'ordre féminin, alors que le dorique était nommé ordre masculin. Enfin le corinthien, moins simple, se constituait le dernier et se caractérisait surtout par son chapiteau, très fouillé et d'abord métallique, en forme de corbeille de fleurs d'acanthe. Mais son usage ne se répandit qu'au ive siècle, pour se généraliser à l'époque romaine.
Tel était l'état de l'art lorsque le grand siècle, le vesiècle, celui dePériclès et de Phidias, s'ouvrit. Il sut tirer parti de cette féconde préparation. « L'Héllène a toujours eu de la raison dans l'imagination, de l'esprit dans le sentiment, de la réflexion dans la passion, » dit M. Croiset. C'est
en effet par le balancement des diverses facultés, l'horreur de Texcès et la crainte du manque d'équilibre que le Grec est parvenu à réaliser cette harmonie qui est la loi suprême de son esprit. Son âme ouverte à tout, il est en contact de mille manières avec la nature et il est éminemment sociable; il a de la finesse d'esprit et un vrai culte pour la clarté, celle de l'esprit et celle des yeux; il hait ce qu'il ne comprend pas et ramène tout à sa propre conception des choses. C'est ainsi qu'il apprend, connaît et réalise la beauté.
Le ve siècle, qui marque l'apogée de la Grèce, donnait la première place à Athènes. C'était donc cette ville de la petite province de l'Attique qui allait marquer de son signe particulier les arts et les lettres des pays helléniques. Ceux-ci lui durent le plus pur de leur gloire. Athènes et l'Attique atteignaient, à ce moment, à leur point le j)lus exquis d'épanouissement et elles-mêmes étaient les fleurs les plus fines du pays grec. L'Europe venait d'être sauvée de l'Asie, Athènes jouissait d'un brillant prestige militaire et d'une grande puissance politique, une magnifique pléiade de poètes et d'écrivains glorifiaient leur race, le commerce était prospère, les industries s'enrichissaient. Périclès arrivait au pouvoir. Le but de ce grand homme fut de mettre et de maintenir sa ville au premier rang. Il se fit protecteur des lettres et des arts et prit pour lieutenant Phidias. C'est alors qu'Athènes s'embellit et se couvrit de ses plus riches monuments.
L'architecture grecque est désormais en possession de ses différents types : théâtres, propylées,
stades, temples. Chacun de ces édifices se retrouvera fréquemment; divers par leur exécution, ils resteront semblables à eux-mêmes par leur principe. Le théâtre se compose de trois parties : la scène étroite et longue, avec un mur de fond, l)as et toujours le même; l'orchestre où évoluent les chœurs et au centre duquel s'élève l'autel du dieu, la thymélé ; enfin les gradins où une foule immense pouvait prendre place, à ciel ouvert. Les propylées, simples monuments décoratifs, sont des sortes d'avant-portes dont l'origine remonte aux pylônes des temples égyptiens. Enfin les stades, où si souvent les Athéniens conviaient les peuples à leurs jeux nationaux et panhelléniques, présentent la forme d'une piste ovale, entourée de gradins, à flanc de colline en général, sur lesquels cinquante mille spectateurs pouvaient prendre place, comme à celui qu'Hérode Atticus avait fait construire et que, par un caprice d'homme de goût millionnaire, il avait revêtu de marbre. Mais le monument caractéristique de l'art grec est le temple. Le type du temple est unique, ses modes sont très nombreux et diffèrent entre eux surtout par le nombre, la disposition, la combinaison des colonnes. Essentiellement le temple est un édifice rectangulaire, élevé sur un soubassement, entouré de colonnes diversement mais méthodiquement ordonnées, et couronné, sur ses deux faces, d'un fronton au-dessous duquel court une frise. Tous les deux sont destinés à recevoir les représentations sculpturales des légendes sacrées et nationales. L'édifice, à l'intérieur, se compose de trois parties : le sanctuaire
proprement dit, le naos, où se trouve la statue de la divinité, précédé d'un vestibule ou pronaos, et suivi de l'opisthodome qui renferme le trésor.
L'architecture publique déjà nous paraît vouloir être brillante, comme nous le verrons plus loin, par le détail. Aussi quiconque jette les yeux sur l'ancienne Athènes est frappé parle contraste qui existe entre cette architecture imposante, grandiose, admirable de forme, de pensée, d exécution, et larchitecture privée, médiocre, mesquine, manifestement sacrifiée. C'est que la vie du Grec se passe en dehors de chez lui, son existence s'absorbe dans celle de la cité; dès lors il embellit sa ville et dans sa ville les monuments où il fréquente, et délaisse sa demeure où il s'arrête à peine. Le luxe des habitations fut très long à s'introduire en Grèce; il attendit l'influence asiatique, c'est-à-dire après la belle époque.
L'art grec a été très fécond, cependant on en trouverait presque un résumé dans le temple qui couronne l'Acropole d'Athènes, dans le Parthénon, que l'on peut considérer comme le centre de l'art grec. Il date de la belle époque de la Grèce, alors que Périclès consacre l'influence que lui donne son génie universel à la gloire de sa patrie. S'il possède toujours la pure sévérité de ligne et la sobriété décorative propres au dorique, il a acquis l'élégance fine des proportions et une harmonieuse grâce. De plus c'est un temple, c'est-à-dire le monument caractéristique de Tart grec, art d'origine et d'inspiration religieuses. Enfin il est l'œuvre de Phidias, quoique exécuté par Ictinos et Callicratès. Phidias (A98-/i3l), l'ar-
tiste admiré de Périclès qui lui conQe la direction des grands travaux artistiques, dont il s'occupe tant qu'il conserve le pouvoir, renouvela la sculpture, comme il dominait déjà l'architecture, efc, si grand j)raticien, sut être incomparable maître et non moins remarquable directeur d'art. Le Partliénon est un temple dorique, construit en marbre blanc pentélique et entouré de Ii6 colonnes, de
Le Parthéaon (état actuel).
17"\50de haut, dont 8 sur chacune des faces et 17 sur les côtés. Ses dimensions ne rappellent point les temples orientaux ; sa longueur est de70m. sur 36 de large et âl de haut. A l'intérieur, le temple était divisé en trois nefs et le centre était occupé par la fameuse statue d' Athéna qui pourrait bien être le chef-d'œuvre de Phidias. La gigantesque déesse d'ivoire et d'or était debout, vêtue d'une longue tunique, tenant d'une main une Victoire, de l'autre sa lance; un serpent s'enroulait à ses pieds, l'égide recouvrait sa poitrine, sa tête était
coiffée d'un casque et près d'elle était posé son bouclier. Mais le Parthénon était riche en statues, non plus seules et isolées, à l'intérieur du temple, comme Athéna, mais courant le long des frises, se groupant dans les métopes, remplissant les frontons. C'étaient la Naissance d'Athéna, la Dispute d'Athéna et de Poséidon au sujet de l'Attiquc, le groupe de Déméter et Coré, les Kharites. Enfin la frise qui entourait les murs du naos représentait ces admirables Panathénées, vrai poème national, sculpté dans le marbre et dont on peut voir un moulage à l'École des Beaux-Arts, à Paris. Mais ce marbre ne laisse pas sa blancheur se confondre avec celle du monument. Les Grecs appliquaient la polychromie à leur architecture et à leur sculpture. Au Parthénon, le rouge et le bleu dominent et servent de fond. Comme le dit M. G. Larroumet : « Sur cette terre éclatante, l'art empruntait son caractère à la nature et les peintres décorateurs procédaient comme celle-ci. Eux aussi faisaient vibrant et harmonieux. Au bord de cette mer et sous ce ciel, ils faisaient chanter sur la pierre les notes les plus vives, le rouge, le bleu et le fauve. Ils y joignaient les métaux : le vert du bronze, le jaune de l'or, le blanc de l'argent. » Malheureusement le Parthénon, qui était encore intact il y a trois cents ans, est aujourd'hui presque détruit, et surtout, amour de l'art, concurrence d'archéologues ou vanité et curiosité, il s'est vu, jusqu'à ces dernières années, pillé et dépouillé par presque tous ceux qui l'ont visité et étudié. Et malgré cela, de ces ruines augustes, une impression si élevée et si vive se
dégage que Renan, en pèlerinage dans la ville d'Athéna, devant cetle révélation de la beauté, sentait jaillir de ses lèvres son admirable Prière sur l'Acropole.
Il ne faut cependant point, quel que soit l'intérêt et l'importance du Parthénon, oublier qu'à côté de lui l'Acropole, un peu plus loin la ville, plus loin encore le sol hellène, de Delphes au Sunium, d'Olympie à Délos, offrent d'autres monuments dignes de cette race d'élite. A Phidias, à Callicratès et Ictinos il faut joindre Mnésiclès, comme au Parthénon il faut ajouter les Propylées, œuvre de ce dernier architecte et que l'antiquité prisait à l'égal du temple même, tant cette grande porte décorative réalise un ensemble à la fois grandiose et charmant; il faut ajouter encore le Théseion, le temple de la Victoire Aptère, rOdeion, le théâtre de Bacchus, enfin le délicieux Érechthéion où la fantaisie et la grâce viennent mettre un sourire dans l'harmonieuse raison qui a présidé à sa construction.
A ce moment, la sculpture marchait de pair avec l'architecture. Myron, à Argos, avec son Discobole, et Kalamis, à Athènes, avec les sculptures du Théseion, préparaient Phidias. Celui-ci, dont nous connaissons déjà une partie de l'œuvre, travaillait sans relâche et donnait, avec son Aihéna du Parthénon, VAthéna Promachos, la Vénus Céleste, VAthéna de Lemnos, enfin sa fameuse statue chryséléphantine de Zens Olympien, qui fut la plus admirée et la plus respectée de toute l'antiquité. Autour de lui, une école florissante contribue à augmenter la renommée
artistique d'Athènes. Alcamènes laisse voir son élégance scrupuleuse et affinée à Thèbes et à Olympie, où se trouve une mine si riche pour les archéologues. Pgeonios fait preuve de puissance dans la statue de la Victoire qui porte son nom. Polyclète, le grand sculpteur de l'école d'Argos, multiplie ses admirables statues d'athlètes et par le Doryphore^ \o Diad amène, lu Jaiion d'Argos, V Amazone blessée, prouve qu'il mérita sa réputation, qu'il dut surtout à sa connaissance parfaite du corps humain et à son souci du fini dans le rendu des détails. Encore une fois on ne peut répéter que ce mot d'harmonie; grâce, élégance, puissance, force, sont en un équilibre si parfait, si heureux, que ce mot à lui seul les résume tous et rend le mieux l'impression que produit cet art dans sa variété et sa fécondité.
Pour la peinture, les œuvres manquent; et nous n'en connaissons rien directement. Quoi qu'il en soit, on sait que Polygnote était un grand artiste, bien que sobre de couleur et partisan exclusif des teintes plates. Ses belles œuvres étaient la Leskhé, à Delphes, surtout le Pœcile, à Athènes, où il avait peint tous les souvenirs glorieux de son pays, aidé en cette tâche par Micon et Panœnos. A ce moment l'usage des expositions s'introduisait et la peinture de chevalet, avec Apollodore, ouvrait aux peintres leur véritable voie.
Mais il est un art éminemment grec dont encore nous n'avons rien dit. C'est la céramique. Ses origines sont très anciennes et peu connues; elle semble cependant être née à Corinthe. Elle passa
par trois périodes, qu'on distingue à la couleur des figures représentées. Au début, comme sur le reste de l'art grec, l'influence orientale se fait sentir dans ses figures brunes; mais elle se dégage promptement et déjà laisse des œuvres remarquables. La deuxième période, qui va du vie au v^ siècle, se caractérise par des peintures
Déméter et Coré (fronton Est du Parthénon).
noires, et la troisième par des peintures rouges. Les vases de cette dernière époque deviennent de plus en plus simples, les sujets représentés sont de plus en plus allégés. Intéressante par elle-même et par le nombre des objets qu'elle a laissés — près de 50.000, — la céramique l'est aussi en ce qu'elle nous permet de connaître un côté de l'art grec que nous ignorerions sans elle. La fantaisie, le caprice, le sens de la caricature, l'habileté à saisir une silhouette, l'aptitude à rendre les scènes journalières, amusantes, ce sont
autant de qualités que le grand art avait laissé à la céramique le soin de nous révéler; celle-ci s'en est acquittée brillamment. Elle nous montre un nouveau côté du génie grec, et nous renseigne en partie et indirectement sur la peinture, par ce qu'elle nous montre du dessin. Cela suffisait à lui assurer sa place; celle-ci était indiquée dans ce tableau d'ensemble de l'art grec.
Cependant le temps marche; l'art ne reste pas stationnaire. L'apogée n'est jamais qu'un point. Certes nous n'entrons pas dans la décadence, mais les artistes grecs subissent Tinfluence des philosophes. Les écrivains et les mœurs ont désormais une action sur l'art. Les idées prennent de la variété, les sentiments gagnent en délicatesse. Ce qu'on a dit de la philosophie de Socrate, on le peut dire de l'art de ses contemporains, il « descend du ciel sur la terre ». L'homme et sa vie y occuperont une place toujours plus grande. L'architecture perd une partie de son importance; on a trop bâti pendant le siècle précédent. C^est le moment où l'ordre corinthien jouit de sa vogue. C'est aussi celui où l'art des fortifications grandit et s'élargit, enfin c'est alors qu'on construit le temple de Tégée.
En revanche, la sculpture reste très brillante. Mais elle devient moins religieuse, moins grave, moins austère; la statuaire d'autre part se rapproche de plus en plus de l'iconographie. Scopas prend la première place avec Praxitèle. L'un et l'autre ont laissé de purs chefs-d'œuvre, le premier avec V Apollon Masagè te et les sculptures du Mausolée d'Halicarnasse, l'autre avec la Vénus de
"Cnide, V Apollon Sauroctone et VHermès et Bacchus d'Olympie; tous les deux avec le fameux groupe des Niobides puisqu'on l'a successivement attribué à chacun . La grandeur du style, l'élévation de la pensée et la beauté de l'inspiration ne se retrouvent peut-être pas au même degré chez ces artistes que chez leurs prédécesseurs, mais leur légère infériorité n'estelle pas compensée par la belle élégance, la noble délicatesse, la grâce sévère et la pureté charmante de ces œuvres vivantes, si proches de nous et si humainement harmonieuses? D'ailleurs il n'est pas nécessaire de plaider en leur faveur. Elles n'ont pas à se défendre, elles n'ont qu'à se montrer, en laissant voir avec elles les œuvres de Lysippe et de l'école argivo - Sicyonienne.
Du reste, si besoin en était, deux noms suffiraient à clore le débat. La Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace datent de cette époque. Ce sont les deux joyaux du Louvre, dans ses salles d'antiques, et l'on est embarrassé de dire laquelle est plus belle que l'autre.
La peinture, à son tour, suit sa marche logique et des teintes plates va vers le modelé; aussi
Vénus de Milo.
arrive-t-elle, à cette époque, à son moment le plus éclatant. Elle suit ses traditions et compte vite de nombreux fidèles. Le premier de ses grands peintres est alors Zeuxis, auteur d'une Hélène, d'une Famille de Centaures^ d'un Jupiter entouré des dieux ^ et qui se faisait remarquer par la connaissance des effets lumineux et la scrupuleuse précision dans le rendu des modèles. A côté de lui, Parrhasios, qui avait peint un Bacchus, un Courrier armé, considéré comme génial, faisait définitivement triompher le modelé sur la teinte plate. Timanthe s'illustrait par son fameux et, peut-être, surtout habile. Sacrifice d'Iphigénie, Aristide de Thèbes et Pamphile de Sicyone, chacun dans sa patrie, assuraient l'éclat des écoles provinciales. Enfin naissait celui qu'on considère comme le plus grand peintre grec, Apelles. Peintre d'Alexandre, dont il fit plusieurs fois le portrait, il profita des progrès accomplis. Son chef-d'œuvre passe pour être la Vénus Anadyomène. Et de nouveau nous constatons ce qui pourrait se remarquer en tous les temps, par tous les pays; à l'apogée succède presque immédiatement la décadence. Encore Protogène, puis Timon et sa fille Héiéna, et c'en sera fait de la peinture grecque. L'alexandrinisme guette la Grèce.
Mais il faut se souvenir que les Hellènes ne connurent pas seulement le grand art. Le iv^ siècle est riche en statuettes de terre cuite, d'origine en général funéraire, qui ont comme jailli du sol dans de nombreuses fouilles. Myrrina, en Asie^Mineure, surtout Tanagra, en Béotie, ne
comptent plus ces charmantes figures de tous styles et de tous genres, presque toujours révélatrices de la vie ordinaire et des usages journaliers des anciens Grecs; d'un art aimable et simple, elles offrent toujours un vif intérêt. Enfin la gravure en pierres fines, les monnaies surtout, dont la Sicile a frappé de si admirables modèles, grâce à Evainetos, la mosaïque, les arts industriels sont toujours en plein épanouissement. La céramique atteint même son apogée par la grâce de ses formes et l'élégance de ses lignes comme par la beauté de ses ornements.
C'est alors que le luxe pénètre dans la maison grecque, alors par conséquent que les arts industriels jouissent de la plus grande faveur. Mais c'est aussi le moment où
la Grèce commence à n'être plus la vraie Grèce.
Les beaux jours sont finis. Alexandre est déjà sur le trône. Les glorieux souvenirs de Marathon et de Salamine sont loin; Philippe a porté les premiers coups à la nation hellène, Alexandre va imposer son empire. Mais celui-ci franchit les
Victoire de Samolhrace.
frontières des pays de race grecque, il pénètre au cœur de l'Asie, il s'avance vers l'Afrique. L'art grec se disperse, et perd sa pureté. En Ethiopie comme dans l'Inde, chez les Scythes et chez les Parthes, le vainqueur laisse des traces de son passage; ces traces sont souvent des monuments de l'art grec. Cependant l'art national par excellence, la sculpture, résiste la dernière et le sol même de la Grèce produit encore la Diane de Gabies et V Apollon du Belvédère. Ce sont ses deux dernières fleurs. L'Egypte, avec Alexandrie, l'Asie, avec Rhodes et Pergame, deviennent des centres artistiques. Les Ptolémées, dans la première de ces villes, se déclarèrent hautement protecteurs des arts. Ils y firent construire la Bibliothèque du Sérapéum et le Muséum, enfin ils donnèrent une vive impulsion aux difl*érents arts industriels qui bientôt jetèrent un grand éclat. La peinture, surtout le paysage, était très cultivée. Quant à la sculpture, bizarre, elle eut moins de succès, mais nous pouvons nous représenter ce qu'elle était d'après le Nil, dont la copie est à Paris, dans le .lardin des Tuileries.
Celle-ci obtenait plus de succès en Asie. Rhodes en effet faisait élever une des a merveilles du monde », le Colosse, œuvre de Charès, qui représentait un Apollon de bronze, haut de 33 mètres. Dans des proportions plus humaines, c'est encore à Rhodes que se sculptait le Laocoon, dont la réputation, il y a cent ans, fut si grande. Non loin delà, à Pergame, les rois se piquaient d'avoir le goût des arts; en réalité ils protégeaient une
belle école de sculpture qui nous a donné le Gladiaieiir mourant et V Autel d'Eumène^ pendant qu'à Traites deux sculpteurs ciselaient le Taureau Farnèse.
Du reste, partout où la Grèce, victorieuse ou vaincue, entrait en contact avec les étrangers, elle leur laissait un peu d'elle et Ips forçait à Taccepter.
Cependant lesplus beaux chefs - d'œuvre sont nationaux, sa belle époque est celle de sa supré matie militaire et politique. La race pure encore, les traditions non oubliées, le
goût point Canthare .
troublé des
artistes grecs du v^ siècle la parent d'œuvres admirables. Les successeurs eurent d'autres mérites, celui surtout d'initier ceux qu'ils considéraient comme des barbares aux secrets de leur art et de les faire participer à leur fête de beauté. C'est en trouvant cet art grec partout sous ses pas, dans ce monde qu'elle commençait à conquérir, que Rome le connut et, à son tour, se laissa conquérir par lui.