CHAPITRE PREMIER
DE l'art antique A l'aRT DU MOYEN AGE.
Art latin : Ce qu'il apporte de nouveau ; en quoi il est païen et chrétien. — L'art passe en Gaule. — Les trois arts. La Basilique. — Influence franque. — Charlemagne. ~ Art byzantin. — Son origine; son caractère; sa richesse. — Il dépasse les limites de son pays d'origine — La décoration. — Son influence. — L'art persan. — L'art russe : en quoi il reste original; ses compromis.
Constantin se faisant chrétien et abandonnant Rome pour Constantinople, c'est l'origine et le point de départ de deux arts nouveaux : l'art latin et Fart byzantin.
Art latin. — L'art latin est le premier né, car il continue directement celui que nous avons étudié jusqu'ici ; mais en y ajoutant ce qui vient de révolutionner le monde, l'inspiration chrétienne. Obligé de se cacher au début, l'art chrétien naît sous terre et creuse ses catacombes. Pour se faire comprendre sans danger, il se sert de symboles : ses sujets, sont païens, leur signification est chrétienne. Les chrétiens sont hostiles à la sculpture comme à la peinture figuratives qui, fatalement, les rapporteraient à l'art et aux sujets païens. Ils les remplacent par la reproduction des végétaux
et des symboles qui évitent cet éciieil. Pourtant ils ne peuvent se soustraire complètement à l'influence païenne, surtout dans la sculpture.
Avec Constantin, la foi nouvel le s'étale au grand jour, elle se manifeste dans la basilique. Celle-ci rappelle à la fois, dit M. Bayet, « les basiliques profanes, les maisons romaines et larchitecture des catacombes ». Plus ou moins modifié, c'est déjà le type de toutes nos églises modernes. Mais Rome n'existe plus que comme un beau souvenir, la décadence achève de flétrir sa vie. L'art latin désormais vit en Gaule.
Les Gaulois n'avaient pas d'art avant la conquête romaine, mais ils n'étaient ni grossiers, ni incultes ; ils aimaient le luxe ; ils connaissaient les bracelets, les bijoux, le fer forgé. A l'arrivée des Romains ils purent comprendre et adopter, non point toujours de gré, il est vrai, l'art des vainqueurs. Nous avons déjà mentionné quelques œuvres situées sur le sol gaulois; il faut y joindre les sculptures de Sens, le sarcophage de Clermont, les mosaïques de Reims, et surtout le vase d'Alise. La statue colossale du Puy était l'œuvre d'un de nos compatriotes. Rome demandait souvent nos artistes.
Mais les Barbares fondent sur la Gaule et laissent la destruction après eux. La vie du pays est profondément atteinte, l'art s'arrête. " La barbarie franque dévore la civilisation gallo-romaine. Il faudra des siècles pour que celle-ci se retrouve à ce même degré.
L'architecture, l'art solide par excellence, Part primordial et indispensable, est aussi celui qui
résiste le mieux et renaît le plus rapidement. C'est elle, du reste, qui avait l'existence la plus accusée. A côté, l'art des ornements, celui qui fournit au luxe et à la parure, presque seul, offrait de l'intérêt. Malheureusement, de l'architecture civile rien ne reste; elle était, il est vrai, la moins intéressante. Dans l'architecture religieuse, on adopte les anciennes basiliques, dont les vieilles formes sont conservées. Les sanctuaires de ce temps, dans tout pays chrétien, dit M. H. Havard, consistent a en une nef flanquée de deux bas- côtés, et se terminant par un hémicycle voûté, en quart de sphère. Développez cet hémicycle de façon à en former l'abside de nos cathédrales et coupez la nef par les bras du transept, vous obtiendrez ainsi une disposition architectonique à laquelle l'église chrétienne est demeurée fidèle pendant 1500 ans La plus belle de ces basiliques était celle de Saint-Pierre, démolie pour faire place à celle qui s'élève aujourd'hui. Mais nous pouvons nous rendre compte approximativement de ce qu'étaient ces édifices par Saint-Jean de Latran, Sainte- Marie Majeure et quelques autres qui restent, malgré leurs modifications, des types assez clairs de ce genre de monuments. En dépit de l'hostilité des Francs à l'égard des tendances romaines, ce type prévalut. La même influence domine dans
l'abbaye qui rappelle la villa romaine. Nous restions toujours latins de race et surtout de religion. L'ancienfpaganisme des Gaules, s'il se ressentait des religions du Nord, devait beaucoup à l'Olympe romain. Le catholicisme nouveau resserrait^^ encore les liens entre les âmes comme entre les cités des Vaces méridionales. Cependant l'influence franque se fait sentir. Sur l'architecture latine se dessine une décoration nouvelle. Jusqu'au xiie siècle, cette décoration rappelle par son caprice, sa variété, sa nouveauté, les bijoux et les armes de ce temps, tels qu'on les voit au musée de Saint-Germain et où se fait remarquer surtout le dédain de la représentation humaine.
Mais Gharlemagne, en 800, apporta avec lui le triomphe du latinisme. Esprit curieux des choses de l'esprit, amifde l'art et désireux d'une gloire pacifique à ajouter à sa renommée guerrière, il protège les lettrés et les artistes. C'est alors que les premiers manuscrits sont écrits, que la statue en or de sainte Foy à Conques est faite, que la couronne de Guarrazar est ciselée. Ses eff^orts tendent à orienter Tart vers H 'antique. Mais il échoue 'presque totalement sur ce point. La tradition franque fait déjà partie indistincte de la tradition française, et l'art byzantin, qui cherche à s'implanter chez|nous, contrebalance celui que s'efforce d'imposer l'empereur. Nous verrons, par l'étude de l'art roman, la part qui reviendra à ces différents styles.
Art byzantin. — Pendant ce temps, l'art byzantin se répandait dans tout l'empire gréco-romain^
L'Occident traversait la période noire de son histoire. Invasions, barbarie, souffrances le déchirent et l'affaiblissent; au contraire en Orient
Rome. — Église de Saata Agaese. (Cliché Alinari frères, Florence.)
un empire nouveau vivait et brillait, qui représentait seul la civilisation. Placé à l'extrémité de l'Europe, dans le pays qui avait été autrefois le sol hellène, fondé par un empereur romaia,
mais assis en face de l'Asie et regardant vers elle, Fempire byzantin réunit les deux civilisations, s'amalgame les deux principes de vie des deux races qui se rencontrent chez lui et se constitue un art qui emprunte à l'art antique et à Tart asiatique les éléments différents qu'il assimilera et qui constitueront un art propre et original : l'art byzantin.
Les éléments caractéristiques de cet art sont la combinaison de l'arcade et de la colonne, celleci supportant la première; la construction de la coupole sur pendentifs, innovation dont le succès et l'influence seront si grands; enfin le plan architectural en forme, intérieurement surtout, de croix grecque; l'emploi d'un chapiteau à ornementation végétale et animale et l'usage si fréquent et si étendu de la mosaïque. On retrouve dans ces éléments les points de contact avec l'art romain, assyrien, oriental; on retrouve aussi l'apport national.
Le type et le chef-d'œuvre de cet art est Sainte- Sophie de Constantinople, œuvre de deux Grecs d'Asie, Anthemius de Tralles et Isidore de Milet, construit sous le règne de Jusfcinien, au vi^ siècle, au moment de l'apogée de l'art byzantin. Le plan de Sainte-Sophie représente à peu près un carré, d'environ 75 mètres de côté. La coupole, de 35 mètres de diamètre, s'élève au centre et affecte une forme surbaissée et elliptique. Elle est précédée d'un atrium et d'un double narthex. La décoration intérieure était d'un luxe inouï; l'or, l'argent, les bois précieux, les marbres, les pierres rares, la mosaïque répandue à profusion
faisaient ressembler l'église à un palais chimérique lorsque, aux jours de fête, ses six mille candélabres versaient leurs lumières sur ces splendeurs accumulées de toutes parts.
Mais le byzantinisme sort déjà de son pays, s'il ne dépasse pas encore son empire. Ravenne est son lieu de prédilection en Italie et, aujourd'hui en-
Saiiite-Sophio (état actael) Constantinople.
core, c'est Là qu'on Tétudie avec le plus de facilité. Saint-Vital, Saint-Apollinaire-in-Classe, Saint- Apollinaire Nuovo montrent encore sur le vif ce que fut l'art de Justinien.
Encore une fois l'apogée n'eut qu'une courte durée. Une querelle religieuse, celle des Iconoclastes, vint porter un coup funeste à l'art. Pendant longtemps il végéta et n'eut son renouveau, brillant, il est vrai, mais passager et factice, que sous la dynastie macédonienne, où, au xii® siècle.
Constantin VII se faisait construire ce merveilleux palais, tôt détruit, que M. R. Peyrc déclare ressembler à « une création fantastique des Mille et une Nuits ». Cet art se caractérisait surtout par la part qu'il laissait à la décoration et aux ornements^ ainsi que par les emprunts qu'il faisait aux arts industriels. Ceux-ci furent alors très brillants; sous l'influence asiatique, les riches costumes compliqués devinrent très recherchés, les étoffes précieuses abondèrent, les tapisseries, les tentures furent somptueuses. Malheureusement l'exportation était interdite : de ces splendeurs, seul le souvenir nous est parvenu.
Mais la sculpture, dans cet art, jouant un rôle secondaire, est délaissée. De même la peinture. Celle-ci en est réduite à un rôle décoratif, encore était-elle, en cela, supplantée par la mosaïque. L'École du Mont-Athos néanmoins conservait des traditions et gardait un renom mérité. Mais ce pays allait devenir la proie des Turcs; c'était la fin de l'art byzantin.
Il ne meurt cependant que sur le sol où il est né. Chez l'étranger, son influence dure. A la coupole, se rattache plus ou moins toute l'architecture postérieure depuis Saint-Pierre de Rome, en pleine Renaissance, jusqu'au Sacré-Cœur, à Paris, qui est à peine terminé. L'Italie éprouve cette influence profondément. Nous l'avons vu pour Ravenne; Saint-Marc, à Venise, accuse la même origine; la Sicile également subit son action. Ici les relations politiques et commerciales servirent la cause de l'art. Par elles encore et par un mariage grec cet art s'ancrait en Allemagne,
à Cologne, où depuis Charlemagne il était connu. La Scandinavie elle-même et la Flandre, pour les mêmes raisons, prenaient avec le byzantinisme un contact qui laissait des traces : il ne fut ignoré d'aucun pays. Enfin la France lui doit, outre Tinfluence générale que nous avons signalée, certains
Saint-Basile (Moscou).
monuments qui s'y rattachent étroitement et dont Saint-Front, de Périgueux, est le plus beau et le plus caractéristique modèle.
Cette influence, à vrai dire, s'exerçait surtout en Orient. L'art persan sassanide en serait la preuve, si on le connaissait mieux, et si, de tous ses monuments, on n'était pas presque uniquement
réduit à Tétude des bas-reliefs de Shapour et des ruines de Ctésiphon.
Art russe. — Enfin Tart russe en sort tout entier. L'histoire artistique de la Russie ofPre peu d'intérêt et présente peu de richesses. Cç> pays est tard venu à la civilisation. Pays européen et fils puîné du vieux monde, il n'a guère suivi la marche de celui-ci avec qui il n'a eu que de tardives et incomplètes relations. Pays oriental, il n'est arrivé à la libre existence que pendant la profonde et morne décadence de l'Orient. Il emprunta à l'Europe et à l'Orient, à Byzance et à la Perse. C'est à celle-ci qu'il doit ses coupoles bulbeuses si caractéristiques et qui donnent à Saint-Basile un aspect si étrange dans sa brillante polychromie. De ces divers éléments, au xri® siècle, la Russie voit sortir un art original, où, chose nouvelle, le métal joue un grand rôle. Pour se faire une idée exacte, quoique ramassée, de cet art, il suffit de jeter les yeux sur le Kremlin, dont Th. Gautier, si justement, disait : « au-dessus de la muraille échancrée (qui lui sert d'enceinte), entre les tours à toits ouvragés, semblent monter et descendre, comme des bulles d'or étincelantes, des milliers (Th. Gautier, en vrai romantique, ne dédaignait pas toujours l'hyperbole) de coupoles, de clochetons bulbeux aux reflets métalliques, aux brusques rehauts de lumière. La muraille, blanche comme une corbeille d'argent, enserre ce bouquet de fleurs dorées et donne la sensation d'une ville féerique telle qu'en produit l'imagination du conteur. Ce n'est pas grec, ni byzantin, ni
DE LMIUMANITÉ
gothique, ni arabe, ni chinois : c'est russe Mais Pierre le Grand entre en contact avec l'Europe. L'influence française pénètre en Russie; le style national disparaît peu à peu, les artistes étrangers sont appelés, les monuments deviennent pseudo-classiques comme l'église Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg, comme la Bourse, comme Peterhof, œuvres, du reste, d'architectes français. Cet état de choses continuera et c'est à peine si la fin du xix^ siècle semble amener une école russe prête à dégager son originalité.