‹ La vie artistique de l'humaniteChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'art roman.

Son origine, son point de départ. — Ce qu'il est. Ses caractères : romain, byzantin, celtique. — Les éléments constitutifs. — Art monastique. Cluny. — Les diverses écoles . — Influence à l'étranger. —La sculpture : ornementale. — La peinture : polychromie.

L*évolution se continue ; Tart suit sa marche logique. Cependant le progrès est lent. La France n'est pas constituée; le pays se souvient des invasions encore récentes; les Sarrasins n'ont pas renoncé à l'espoir de s'implanter sur notre territoire : ennemis au dehors, malfaiteurs à l'intérieur, crainte et incertitude partout. D'ailleurs les peuples attendent avec anxiété une date fatale qui se rapproche tous les jours. Résignés et inactifs, ils se préparent à l'an 1000 qui doit amener la fin du monde. On tremble et on prie, on ne vit pas. Des années sombres et vides se succèdent.

Mais cette date redoutée, comme les autres, passe et disparaît sans laisser de traces. Le monde est sauvé. Une explosion de joie succède à la morne attente des jours écoulés. Chacun, confiant en la vie, ose regarder vers l'avenir, se déshabitue des souvenirs de destruction, de mort, d'anéantissement, pour se laisser bercer aux doux pensers de longue prospérité, de joyeuse espérance, et en même temps de reconnaissance en-

vers Dieu. L'an 1000, si important dans la vie intime des peuples d'alors, est une date importante aussi dans leur histoire. En art, il marque un avènement, celui du style roman. Tous les germes, encore cachés, reçoivent la fécondante influence d'un renouveau de vie; ils se développent et, pleins d'une sève longtemps contenue, ils commencent à porter des fruits. « Aux environs de Tan 1000, dit le moine bénédictin Raoul Glober, dans tout l'univers, mais surtout en Italie et en Gaule, on se mit à reconstruire les églises, bien que pour la plupart ce ne fût pas nécessaire; mais c'était à qui, entre les populations chrétiennes, aurait les plus beaux édifices. On eût dit que le monde, secouant ses vieux haillons, voulait partout revêtir la robe

N d'après un manuscrit

blanche des églises. « L'art carolingien de l Arse- *' naL

roman est né.

Son origine est multiple. Fils de l'art romain, il s'assimile certains éléments byzantins et s'adapte au génie national, par ses emprunts au celtique. C'est au romain qu'il doitle plus. L'antiquité classique avait possédé un art pleinement constitué ; des monuments nombreux de cet art s'élevaient sur notre sol ; depuis plus de dix siècles, notre pays était en contact direct et intime avec Rome ; tout nous portait à diriger nos efforts dans ce sens et à prendre nos modèles parmi ces temples.

Le système de construction est romain ; le plan

adopté est celui de la basilique, que nous a légué Tart latin ; la colonne se transforme en pilier, les lignes essentielles sont droites, la régularité et la symétrie s'imposent. L'influence byzantine donna de la variété à cet art en y ajoutant un principe nouveau : la coupole. Il en sortit une sorte d'art, tenant du romain, dont il n'a plus la stricte pureté, et du byzantin, dont il n'emprunte qu'une partie : c'est l'art romano-byzantin ; art qui eut surtout de l'éclat à partir duxi® siècle et se constitua même en une école indépendante, en Aquitaine. Enfin le passé national recevait sa part dans rornementation de ces édifices. Plus de souvenirs romains, point d'imitation orientale ; la faune et la flore du pays devinrent motifs de décoration ; les ornements géométriques grossiers et élémentaires, rappelant ceux que l'on voyait dans l'art latin, courent le long des chapiteaux et des corniches ; la statue humaine, incorrecte et grotesque, presque toujours symbolique, joue moins un rôle indépendant et produit moins un effet plastique qu'elle ne fait sa partie dans un ensemble décoratif.

Cet art est en complète harmonie avec le temps où il est né et où il s'épanouit. Le monde nouveau, dont l'an 1000 marque les commencements, est le moyen âge. La France se fait; la féodalité est organisée ; le pays est stable et sain; la foi couvre le monde. Mais la vie encore est rude et la religion austère; les esprits sont simples et les cœurs droits. La chevalerie qui va naître sera intrépide et solide plutôt que brillante et aimable. On était sérieux; l'art le fut. Des murs épais et dé-

nudés, que de rares ouvertures, percées comme à regret, trouent de loin en loin, entourent les autels ; de lourds piliers soutiennent des voûtes basses ; des clochers qui semblent des tours défensives dominent les églises. Il y fait froid et sombre^ mais Timpression est prenante par sa belle gravité. Et c'est là que les foules accourent, car la foi est profonde et robuste. Les mœurs sont farouches ; la vie sourit rarement et, si c'est parfois de plaisir, ce n'est presque jamais de bonheur.

Les éléments architecturaux de l'art roman sont nombreux. Le plan est basilical ; nous le connaissons déjà. Sur ce plan des murs s'élèvent que relie entre eux et recouvre une voûte. Celle-ci est essentielle à l'art roman; c'estlui qui l'a, sinon inventée, du moins mise en valeur et appliquée. Sauf de rares exceptions, comme à Jumièges, elle sera désormais caractéristique des édifices nouveaux. Elle est en plein cintre et encore peu hardie. Son emploi du reste s'imposait après la cruelle leçon que « l'universel feu de joie » que les Normands venaient d'allumer avec les églises de France, nous avait donnée. L'emploi de la voûte nécessitait celui des contreforts qui servaient de point d'appui pour résister à Técartement des murailles, enfin il entraînait, après l'adjonction des bas-côtés, l'usage des piliers réunis par des arcades en berceau. Si cette architecture était massive, c'était non seulement parce que la vie du temps était sombre, mais aussi parce que les procédés techniques étaient encore très simples et les progrès pratiques à peine dessinés.

Cependant cet art n'était point monotone. La plus grande liberté était permise aux constructeurs qui donnaient aux églises toutes sortes de formes, même rondes, même triangulaires. De plus Tornementation, riche souvent et presque partout en honneur, y mettait de Tagrément. Le luxe s'y introduisait à tel point que saint Bernard s'élevait avec véhémence contre une pareille prodigalité. « Grand Dieu, disait-il, en parlant des motifs de décoration fantastiques et fastueux prodigués dans les églises, si Ton n'est pas honteux de tant de futilité, comment du moins ne rejette-t-on pas tant de dépenses ?.., O vanité des vanités, mais encore plus insensée que vaine. L'église brille |dans ses murailles, elle est nue dans ses membres. Elle couvre d'or ses pierres et laisse ses fils sans vêtements. »

Saint Bernard disait vrai surtout pour les églises monastiques. C'était l'époque des grands ordres religieux. Les couvents et les abbayes, centres où se conservèrent le souvenir du passé et l'étincelle sacrée de la vie de l'esprit, couvraient l'Europe. La religion était alors l'œuvre des moines, l'art fut surtout monastique. C'est l'âge d'or des monastères : Cîteaux, Clairvaux, Saint-Germain des Prés, Cluny, le Mont-Saint-Michel, Saint-Jacques de Compostelle, le Mont Cassin. Aussi pour étudier un monument qui représente, caractérise et résume l'art roman, faut-il s'adresser à un monastère, à celui de Cluny, par exemple, dont les moines inondèrent l'Europe, au plus grand avantage de la civilisation. Cluny était un vaste ensemble de bâtiments dont les débris aujour-

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d'hui encore restent grandioses, mais dont la plus belle partie était la basilique, immense vaisseau en forme de croix archiépiscopale, précédée d'un narthex. Les chiffres ici ont leur importance. L'église mesurait 550 pieds de long. De sa voûte, haute de 100 pieds et soutenue par 68 piliers, ainsi que des parois des murs, un jour avare tombait par ses 300 fenêtres hautes et étroites dans les cinq nefs et dans le chœur immense où ââ5 stalles se dissimulaient derrière deux jubés. L'effet était grandiose et sobre, c'était bien la basilique qui méritait d'être le centre du monachisme de cette époque.

La France tient le premier rang, en Europe, au moyen âge. Les autres pays, en art surtout, sont comme un reflet du nôtre. C'est sur toute l'étendue de notre sol que l'art roman élève ses monuments. L'École de Bourgogne tient la tête, grâce à Cluny, par son importance et sa beauté. Nous lui devons la cathédrale d'Autun et la Madeleine deVézelay. Dans son sein, deux tendances s'accusent : Cîteaux revient à plus d'austérité, Cluny conserve son luxe. L'Ecole d'Auvergne, dont Clermont es^ le centre; celle d'Aquitaine, avec Saint-Sernin de Toulouse; celle de Provence, avec Saint-Thophime d'Arles; celle du Poitou, avec Notre-Dame la Grande, à Poitiers, offrent des types curieux et différents de cet art roman si varié tout en restant homogène. Enfin l'École romano-byzantine, avec Saint-Front de Périgueux, la cathédrale de Cahors, les églises de Beaulieu et de Moissac, occupe une place à part et très brillante dans Fart de ce temps. Au nord de la France, le roman, qui

eut moins d'éclat, éleva cependant d'assez nombreuses églises; il a le droit de citer la partie vieille du Mont-Saint-Michel, les monuments de Rouen et surtout l'Abbaye aux Hommes, à Caen.

Mais l'influence française s'étend au loin. L'Angleterre, à qui nous avons donné une dynastie de rois, reçoit encore de nous une grande partie de son art. De nombreuses cathédrales de ce pays sont franchement romanes. En Scandinavie, notamment à Reskild; en Espagne, à Saint- Jacques de Compostelle; en Belgique, à Tournay, c'est encore notre arfc qui règne. Dans ce dernier pays, à vrai dire, notre influence s'augmente de celle de l'École du Rhin. Sur les bords de ce fleuve, le roman a légué des monuments très beaux et très bien conservés où se retrouvent aussi des souvenirs byzantins. Aix-la-Chapelle et Cologne, Mayence et Trêves en sont la preuve; les cathédrales de Spire et de Worms off'rent surtout de l'intérêt par leur simplicité et leur mâle élégance. Plus rapprochée de l'antiquité latine, dont elle a reçu l'héritage direct, l'Italie est obsédée par ses souvenirs. A la ligne verticale que l'art roman commence à dégager et qui est la ligne chrétienne, l'Italie souvent encore préfère la ligne horizontale, la ligne païenne, mais pour elle d'ailleurs traditionnelle. La voûte n'est point essentielle à son architecture. Son style roman est bâtard, il se souvient trop de l'antique. Néanmoins, il a laissé de beaux monuments tels que ses baptistères et même ses cimetières dont le (jampo Santo, à Pise, est le plus connu, enfin la

DE L'HUiMANITÉ

cathédrale de Modène, Saint-Ambroise de Milan et la Tour penchée de Pise, qui date déjà de l'époque où le gothique commence à se dégager du roman, mais tient encore à lui .

Pendant que l'architecture entasse ses chefsd'œuvre, les autres arts, réduits à l'état de comparses, restent inférieurs. La sculpture est très

Église-Notre Dame la Grande, à Poitiers.

en retard, encore faut-il faire une distinction. La sculpture ornementale est celle qui manifeste le plus d'éclat et de vie. Son origine est indigène; elle rappelle l'art mérovingien. La faune nationale et surtout la flore fournissent les motifs et les modèles. La main des artistes est inhabile, l'exécution est gauche, mais s'il y a incorrection, on trouve sincérité, vérité, vie, originalité, surtout dans l'Ecole de Bourgogne. La statuaire, par contre, est fruste et grossière. Peu importante d'ail-»

leurs, elle sollicite moins l'attention et reste dans son délaissement. Les statues de cette époque échappent à ce qui est le propre de la sculpture, le souci plastique. Elles sont symboliques et cherchent à exprimer une idée ou un sentiment plutôt qu'à rendre une forme.

La peinture retarde encore sur la sculpture. Elle n'existe pas pour elle-même et demeure accessoire. Elle n'est, en somme, que de la polychromie. Le procédé employé est la fresque, comme on en peut juger à Saint-Savin. Cependant il ne faut pas oublier que d'alors datent les premières ornementations de manuscrits et que, l'art des verrières, à qui le gothique va donner tant d'éclat par ses nombreux et vastes vitraux, vient de naître.

Nous venons déjà de prononcer le nom de l'art gothique. C'est en effet à lui que, par la logique même de sa technique et de son inspiration, devait aboutir le roman.

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