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II. — LES RESTES DE GOYA

19 juin 1899.

Nous avons appris, ces jours-ci, par un fait-divers, quelle aventure est arrivée aux restes de Goya, le grand artiste de la Tauromachie et des Caprices^ des Proverbes et des Malheurs de la guerre. Les Cortès avaient voté en 1888 la construction d'un magnifique tombeau à San Isidro de Madrid, et il ne s'agissait plus que de convier le funèbre locataire à venir habiter ce logis

définitif. L'affaire n'allait pas toute seule, et même elle a failli ne pas aller du tout.

Goya, en effet, n'a pas toujours été considéré par le pouvoir espagnol comme un artiste national. Sa terrible verve, mise au service de l'esprit le plus philosophique, le plus hardi, lui attira de tels avertissements qu'il se vit obligé de passer la frontière. Au moment du retour de Ferdinand vu, en 1814, le roi fit savoir à l'artiste qu'il avait mérité l'exil, et même le garrot, et quoique l'affirmation de la bienveillance royale accompagnât ces remarques menaçantes, Goya préféra le séjour de la France à celui de l'Espagne, et quitta Madrid pour Bordeaux.

C'est là qu'il vécut, au milieu de la colonie des proscrits* espagnols. C'est là qu'il put mener à bien ses derniers travaux, des tableaux de genre, des miniatures, des portraits, les quatre grandes lithographies des Courses de taureaux. C'est là qu'il mourut, en 1828, âgé de quatre-vingt-deux ans.

C'est donc là aussi qu'il fut enterré, et

c'est là que M. Alberto Albinana y Chicote, professeur à l'École royale d'architecture de Madrid, représentant le gouvernement espagnol, est venu demander à la terre française de lui rendre l'homme considéré enfin comme grand homme par ses concitoyens, après soixante-dix années pendant lesquelles Goya a conquis sa gloire et pris sa vraie place, à la suite de Velasquez.

La France fut à cette première et grande réparation.

Ses écrivains, ses critiques, ont, pour leur part, étudié et révélé le maître aragonais. L'article de Théophile Gautier dans le Cabinet de lamateur, en 1842, est resté célèbre. « De ce moment, dit un savant biographe de l'artiste, M. Paul Lefort, commença la recherche . des productions gravées de Goya; on les étudia avec passion, et chaque jour a vu s'accroître cette admiration que leur avait conquise du premier coup leur saisissante élrangeté. » La France devait donc aider à la consécration définitive, et elle n'avait

qu'à ouvrir à l'envoyé espagnol le sépulcre de Goya.

C'est ici que l'histoire devient, il est permis de le dire, d'un comique macabre, et que la conclusion est bien celle qui convient au terrible satiriste de là gloriole humaine, à celui qui gravait de son burin le mot suprême de néant : Nada^ après tant de contorsions et de crimes.

Qui trouvait-on, en effet, dans le tombeau de Bordeaux? Non pas Goya, non pas un Goya, mais deux Goya, — deux squelettes et une seule tète !

Choisissez. A qui ce corps ? Et celui-ci ?

A qui l'unique tête au rire effrayant ? Rien, pas un signe qui établisse lequel de ces deux personnages a droit à la visite de l'envoyé espagnol, au train de luxe, au sleeping-car où il pourra continuer à dormir son sommeil étemel, à l'arrivée solenr nelle, aux drapeaux, aux discours, aux cérémonies, au monument de San Isidro, aux honneurs définitifs !

L'envoyé espagnol, M. Alberto Albinana

y Chicote, professeur à TËlcole royale d'architecture de Madrid, eut beau interroger ces deux squelettes et cette tète, il ne put en tirer aucune réponse- Toujours TimmobiHté, le silence, les trous noirs des yeux, le rictus de la bouche. Toute l'assemblée des Cortès aurait été présente, et le conseil des ministres, et la reine, que l'entrevue se serait passée de même façon. Où Ton ne cherchait qu'un mort, on en trouvait deux, ou tout au moins un et trois quarts, et ce mort, et cette fraction de mort se refusaient à renseigner le représentant de l'Espagne, à lui dire si cette tête avait pensé l'œuvre, et quelle main l'avait exécutée.

Goya était enfermé dans le même tombeau que Martin Goicocchea, ancien maire de Madrid, proscrit réfugié à Bordeaux, mort en la même année 1825 que l'artiste.

Pour être bien certain d'avoir Goya, il fallut emporter aussi Goicocchea.

En même temps que Goya, Goicocchea connaîtra la somptueuse demeure de San Isidro. Et qui sait si, par une ironie dernière, ce n'est pas la tète de Goicocchea

qui triomphe seule, jiendant que lé crftne de l'homme de génie roule On ne sait où, comme les crânes inconnus du cimetière d'Elseneur qu'interroge Hamlet«

Si Goya s'était fait jeter & la fosse commune, comme Lamennais, il aurait donc fallu conduire en Espagne toute la foule des morts, ou bien se résigner à laisser le mausolée vide, avec une inscription et un buste, ce qui vaut, ma foi, tout autant.

Mais on a voulu Goya, et on l'a, tout entier ou fragmenté. Pour ce résultat, les négociations durent depuis 1877. C'est la présence des deux corps qui a retardé le transfert, et il a fallu, ces jours-ci, un ordre royal pour décider que le proscrit et le peintre resteraient ensemble, dans l'impossibilité où l'on était de distinguer entre leurs os et leurs poussières.

Ce dernier chapitre de la biographie de Goya n'est-il pas comme une dernière planche des Caprices ? N'est-ce pas Goya lui-*mème qui lance cette publication posthume? On le croirait, en songeant i l'homme dont nous connaissons, tracé par

lui-même, le profil vivant, sarca'stique, attentif, prudent, en songeant à l'œuvre où passent tant de songes et de monstres, où tant de mépris se 'dissimule sous l'observation ingénue et sous la malice des rébus que sut si bien flairer le roi Ferdinand vu.

Je ne sais ce que dira l'orateur chargé d'accueillir dans San Isidro le cercueil qui contient les deux morts, mais il lui suffirait peut-être de lire les quelques phrases fameuses prononcées par Bossuet : « La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure.

Notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom : même celui de cadavre, dit TertuUien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps. Il devient un je sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant il est Vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. »

C'est pour Madame que Bossuet trouvait

ces accents d'oraison funèbre, mais ils sont valables pour Goya, pour Goicocchea, — et pour tout le monde.

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