‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 11 sur 52 · V € ATELIER » DE COURBET · texte numérisé non relu

V € ATELIER » DE COURBET

2$ avril 1899.

La collection Desfossés, dqnt l'exposition et la vente auront lieu aujourd'hui et demain, la collection Doria, dont l'exposition et la vente auront lieu du 2 au 9 mai, vont faire reparaître en pleine lumière un grand nombre de belles productions de l'art de notre siècle. Dans la collection Doria, il y a soixante-dix tableaux de Corot, dix tableaux de Daumier, des œuvres de Delacroix, Barye, Millet, Rousseau, Courbet, Jongkind, et de ces petits maîtres durables. Cals, Tassaërt, Boudin, et des modernes déjà consacrés, Manet, Degas, Mo* net, Renoir, Pissarro... Je ne puis énumérer tous les noms du catalogue des peintures,

je ne puis que faire une allusion au catalogue des aquarelles, pastels, dessins, gravures. L'important est de dire que cette dispersion sera un événement considérable qui fera constater pour certaines périodes la pénurie du Louvre et du Luxembourg.

De la collection Desfossés , il en va ainsi : elle contient les mêmes noms, avec ceux de Carrière, Cazin, Raffaêlli, Besnard, etc.

11 est certain que nous ne pouvons songer i retenir en France toutes les œuvres caractéristiques de notre époque et de notre art qui vont être mises aux enchères.

Il faut nous résigner à nos séries incomplètes, et au départ pour les collections et les musées d'Europe et d'Amérique de tant de belles pages, qui nous vaudront, d'ailleurs, une glorieuse renommée. Cela dit, s'il faut concentrer notre effort sur une seule de ces œuvres, si nous voulons essayer de garder par devers nous, au Louvre, la peinture qui doit nous paraître, entre toutes, indispensable pour représenter un moment significatif de

notre histoire, c'est, bien plus qu'à la char-* mante Toilette de Corot, à V Atelier de Courbet que doivent aller nos préférences.'

Cet Atelier de Gustave Courbet peut être considéré par tous comme une page capitale des annales peintes du dix-neuvième siècle. Je ne crois pas que sur Courbet, en ce moment et à ce propos, quelqu'un ait la pensée de vouloir une polémique. Pour ma part, je déclare que je n'y songe pas, que j'écarte toutes les discussions théoriques, tous les manifestes pour et contre le réalisme. Il s'agit d'une admirable peinture^ et d'une admirable peinture moderne^ d'un caractère de naïveté (je prends le mot dans son beau sens de franchise, d'expression directe), de force, de vie, qui n'a pas, en un certain sens, d'équivalent. Tout le monde pourrait se mettre d'accord sur ce qui est ici l'essentiel, sur la beauté imprévue, nouvelle, moderne, j'y insiste, de cette peinturé qui reste néanmoins traditionnelle, classique à tant d'égards.

Lorsque cette grande œuvre sera au Louvre, où elle prendrait un accent et une

assurance que l'on peut prédire sans crainte,, on verra par elle et par V Enterrement d'Ornans (qu'il serait grand temps de retirer du couloir où on le voit à peine pour le mettre à sa vraie place, dans la salle de l'École française), on verra, dis-je, quel grand artiste fut Courbet, et comment il est un des rares, en notre pays, de notre temps, à posséder des qualités de vision et d'exécution que nous admirons chez les plus grands peintres des écoles étrangères. Nous avons eu les plus hauts talents, les plus admirables poètes, les plus délicieux rêveurs, et nous nous réjouissons de cette variété. Mais achevons de faire à Courbet la place qui est la sienne, celle qui serait inoccupée sans lui, et reconnaissons qu'il a vu et exprimé le caractère historique, humain, général, de la réalité immédiate qu'il avait sous les yeux, s II faudrait décrire l'un après l'autre les cinquante personnages que contient V Atelier de Courbet, depuis les amis de l'artiste, Baudelaire, Proudhon, Champfleury, Bruyas, jusqu'aux personnages allégori-

ques, l'ouvrier, le braconnier, Tlriandaise, le vieillard survivant de la Révolution, toute cette société rassemblée d'un esprit si ingénu et représentée d'une si vive maîtrise. Pour la femme nue qui est au centre de la composition, auprès du peintre, elle rassemble toute la lumière par sa chair splendide, elle est pétrie de clarté dorée, elle prend place, de toute sa grâce et de toute sa force, parmi les créations immortelles de la peinture.

Souhaitons qu'un accord se fasse entre l'administration des Beaux-arts et les collectionneurs, que la Société des Amis du Louvre s'émeuve, et que demain, ce chefd'œuvre soit adjugé à la France'.

' Le chef-d'œuvre n'a pas été acquis par le Louvre, mais il est resté en Francei chez M"** Desfossés.

Page 1