‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 9 sur 52 · I . — LES CAPRICES · texte numérisé non relu

I . — LES CAPRICES

10 avril 1896

Ici, galerie Moline, dans cette petite boutique demi-claire, où il nous a déjà été donné de passer des heures en compagnie de la foule, réelle et étrange, animée par Constantin Guys, où nous avons pu nous reposer parmi les intimes paysages, les cours de vieilles maisons provinciales, les barques rentrées au port, vues par le fin regard d'Hervier, nous pouvons aujourd'hui assister au déploiement d'images des cauchemars de Goya. En pleine agitation d'au-

< Préface du catalogue de Texposition des Ct^ricês de Goya, galerie MoUne, nie Laffitte, du 1$ avril au 1$ mai

jourd'hui, au bruit de la ville moderne, parmi Tagitation préoccupée des passants, c'est un retrait d'histoire et de rêve où l'art vit sa vie prolongée, où la pensée dit sa présence permanente.

Ce n'est ni une biographie de Goya, ni une étude de son œuvre qui peuvent être improvisées en tête de ces pages de catalogue, pour présenter une exposition vite résolue, vite organisée. Le hasard des trouvailles, qui sert si bien celui qui cherche, a mis M. Moline en possession d'un exemplaire des Caprices où il y a soixantequinze pièces sur quatre-vingts en un état parfait, à ravir les difficiles amateurs d'estampes. Ce sont ces jsoixante-quinze pièces qu'il expose, qu'il veut montrer à tous ceux qui auront le goût de les voir, et c'est de cette idée d'exposition rétrospective alternant avec les expositions d'artistes vivants qu'il convient de le féliciter : surtout lorsque l'artiste évoqué est Goya, dont l'œuvre ne court pas les rues, n'est guère visitée, chez nous, que parlçs travailleurs du Cabinet des Estampes. Il est probable, cette

fois, qu'il y aura une diffusion, que nombre de ceux qui entreront dans la petite salle garderont une sensation et se feront un jugement. Au dehors, il voudront savoir davantage, ils s'enquerront des écrits sur Goya, et ils liront, non pas, peut-être, les premières pages publiées sur l'artiste, sans signature, dans le Magasin Ptiiores-que de 1834, avec la reproduction sur bois de trois planches des Caprices^ les n** i, 39 et 51, mais l'étude initiatrice de Théophile Gautier, la complète biographie de M. Charles Yriarte, et les récents chapitres, très sûrs, et très artistes, de M. Georges Lecomte, dans son Espagne. Ils pourront aussi faire facilement l'acquisition de l'étude biographique et critique de M. Paul Lefort, laquelle contient un catalogue raisonné de l'œuvre gravé et lithographie de Goya.

Pour commencer, s'ils veulent essayer de trouver l'explication dominante des soixante*quinze estampes qu'ils ont sous les yeux, qu'ils aillent tout droit, — après avoir regardé la planche i, qui est le

profil vivant, intelligent, épieur, réfléchi, de Goya lui-même, profil enfoui entre le grand col, la grosse cravate, et le lourd chapeau poilu, — qu'ils aillent tout droit, dis-je, àlaplanche43, qui est la véritable porte par laquelle on peut entrer dans cette série d'observations et de vérités enfouies sous le fantastique, recelées sous les lignes fermes et les formes claires où s'expriment les mystérieux sous-entendus, les confidences secrètes.

C'est encore le portrait de Goya qui est tracé sur cette planche 43, mais un Goya de visage invisible, tombé au sommeil, accoudé, endormi sur une table. L'homme est bien présent, bien réel, et, auprès de lui, un chat familier, très éveillé, les yeux transparents, lui tient compagnie, semble veiller sur son repos, attendre qu'il se ranime. Au-dessus et autour de l'homme, l'air est empli du vol silencieux et velouté des oiseaux de nuit : des grandsducs, deis hiboux, des chouettes, dés chauvessouris battent l'air de leurs ailes duveteuses, apportent l'obscurité de leur

plumage dans la lumière du crépuscule, éclairent la nuit qui commence de leurs yeux brillants comme des lanternes, frôlent le dormeur de leurs coups d'éventails de vampires. C'est l'essaim des songes, l'apparition des monstres discrets qui vivent dans les ténèbres, qui errent dans l'ombre comme les instincts obscurs au fond ténébreux des âmes. L'une de ces bêtes nocturnes, qui présente un crayon à l'artiste, lui demande de retracer toutes les scènes de cauchemar et toutes les formes du rêve.

L'artiste a pris le crayon, et il a dessiné les quatre-vingts pièces des Caprices qui ont été publiées, et deux autres qui sont restées inédites. Mais avant de quitter cette pièce 43 : -E/ sueûo de la razon produce monsiruos (Le sommeil de la raison enfante parfois des monstres), apprenons encore que l'explication manuscrite des pièces des Caprices attribuée à Goya porte ceci pour cette pièce significative : « La fantaisie, sans la raison, produit des monstruosités ; unies, elles enfantent les vrais artistes et créent des merveilles. » Là, apparaît nette-

ment l'attitude de Goya, son ironie secrète, le désir légitime de pouvoir s'exprimer à rencontre du roi, des ministres, des courtisans et de l'Inquisition. Malgré sa ruse et ses précautions, il est en vérité merveilleux d'audace, et il lui fallut avoir une bien nette perception de la sottise de tous ces gens pour qu'il se risquât ainsi, masqué, simulant la fantaisie, la folie artiste, mais le masque si transparent ! la fantaisie si froidement cruelle ! la folie si passionnée, si éloquente ! celle d'un Hamlet au château d'Elseneur.

Son coup de maître fut d'offrir ses planches au roi Charles IV qui les plaça immédiatement à la Chalcographie du musée de Madrid. Elles devinrent* ainsi pièces officielles, œuvres d'art nationales. Ce dut être un beau spectacle, au soir de ce jourlà| que la face sérieuse et fine de Goya s'animant de malice et de rire lorsqu'il fut rentré chez lui après cette réussite, mais il fut seul à se voir ainsi, dans le miroir où il put s'apparaître à lui-même.

Aujourd'hui, les Caprices restent un

beau et terrible ensemble, à la, fqis œuvrt d'art et d'histoire. Le dessin est grêle et gauche parfois, certaines oppositions sont sans nuances, mais le plus souvent ce sont de souples corps vivants, des faces extraordinaires de grimaces, de déformations, d'animalité, et aussi de vérité simple. Les amateurs de gravures ont de quoi se réjouir par l'équilibre, l'inattendu, la science de presque toutes ces compositions, la créar tion d'effets superbes de clarté, de nuit, de clair-obscur, les nuancements de gris infinis obtenus par les lavis gradués de l'aquatinte. Les avides de vérité humaine ne manqueront pas non plus cette occasion d'études variées des tares communes, des fleurissements de vices pareils à des érosions maladives, des plaies morales et sociales qui enfièvrent, anémient, rongçnt l'organisme, et apparaissent ici par des traits exacts et des déformations, des signes non équivoques de décrépitude et de mort.

Tout est exprimé par de la satire d'actualité, et chaque planche a évidemment

son histoire. Cette histoire est facilitée par les annotations d'un anonyme, publiées par M. Paul Lefort, quant aux personnages qui ont inspiré ces pamphlets cruellement burinés, et elle Test davantage encore, pour la signification générale, par les annotations attribuées à Goya.

Les unes soulignent en phrases faussement ingénues les ridicules, les présomptions, les cruautés de personnages qui sont des fonctionnaires, des généraux, des moines, ou les premiers venus vicieux et intéressés. D'autres découvrent mieux encore l'esprit apitoyé de l'homme qui a vu tant de terribles scènes et qui les a comprises. Telles réflexions sont véritablement émouvantes. La pièce 23, par exemple :

Aquellos polvos (Cette poussière...), premier mot d'un proverbe espagnol : « Cette poussière produit cette boue », et la pièce 24 : No hubo remedio (11 n'y eut pas de remède), — deux femmes, la même femme peut-être, ici jugée, là montée sur un âne, promenée dans la foule par les alguazils i( Cette sainte personne, dit l'annotation.

ils la persécutent à mort... Après avoir écrit sa vie tout au long, ils la promènent en triomphe. Certes, elle a mérité tout cela, mais s'ils pensent^ lui faire honte, c'est temps perdu... on ne fera pas rougir qui n'a pas de vergogne. » Regardez ensuite l'attitude inerte de la patiente, sa face envahie de stupeur, et admirez comment Goya a manifesté l'inconscience.

De même, en marge dé la gravure 22 :

Pobrecitas t (Pauvres petites !), où deux prostituées sont conduites en prison, il est dit : « Qu'on les envoie plutôt coudre, celles-là dont la vie est si décousue. Qu'on les enferme... elles ont bien assez circulé comme cela... seulettes. ))

Et enfin, sur l'admirable planche 34 : Las rinde el sueflo (Elles sont rendues de sommeil), où quatre prisonnières dorment sur le sol, Goya aurait écrit : « Qu'on ne les réveille pas! Le sommeil est peut-être l'unique bonheur des misérables. »

Mais il suffit d'avoir éveillé l'attention des visiteurs et il faut les laisser examiner à leur guise ces soixante-quinze planches,

et trouver à loisir les explications de ces rébus où s'agite et se contorsionne toute une société de vieillards, d'enfants, de roués en quête d'aventures, de bandits de toutes manières, de sorcières, de proxénètes, de belles jeunes femmes, tout un monde permanent, encore bien vivant, à la fois observé dans le présent et annoncé dans l'avenir par l'observateur visionnnaire Francisco José Goya y Lucientès.

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