THÉODORE CHASSÉRIAU
i6 janvier 1898.
On s'est décidé enfin, vingt-six ans écoulés, à déblayer le terrain du quai d'Orsay occupé *par les ruines de la Cour des Comptes. On a bien voulu croire que le temps était venu de faire disparaître les poutres descellées, les pierres noircies par rincendie, de jeter bas l'enseigne calcinée de la guerre civile.
Les ennemis de l'architecture moderne n'étaient pas sans regarder avec complaisance les lignes déchiquetées, les surfaces usées, les couleurs superbes qu'affectait la ruine du monument autrefois banal. Et ceux qui ont pénétré à l'intérieur de la carcasse de pierre ont gardé un curieux sou*
venir de leur excursion. Le vent et les oiseaux avaient apporté là des graines de toutes sortes, et c'était, dès le mois de mai, un inextricable fouillis d'arbustes et de plantes pariétaires. Les hautes herbes et les fleurs des champs couvraient partout le sol. Les arbres poussaient dans tous les escaliers et à tous les étages, leurs branches sortaient en fusées vertes par les fenêtres. Les légères plantes grimpantes, les lianes souples s'enroulaient aux colonnes, s'accrochaient aux interstices. Racines, feuilles , vrilles , chiendents.,' fougères , mousses, consolidaient le branlant édifice: la nature avait repris, peu à peu,, cette place dévastée par la fureur des hommes.
On a écrit un volume qui est une nomenclature de botanique sur les variétés d'espèces végétales réunies entre ces grillés, dans ces jardins suspendus. C'est tout ce qui restera du palais hànté par les corneilles et les chats vagabonds. Vingt-six ans sacrifiés à ces jeux ont été estimés suffisants. On va démolir la ruine et construire une gare.
L'émouvant, c'est que, dans cette ruine, parmi cette folle végétation, ces libres oiseaux, il yavait un esprit captif, — l'esprit réfléchi et gracieux d'un artiste. L'escalier d'honneur de la Cour des Comptes avait été décoré, de 1844 à 1848, par Théodore Chàssériau. Quatorze compositions donnaient à contempler des figures héroïques etgr&ves : le Silence, la Méditation, l'Etude, la Justice, la Loi, la Force, l'Ordre, le Commerce, la Paix, la frise des Vendangeurs, la frise des Guerriers. L'incendie dévasta cette œuvre, puis sévirent les saisons, le soleil, le vent, la pluie, contre ce qui restait de vivant aux murailles de la ruine.
Il semble que le mauvais sort ait poursuivi le peintre mort à trente-sept ans, et qu^il lui ait été interdit de donner sa mesure. Il a deux toiles au Louvre, le Tepidarium^ la Sus^anne au bain. D'autres œuvres sont à Saint-Merry, à Saint-Roch, à Saint-Philippe-du-Roule ; et encore, dans des musées et des églises des départements, à Clermont-Ferrand, à Avignon, au Havre
à Bâgnères-de-Bigorre, à Poitiers, à Orléans, à Maxxtauban, à La Rochelle, à Saint* Jean-d'Angély, à Souillac, à Marcoussis; enfin dans la famille du peintre, et chez des amateurs.
On ne peut donc, sans recherches et sans voyages, se faire une idée bien complète de la production de Théodore Chassériav.
Même pour ce qui semblerait devoir être facilement visible, les difficultés sont grandes. J'ai essayé d'apercevoir les peinturés de la Vie de Marie 1 Égyptienne, à Saint- Merry. C'est une entreprise fort ardue. On ne devine pas grand'chose dans la chapelle étroite, sans recul possible, et fort obscure. On aperçoit surtout la moisissure du temps, la lèpre qui envahit l'œuvre. Toutefois, dans cet e£fondrement, une figure m'a paru charmante : Marie l'Égyptienne^ debout à l'entrée du temple, frappée de stupeur, rigide, mince, simple et élégante.
Une intelligence d'artiste apparaît dans ces œuvres, comme elle apparaît dans les lettres, dans les carnets, dans les souvenirs
publiés par MM. Âglàûs Bouvenne et Vàl-o bert Chevillard. On devine que Ghassériau a 8on£Fert, pendant toute la durée de sa courte existence, entre Ingres et Delà* croix, qui avaient violemment envahi Tart et s'y étaient emparés de deux domaines royaux. Ghassériau errait mélancoliquement sur les confins de ces provinces ennemies, ayant eu le courage de se séparer de son maître Ingres, et irrité de Topinion qui le considérait comme attiré par Delacroix.
Il n'en était pas moins, avec la science et le charme de son talent, un peintre très distingué qui paraissait s'acharner à vou* loir réunir ce qu'il est convenu d'appeler le dessin d'Ingres et la couleur de Delacroix, lesquels furent tous deux, en réalité, dessinateurs et coloristes, chacun à sa manière. Ghassériau, lui, eut une vocation de peintre très a£6rmée, mais traversée par des courants contraires, gênée à chaque instant par la pensée des formules établies, par la fausse nécessité des programmes.
G'est un réfléchi qui parait sûr de ce qu'il
voit et de ce qu'il dit, et qui laisse ûnè œuvre incertaine.
Ingres, qui était volontiers hjrperbolique, lui avait prédit un avenir incomparable, le jour où il appelait tout le monde à venir voir une merveille de son élève, une étude d'après nature menée à bien : « Venez voir, messieurs, venez voir, cet enfant-là sera le Napoléon de la peinture. » Après cela, Chassériau est mort trop tôt, à trentesept ans, à mi-côte, pour que la prophétie pût se réaliser, et il est toujours bien difficile de dire si un artiste a perdu ou gagné par le fait d'une carrière ainsi interrompue.
On ne saurait dire s'ir serait monté aux sommets, on a des doutes, mais on sait son âge, ses travaux, son esprit, et son nom et son œuvre restent dans le souvenir avec la mélancolie des destinées incomplètes, dorées par un furtif rayon. Concluons qu'il fut un peintre savoureux, une fine et inquiète intelligence, ardente à vouloir concilier la nature qu'il découvrait et les notions qui lui avaient été apprises. Nous
savons encore, par sa correspondance, par dès témoignages contemporains, qu'il fut vif, affectueux, brillant causeur, admirateur des beaux chevaux, amoureux des belles femmes. Il est mort jeune, et il semble avoir vécu.
C'est son œuvre qui a la malechance, savante et hésitante, dispersée, frappée de destruction dans sa partie la plus importante. On aurait dû, au lendemain de l'incendia, avoir quelque pitié des fragments non atteints par la voracité des flammes.
Mais l'inertie véritablement stupéfiante qui est notre caractéristique depuis un siècle, s'est prouvée là comme ailleurs. On a tout laissé perdre, alors que l'on pouvait sauver beaucoup. Il y a quelques années, il était encore possible d'enlever un fragment de la Guerre, les figures du Silence, de la Méditation, de l'Étude, de l'Ordre et de la Force, le groupe des Forgerons, un fragment des Captives, la frise des Guerriers, le panneau du Commerce, un groupe de la Paix, une Océanide.
Aujourd'hui, que reste- t-il de tout ce
passif Qiielques {ragments encore, dtt^n.
On ne les a pas vendus l'autre aprto^^tdi, avec les rampes d'escalier et les chapiteaux de colonnes* Ces jours-ci, ils seront mis aux enchères. Il est du dlevoir de l'État de se présenter, quel que soit le retard, et il est demandé ici à M. Henri Roujon, directeur des Beauxl-Ârts, de réparer, autant qu'il se pourra, le crime artistique de ses prédécesseurs. 11 n'y aurait qu'une silhouette de figure, qu'un visage expressif à retirer de ces ruines et à placer au Louvre, qu'il ne faudrait pas manquer à ce devoir. S'y refuser, ce serait tuer encore une fois l'œuvre défigurée par l'incendie, achevée par l'in* différence des hommes, aussi cruelle et meurtrière. que le feu.