LOUIS FRANÇAIS
30 janvier 189S.
Les amis et les admirateurs de Louis Français, mort le 8 mai 1897, ont résolu df élever un monument au peintre à Plombières, sa ville natale, et ils ont organisé, dans ce but, une exposition à l'École des Beaux-Arts.
C'est un modeste et juste dessein de vouloir consacrer ainsi dans cette région des Vosges d'où il est parti, le nom d'un artiste qui se lie à l'histoire de la génération de 1830 et au groupe des paysagistes commandés par Paul Huet, Cabat, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Diaz, Corot. On a, de même, consacré à PIsle-Adam la mémoire de Dupré, et celle
de Corot à Ville-d'Avray. Je ne crois pas que Rousseau et Diaz aient été l'objet de pareil hommage sur quelque point de la lisière de la forêt de Fontainebleau. Ils auraient tous les droits à cette perpétuation, de même que Millet à Gréville, Courbet à Ornans, Daubigny aux bords de l'Oise. Malgré la surabondance des statues, il faut admettre ces monuments, à la condition qu'ils soient simples, que le buste soit de bonne sculpture, et que Ton puisse lire, à la suite d'un nom et de deux dates, l'énoncé d'une oeuvre significative.
Quoique Louis Français n'ait pas été tin artiste de premier plan, de grande envergure, comme certains qui viennent d'être nommés, sa vie tout entière donnée à l'art et son œuvre où se trouvent des pages charmantes valent qu'un hommage lui soit rendu au coin de terre où il est né. Ceux qui visiteront les salles où son œuvre a été réunie, s'ils n'emportent pas l'impression d'une suprême maîtrise, d'une prise de possession absolue dé la nature, de la vie, se feront toutefois une très douce et très
réconfortante idée de l'existence du disparu, cette longue existence vouée au voyage, à la contemplation, à l'admiration de la beauté de l'univers.
La sœur et le beau-frère de Tartiste, M. et M"* Girardin, ses amis, MM. Alfred Hartmann et Aimé Gros, ses biographes et critiques, MM. Henri Dumesnil et Emile Michel, ont fourni les plus intéressants détails au rédacteur de la notice du catalogue, M. Georges Lafenestre. Louis Français était né en 1814, dans la vallée de Plombières. Après une enfance paysanne, il venait gagner sa vie à Paris, en 1828, (f avec trois écus en poche et des souliers neufs ». L'enfant de quatorze ans, placé, aux appointements de dix francs par mois, chez Mercier, libraire de la place de la Bourse, puis chez son successeur Paulin, connut là les rédacteurs du National^ attira l'attention et la sympathie de Carrel.
C'était tout un milieu d'intelligence et d'ardeur qui revivra complètement dans un prochain livre d'Henry Leyret, où l'é-
crivain pourra noter ce détail que ie jeune Louis Français prit part, comme casseur de réverbères, aux journées de
Après, c'est un séjour à la manufacture de Choisy-Ie-Roi, où Ton essayait de feire revivre l'art des verriers, puis un nouvel emploi de commis à la Revue des Deux Mondes qui venait de naitre, encore un retour à Choisy, et enfin, à vingt ans, une brave entrée dans la vie, comme dessinateur et illustrateur, sous les auspices de Jean Gigoux qui venait d'ouvrir un atelier* C'était le temps des gravures sur bois du Magasin Pittoresque et des éditions ro*^ mantiques de Gil Blas^ Paul et Virginie^ la Chaumière indienne^ Roland furieux^ Dan Quichotte^ etc. Louis Français dessina, dans ces livres et dans nombre d'autres, des frontispices, des initiales, des culs-^delampe, des encadrements : ainsi, les quarante initiales de la Flore placée à la suite de la Chaumière indienne.
Ce fut l'apprentissage, la vie j;agnée et libre. Entre temps. Français courait lalNA-
iiene, essayait des études peintes. L'encouragement de Corot, dont il resta toujours l'élève et l'ami, décida de sa vocation. II exposa au Salon de 1837, et depuis resta peintre paysagiste, à Paris, aux environs, en Italie, où il séjourna plusieurs années, en Suisse, à Hyères, dans l'Indre, à Honfleur, à Plombières.
Vous semble-t-il intéressant de rechercher quelques opinions émises sur Fran* çais au moment de l'apparition de ses tableaux ?
Thoré s'exprime ainsi dans son Salon de 1844 : € Les deux paysages de Français sont en première ligne au Salon, avec ceux de Marilhat, de Corot, de Leleux et de Diaz... Français a beaucoup d'invention et de fantaisie, et un véritable sentiment poétique. »
Et Théophile Gautier, Salon de i86t :
a Si jamais nom s'est ajusté avec précision à la personne qu'il désigne, c'est assurément celui de Français. 'Ce charmant artiste n'a-t-il pas un talent tout français,
plus que fraaçais, parisien ? Cela semble bizarre pour un paysagiste, et cependant, sans porter plus loin que Bougival ou Meudon son parasol et sa boite à couleurs, M. Français a trouvé moyen de faire des chefs-d'œuvre de grâce, d'élégance et d'esprit ! »
Edmond About, lors de l'exposition des * Beaux- Arts de 1855, est moins convenu que Thoré, moins nonchalant que Gautier : « Ses tableaux sont riants, ses paysages sont heureux, sa peinture est jolie fille. 11 a plus d'habileté que de sentiment, son talent est plus facile qu'original, il produit trop et trop vite, ses tableaux sont trop courus, il gagne trop d'argent. Mais je n'ai jamais vu que de charmants tableaux de M. Français. Sa composition est presque toujours heureuse, sa couleur est toujours charmante. »
Enfin, Castagnary conclut de façon tout à fait dure dans sa Philosophie du Salon de i8$7 : « Ah! monsieur Français, si la nature vous avait pris pour son unique confident, comme nous serions trompés
sur son compte, et comme nous la connaîtrions mal I Vous ne voyez d'elle que sa superficie ; son côté intime et profond, son âme vous échappent. ».
Sur les trois cents peintures, aquarelles, dessins, de l'exposition du quai Malaquais, on peut vérifier ces critiques et suivre les pérégrinations ^e Louis Français. La promenade ne manque pas de charme. Le peintre, que trouble l'espace, est tout à fait agréable dans nombre de petites toiles où il montre l'intimité d'un jardin, d'un bord de rivière, d'une lisière de bois, d'un chemin. Il a des rencontres heureuses, telles que V Olivier du plateau (TA ntibes, où la légèreté argentée et grise du feuillage s'accorde avec la clarté bleuâtre et laiteuse d'un ciel méridional. Mais il a surtout excellé dans la représentation de la campagne parisienne, de paysages élégants et fleuris où il faisait figurer de petits personnages coquets très bien indiqués par des taches de couleurs jolies et justes.
Le modèle de ce genre serait la Cam-
^giM d'Eaubonne près Ermont^ la maison bien enveloppée d'atmosphère, les murs clairs où passent les frissons de la lumière et de l'ombre, les êtres à la mode de 1855 réunis dans un jardin, causant, se faisant des révérences. Le grand charme des choses disparues est dans ce petit tableau et dans ses pareils, toutes ces petites figures sont vivantes, racontent une heure délicieuse de repos, de conversation. J'avoue que les verdures sont un peu épaisses, sans air, sans coloration de lumière, autour de cette gentille maison et de ces silhouettes spirituelles. On peut dire, sans crainte, que Français fait, presque toujours, les verdures trop vertes : il ne les mêle pas de Tair du temps et de la couleur de l'heure .
Il n'avait pas bien regardé et compris les maîtres qu'il admirait et aimiait, et il ne comprit pas davantage le beau mouvement de peinture impressionniste qui suivit le mouvement de 1830. Si j'en juge par la petite maison d'Eaubonne et par plusieurs études rapportées de Pompéi, Français était surtout un peintre d'architectures, de
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paysages de pierre, il avait un sens de la petite exactitude, il avait gardé de son métier de fin illustrateur le goût du détail, plaçant toutes choses les unes auprès des autres, au risque de méconnaître la loi d'harmonie générale qui crée l'expression, et qui domine la peinture comme tous les autres arts.