EUGÈNE BOUDIN
15 février 1883.
Ceux qui vont visiter les expositions de cercles, envahis par les essais d'amateurs, avec Fespoir d'y trouver parfois la sincérité de l'impression et la loyauté de l'exécution, ont toujours été arrêtés au passage par des toiles où la science d'observation, le sentiment de la nature sont affirmés avec une tranquillité heureuse qui surprend, au milieu des affichages de vieilles formules et des faciles effets fabriqués à domicile. Ces toiles, — des marines pour la plupart, — signées Boudin, reproduisent des états d'atmosphères, des jeux de lumière sur des plages et des rocs mouillés, des brumes en suspension, des
— 1^3 — ciels brouillés, l'indécision des horizons marins, et aussi le mouvement des ports et des villages de pécheurs, le pittoresque des jetées, des mâtures, le travail des chantiers, le départ et l'arrivée des barques.
On constate la justesse de ces notes, la saveur de cet air salin, mais à voir ainsi de loin en loin ces (( paysages de mer », sans pouvoir se figurer quel ensemble ils forment, on en vient parfois à accuser l'artiste de monotonie, on lui adresse le reproche de ne savoir faire qu'un seul tableau.
11 est heureux qu'une grande partie de l'œuvre de M. Eugène Boudin ait été rassemblée dans une salle d'exposition du boulevard de la Madeleine : le reproche tombe de lui-même, chaque chose vient se mettre à sa place, toutes ces notes forment au contraire un ensemble d'une rare variété.
On a rimpression, en passant devant ces cent cinquante peintures, d'un voyage que Ton ferait en vue de nos côtes de l'Ouest.
Eugène Boudin l'a fait et refait, ce voyage, depuis le Finistère jusqu'au Pas-de-Calais.
Les aspects du ciel, de l'eau, de la terre,
changent sans cesse, un catalogue est inutile devant ces pages où rien ne ment, où les yerdures donnant aux nuages la réplique juste, l'assaut du roc par la lame, les ondulations de la vague qui vient mourir sur le sable des plages, le chaume, les tuiles d'une cabane, l'indication d'un costume, nous disent sans erreur sur quel point précis du littoral nous nous trouvons.
Eugène Boudin a longé les côtes bretonnes hérissées de rochers, les falaises normandes, les dunes artésiennes. Épris de la mer à toutes les heures et dans toutes les saisons, il s'est arrêté partout, a noté les aspects différents du même paysage. Il parcourt toutes les criques, tous les ports, toutes les embouchures de rivières. Il peint la vie et la solitude. Les drames qui se jouent entre les pierres et l'eau l'intéressent autant que le groyillement d'une ville maritime. Il est l'historien des formations d'alluvion, des flaques d'eau que laissent les grandes marées bien avant dans les terres. Il est aussi l'historien des bassins
encombrés de vaisseaui^ de haut bord, àts docks débordants de marchandises. 11 sait faire se dresser les falaises couronnées de verdures, il sait aligner les pierres d'un quai et dessiner, sur un ciel plein de brouillards et de fumées, les mâts, leç poulies, les cordages, les madriers robustes et les enchevêtrements arachnéens du grée* ment d'un vaisseau. 11 est plein de la poésie de la mer, il connaît toute la technique de la navigation.
Rien de ce qui se passe au bord des flots ne lui est étranger. Il voit et reproduit sur la toile le hameau tapi entre deux roches; il assiste au départ pour la pèche des bateaux solides, aux flancs bombés, au^ voiles brunes et rapiécées, empesées 4^ goudron ; il les voit sortir par l'étroit passage, filer l'un derrière Tautre, semblables à un banc de poissons; il les regarde au loin s'éparpiller sur la mer houleuse; il est là quand ils reviennent à l'aube, chargés de poissons, dansant joyeusement sur 1^ flots. Dans ses promenades, il prend avec émotion un croquis de la barque défunte,
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déchiquetée par le roc, délavée par les pluies, échouée sur le sable, dont la carcasse fait songer au treillis des côtes d'un squelette.
Il lave une aquarelle dans un pardon breton où les bonnets rouges des gas de Plougastel éclatent au milieu des coiffes dentelées et des robes de religieuses des femmes. Il note au pastel un état du ciel et de la mer.
Puis il arrive, avec son attirail de peintre marin et paysagiste, sur une plage où Paris est en villégiature. Il s'installe tranquillement au milieu du high-life et reproduit les costumes à la dernière mode, s'enlevant en taches vives sur un ciel gris et une mer glauque , il profile une Parisienne sur un cap écroulé.
Oùy a-t-il là delà monotonie? N'est-ce pas la condition suprême d'un art de ce genre que l'artiste connaisse à fond les êtres et les choses au nom desquels il veut parler, le milieu dont il veut surprendre et exprimer la vie? L'étude suivie, attentive, d'une race et d'une nature vaut plus
que les anecdotes poursuivies à travers le monde et tous les bavardages ethnographiques. Laissons de côté le génie et sa divination. Les allées et venues des habitants, le travail et les mœurs, la boutique, Tatelier et le lieu de plaisir, le jardin et le champ sont, en pays étranger, pour être pénétrées comme la syntaxe et les, tournures usuelles de la langue. Il faut une lente initiation, un long séjournement, le pli de l'habitude. Alors seulement on peut connaître et expliquer ses entours, entendre leur langage et le traduire. C'est ainsi que Boudin connaît la surface des qbjets et en dégage le sens, établit entre eux un accord parfait, leur assigne leur vraie place dans l'ensemble, empêche leurs couleurs de détonner dans l'orchestration de ses tableaux.
Il est épris de la mer, de ses enchantements et de ses colères, il s'intéresse à l'existence des écluses, des pierres et des chaînes du quai, des bateaux, des gouvernails, des voiles, des ancres, et il devient le peintre sincère et savant des côtes de rOcéan et de la Manche.
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Je ne veux pas juger l'excursion qu'il a faite dans les Flandres : je vois bien qu'il a trouvé là un ciel plus gris, plus blafard, un soleil plus blond, semblable à une lumière de lanterne, et que l'air plus humide rend l'herbe plus verte, plus luisants les toits de tuiles, lès trottoirs de briques. Mais là« Boudin lutte avec des lignes et des jeux de lumières nouveaux pour lui, il n'atteint pas toujours la franchise du ton, ses ciels sont souvent opaques. L'inquiétude eniace de l'inconnu a remplacé la certitude.
En résumé, Eugène Boudin est un des peintres précurseurs immédiats de l'impressionnisme, avec Corot et Jongkind.
Il apprend que le noir opaque n'existe pas, que l'air est transparent. Il observe quelle valeur prennent les objets à la lumière et comment les plans s'établissent jusqu'à la ligne d'horizon. Il nuance la gamme infinie et ravissante des gris, du gris mélangé de violet sombre, jusqu'au gris argenté comme le ventre d'un poisson, et il triomphe en l'exécutant; il saisit le
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mouvement des choses en même temps que leur forme et leur couleur : le nuage qui monte, l'eau qui miroite, la voile éclatante dans le soleil, la barque qui passe, — et il écrit la synthèse des éléments et des êtres en action. Que d'autres discutent ses procédés sommaires. Les résultats sont là qui s'imposent.
J'ajoute une biographie de quelques lignes. Eugène Boudin est né à Honfleur , a été longtemps pauvre, a tenu une papeterie et un magasin de couleurs au Havre, où son humble négoce lui fit connaître quelques peintres. Venu à Paris avec Troyon, il aida celui-ci à établir ses grandes toiles, tout en travaillant à force pour lui-même. Il a, depuis vingt-cinq ans, exposé des petits chefs-d'œuvre qui seront un jour la gloire des collections et des musées, et pour lesquels ses confrères lui ont, en 1881, accordé une deuxième médaille !
14 janvier 1899
Je voudrais, à propos de l'exposition des œuvres d'Eugène Boudin ouverte &
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rÉcole des Beaux-Arts, retracer l'existence du peintre des côtes normandes, à peu près telle qu'elle me fut contée au moment de sa mort par son dévoué exécuteur testamentaire, M. Gustave Cahen, à qui nous devons la réunion des œuvres de l'artiste.
Boudin était le fils d'un pilote de Honr , fleur, et il a navigué lui-même, a tenu la mer sur les chalutiers. C'est l'origine de su passion pour les flots et les nuages. Puis, les hasards singuliers de la vie changent le pécheur de Honfleur en un papetier de Rouen, et il vend aussi, dans sa papeterie, des ustensiles pour les peintres. Il a des loisirs, le matin, le soir, le dimanche : il les emploie à laver des aquarelles au long des quais de la ville. 11 connaît, parmi ses clients, Troyon, auquel ihsoumet ses tâtonnements, et qui l'encourage, l'aide de ses conseils. Millet, également, lui est favorable.
Vers 1853, il prend la résolution d'être un artiste, il retourne vers sa ville natale,
lui demande le spectacle familier de ses horizons, de son port, de sa campagne.
En même temps qu'il devient un paysagiste, il copie des tableaux anciens : il y a de lui une copie du Moulin de Ruysdaêl, et il a gardé jusqu'à la fin la copie d'un Watteau qu'il a léguée, avec d'autres toiles, au musée de Honfleur.
Toutes les années qui suivent sont consacrées à l'étude acharnée. Il se complaît à représenter les ciels en de rapides pastels, où il amoncelle les nuages au-dessus d'une ligne d'horizon de mer. Ces pastels son^ datés du lieu, du mois, de l'heure, et parfois aussi portent l'indication du temps qu'il fait, c Vous êtes un séraphin », lui disait Courbet admirant ces profondeurs aériennes, et Corot le surnommait le Roi des ciels, et lui demandait quelques études, que Boudin lui dédiait, qu'il avait à cœur de reprendre à la mort de Corot et qu'il aimait à montrer avec la fierté de ce grand suffrage. Ce sont ces premières études au pastel qui furent aussi remarquées par
Baudelaire au moment où il écrivait son Salon de 1859 : on retrouvera son appréciation élogieuse dans le volume des Curiosités esthétiques.
Boudin vivait donc à Honfleur, désireux d'apprendre son art. Lorsqu'il apprenait qu'un peintre séjournait aux environs, il se mettait à sa recherche pour avoir la joie d'une conversation et le profit d'un renseignement. Ce fut ainsi qu'il connut Isabey, lequel lui parla à peu près en ces termes ; a Que faites-vous ici.> Vous mourrez de faim. Allez-vous-en donc à Deauville. Le (}uc de Morny veut mettre cet endroit à la mode. Il y a là une élégante société. Installez-vous sur la plage, et faites des tableaux. Vous les vendrez sûrement. » Boudin entend le conseil, s'en va à Deauville. C'était en 1868. Toute la société impériale était réunie. Le peintre s'installe, fait les jolis tableaux que l'on peut voir actuellement à l'École dés Beaux-Arts : des groupes de causeurs, de baigneurs, le casino, les régates, les courses. Hélas ! on ne fit aucune attention à lui, et quand il essaya de vendre
ses tableaux aux marchands, ceux-ci lui répondirent qu'il avait eu grand tort de faire des peintures dans le goût des gravures de modes. Boudin, découragé, voulut sauver au moins ses châssis, enleva les toiles, les roula, les jeta au fond d'une armoire où elles furent retrouvées, nombre d'années plus tard, par un ami du peintre, qui les fit restaurer, leur rendit la lumière et la vie. C'est au spectacle de cette exhumation et de cette résurrection, que Boudin, peu expansif de sa nature, raconta comment il avait été amené à entreprendre ces scènes de plage et avec quel dédain elles avaient été accueillies.
La fin de l'Empire, le Siège de Paris, la Commune... En 1871, Boudin se réfugie à Bruxelles avec VoUon. Et le voilà peignant au long des côtes, descendant le littoral depuis Dunkerque jusqu'à Bordeaux. C'est à ce labeur que nous devons toutes ces images charmantes des jeux de la lumière sur les vagues, sur les rivages, des spectacles animés des ports de mer et des
rues de petites villes. Sous nos yeux passent le Crotoy, Fécamp, ÂbbeyiUe, Étretat, Saint- Valéry, Le Havre, Trouville, Deauville, Portric?ux, Camaret, Douamenez, Brest, Bordeaux. Puis, lorsque le peintre, la santé altérée, s'en va vers le soleil, c'est Villefranche, Ântibes, Beaulieu, Venise — Venise où il est récompensé de son amour du vrai par un renouveau exquis de son art devant la ville rose et grise.
Il a travaillé sans relâche jusqu'à ses soixante-treize ans, voyageant toujours, ne passant guère à Paris que q]uelques mois par an, attendant avec impatience le moment de retourner peindre. Son œuvre est donc considérable. A ceux qui lui reprochaîent de trop produire, il répondait :
« Je puis certainement me restreindre et limiter le nombre de mes tableaux pour les vendre plus cher. Mais que ferai-je pendant les intervalles ? Je m'ennuierai. Peindre est mon seul plaisir. » De méme^ lorsqu'il lui était conseillé de travailler pour un seul marchand qui monopoliserait et ferait hausser sa peinture : <( J'ai été trop