‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · IIS · texte numérisé non relu

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lotigtemps à peindre sans pouvoir rien vendre, répondait-il. Aujourd'hui, quand un amateur vient frapper à ma porte, je suis trop flatté de sa démarche pour ne pas lui donner satisfaction et pour reconduire.

Je suis heureux de faire plaisir à ceux qui se dérangent pour moi. »

Il choisissait très soigneusement ses sujets. Il partait, emportant des châssis sur lesquels il superposait plusieurs toiles légèrement clouées. Très lent à se mettre à l'œuvre, il passait des journées entières à commencer, puis à enlever les toiles sans pouvoir se décider à continuer et finir une étude. Le mouvement des pécheurs aux heures des marées, l'entrée et la sortie des barques aux voiles déployées, lui arrachaient des cris d'admiration, et il notait alors, avec une rapidité inouïe, sur une toile ou sur un calepin, les mouvements passagers qui se produisaient devant lui.

Il fit d'innombrables dessins de ce genre, qu'il conserva avec soin.

A la fin de novembre 1897, miné par le mal qui l'a emporté, il peint encore

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dans tes rues et sur les quais de Honfleur.

Chassé par l'hiver, il part pour Paris, de là pour Beaulieu, d'où il revient presque aussitôt, se plaignant de n'avoir pu se réchauffer, espérant que la belle saison lui permettra de rentrer dans son atelier de Deauville. Il ne put réaliser ce rêve, et il devina sa fin prochaine. Pendant les derniers mois qu'il vécut ainsi, il parla de sa mort avec une admirable sérénité, un sangfroid stoique. Il s'inquiéta de ses croquis, de ses études, recommandant à son exécuteur testamentaire de tout mettre en ordre, de classer avec soin, rédigeant un legs par lequel il payait un beau tribut à sa ville natale.

Les cinq cents peintures, pastels, aquarelles, aujourd'hui réunis à l'École des Beaux- Arts, commentent le récit de cette existence et de ce labeur. J'y retrouve l'impression que j'avais éprouvée en 1883, lors d'une exposition boulevard de la Madeleine : un grand charme de peinture, des rapports exacts, des finesses harmonieuses,

une atmosphère mouillée, des ciels profonds. Lorsque le peintre est dans ses mauvais jours et tombe à la manière, ses toiles ont un aspect crayeux, et les détails, repris après coup, sont égratignés, soulignés d'un trait mince et dur. Pour les influences, elles sont indiquées par les noms inscrits plus haut, auxquels il faut ajouter les Hollandais et Jongkind, qui fut un si grand initiateur. J'ajouterai aussi que Boudin, à son tour, influença les débuts de Claude Monet, et que celui-ci, plus tard, exerça certainement un prestige sur son aîné : on voit clairement cet échange, qui doit être fréquent dans l'histoire de l'art.

On affluera, je pense, à cette exposition qui définit un petit maître, qui classe définitivement de belles toiles comme le Port de Bordeaux^ comme tel passage de barques emmenées par le flot au rythme puissant de la mer, qui consacre aussi tant de délicates études, ces groupes du second Empire sur la plage de Deauville, ces assemblées bretonnes, ces marchés, ces retours de pécheurs, ces animaux au pâturage. On em-

portera une sensation d'espace, d'air salin^

de vie libre, on gardera Je souvenir reconnaissant du vieux peintre dont le buste au bon visage, aux yeux fins, sourit dans un massif de verdures.

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EDOOèMD MÉ3XET

Le Trai Salon, en ce moment, n'est pas au Champ de Mars, non plus qu'aux Champs-Elysées, mais on le trouvera à Texposition d'une cinquantaine de toiles rassemblées chez Durand-RueL 11 est vrai que ces cinquante toiles sont signées du même nom de grand artiste, et qu'elles Tiennent affirmer une fois de plus la jeunesse et la puissance du génie charmant d'Edouard Manet.

Il ne faut pas croire, malgré le mouvement continu, le nouveau qui s'élabore sans cesse, qu'il y ait acoord sur ces admirables œuvres. Bien des mauvaises humeurs, bien des colères se sont déjà manifettéai

à propos de VOlympia du Luxembourg, et il n'y a pas si longtemps encore, lors du généreux legs fait au même musée par le regretté Caillebotte, que des confidences fort extraordinaire ont été faites à un de nos confrères du Journal des Artistes^ par des peintres célèbres qu'il interrogeait. Ces confidences, formulées en termes furibonds, ne se contentent pas de nier les maîtres impressionnistes, de parler vaguement, m'a-t-on dit, « du nommé Pissarro », de mettre au pilori tous ceux qui ont l'amour de cette peinture maudite. Cela n'est rien. Toutes les opinions, mêmes violentes et incompréhensives, sont libres, et les impressionnistes en ont vu bien d'autres.

Mais il paraît que les artistes interrogés, mécontents de l'acceptation du legs Caillebotte, invoquent l'État, le droit de l'Institut, l'autorité de M. Lafenestre, etc.

Cela, c'est un peu fini. La route barrée, les musées fermés, c'est bon pour un temps.

Mais désormais, le* champ sera de plus en plus ouvert, et les comparaisons pourront se faire. L'opinion de ceux qui croient que

V Olympia et telles autres toiles honoiet tont des chefs-d'œuvres, cette opinion sera représentée, comme les autres, de plus en plus.

Qn se demande vraiment, devant les toiles d'Edouard Manet, quelles objections peuvent être produites, et le pourquoi de la fureur passée et des résidus de fureur d'aujourd'hui. Stéphane Mallarmé, rencon* tré devant la toile de son ami, me disait qu'une exposition de Manet, à un Salon d'il y a une vingtaine d'années, lui avait été l'occasion d'admirer un des plus purs traits d'amour maternel. Une jeune maman, élégante, amenant son fils, petit collégien, un jour de sortie, devant l'œuvre cocasse, pour lui donner l'occasion de rire. Tout le monde riait. C'était le rendez-vous de la gaieté française.

La France riait d'elle-même, tout simplement. Car cette peinture d'Edouard Manet, dégagée des voyages, de l'apprentissage chez Hàls et les Espagnols, cette peinture est une peinture française de forme, d'esprit, jusqu'aux moelles.

Avec quelle autorité naïve et paisible parle cet art d'un si franc et si fin jaillissement de naturel! Comme ces œuvres s'expriment avec tranquillité ! Il est impossible à un homme de bonne volonté placé devant le Canot et la Serre ^ le portrait des parents de Manet, les portraits de femmes, les paysages, de ne pas sentir et avouer que quelque chose de traditionnel subsiste, et qu'il apparaît en même temps quelque chose de nouveau et de fort. Il est bien évident que si l'artiste l'eût voulu, il eût pu, pendant toute sa vie, se livrer à la pror duction de toiles de sa première manière et en retirer vite honneur et argent. Il était, heureusement, de ceux qui souffrent à rester stationnaires. Inquiet et volontaire, gagné par la magnifique intransigeance de ses amis, il partit plus avant dans la recherché. Ceux qui ont représenté le talent de Manet comme figé dans la même formule depuis sa première manifestation jusqu'à la dernière, ne se sont pas donné la peine d'établir la chronologie de ce talent toujours en travail.

Depuis le Fifre de la garde^ le Déjeuner sur V herbe j Olympia j jusqu'èi Argent euil^ la Serre ^ le Baf^ la vision de Manet témoigne d'une évolution incessante, d'une étude de plus en plus serrée des jeux de la lumière, que cette lumière jaillisse en flammes de gaz, s'épande en nappes électriques, ou tombe d'un ciel de juillet sur la campagne desséchée et les eaux miroitantes.

Manet voulut aussi, comme tant d'artistes forts et délicats l'avaient fait pour leur siècle, marquer d'art la société qui l'entourait, réaliser l'union intime de l'œuvre et du milieu dans lequel elle naissait. Il peignit la réalité qu'il avait sous les yeux, la femme de son temps, les mani* festations de nos plaisirs, nos occupations et nos songeries.

Il manifesta ainsi toute sa personnalité.

En même temps qu'il affirmait son instinct adorateur de la lumière, son goût de la véracité et de la fraîcheur des couleurs, il se montrait observateur perspicace et raffiné de l'existence parisienne. En homme d'esprit un peu narquois, qui raille ses

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entoars et qui se raille lui-même, mais qui trouve sa philosophie dans la vie qu'il connaît, il aima de cette existence le luxe visible et les élégances discrètes, les lieux de plaisir bruyants et les coins silencieux.

La figure de la femme, dans le tableau de la Serre, droite, fine, sérieuse, avec |uste' ce qu'il faut de parure pour marquer une mode, est une réalisation étonnante et rare de style moderne. Les eiffi^cs de Tacteur dans Hamlet, du chasseur dans le portrait de M. Periuiset, sont des preuves de cet esprit d'ironie légère, si amusé des apparences et des réalités. U Exécution de Maximilien, que l'on n'avait pas encore si bien vue, est un drame absolument ^and et farouche, une page d'histoire racontée avec la plus simple éloquence. On n'oubliera plus ce peloton d'eilécution, ces victimes, ce cimetière étage, ces tètes de spectateurs à la crête de la muraille^

La haine contre un tel art ne s'explique donc guère. Beaucoup des ennemis d^autrefois, qui étaient sincères et snnveùrs, se

sont ravisés. Et ceux-là voient, aujourd'hui, ici, non la tradition niée, mais continuée. Art français, )'y insiste. Il contient une philosophie qui en vaut une autre.

Cestle goût pour la vision directe, la signification des choses dégagée de la nature, la vie acceptée telle qu'elle est. Cette peinture de Manet nous dit loyalement l'existence, l'harmonie de l'esprit, les joies possibles. Les paysages qu'il peint, ses bancs dans les jardins, ses barques sur les eaux, invitent au repos contemplatif après le travail. Ses femmes sont amicales à l'esprit, telle la Parisienne à l'ombrelle. Telles autres portent en elles des ardeurs de passion. D'autres encore, fausses et plâtrées, disent que Manet ne se trompait pas sur la misère du plaisir. Son art a le goût de la vérité, l'instinct de l'équilibre. C'est une peinture de raison. Il faut l'aimer.

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