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CONSTANTIN GUYS

4 avril 1895

L'artiste dont il est ici question n'est pas à découvrir, par la bonne raison qu'il est connu et apprécié depuis longtemps par des amateurs et des artistes, et qu'il a connu, de son vivant, un assez beau commentaire public de son œuvre. Ce commentaire n'est rien moins, en effet, que l'étude publiée par Charles Baudelaire dans les numéros du Figaro des 26, 28 novembre et 3 décembre 1863, et qui est devenue, depuis, l'un des chapitres les plus curieux et les plus beaux de VArt romantique.

Mais il ne s'agit pas d'une découverte, il s'agit d'une nouvelle mise en honneur, d'une manifestation qui augmentera le

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nombre des admirateurs d'une œuvre unique, éparpillée en feuilles volantes, à tous les vents de la rue, sans signature, avec la marque à jamais reconnaîssable d'un admirable talent d'observateur et de dessinateur. Cette mise en honneur se fait cette semaine par une exposition organisée par M. Moline dans un petit réduit de la rue Laffite que connaissent bien les chercheurs d'inédit. Et cette première exposition est comme la préface d'une autre, promise par Nadar, préparée depuis un an, et qui sera sans doute un résumé définitif de l'existence et de la pensée de Constantin Guys.

Toutefois, on peut déjà, par les deux cents dessins exposés rue Laffîtte. se faire une très juste idée de la tournure d'esprit et de la manière d'art de l'artiste peu connu.

Il y a trois ans, lorsque Nadar annonça la mort de Constantin Guys et raconta les dernières années de la vie de l'artiste en un beau récit tout soulevé d'émotion, il faut bien dire qu'il y eut des interrogations. Guys? Constantin Guys? Le nom était dans le souvenir de certains, et, les

OBUvréd, très dlssémiilèeè, bien pbieèes, ehes ceux qui en goûtaient l'âpre ebàrme.

Mais, tout de même, ces syllabes ne rappelaient rien, ne rappellent rien encore an plus grand nombre, et Ton peut dire que le vieillard mort à la maison Dubois^ à Vkge de quatre-vingt-douze ans, après sept anntes d'immobilité et de solitude, est un artiste presque ignoré du public artistique, et absolument ignoré du public.

Il l'avait voulu ainsi, et c'est là, en dehors de la valeur d'art des feuilles qu'il a couvertes de traits et de taches, l'extraordinaire, le rare de cette existence d'un homme qui pouvait vivre célèbre et qui s'est résolu au strict incognito.

L'œuvre qu'il a laissée ne pourra sans doute être jamais rassemblée tout entière.

Son biographe Nadar a expliqué comment, certains jours, les étalages des marchands étaient tout enguirlandés de ces vivants croquis, dessins cernés, amples lavis, qui évoquaient de manière saississante les spectacles de la rue, les scènes élégantes, les lieux de plaisir, les aspects de bouges,

la vie des filles. Ces croquiâ, on pouvait les acheter pour deux francs, pour un franc, pour cinquante centimes, on pouvait les emporter pour presque rien, par douzaines.

Où sont-ils, dispersés dans les démena-' gements, sombres dans les ventes? 11 est bien sûr que la grande quantité est perdue. Mais ce qui reste en possession de quelques-uns suffit pour révéler Guys à ceux qui ne le connaissent pas et pour fournir les pièces à TappUi dé Tétude de Baudelaire.

Cette étude, on le sait, a pour titre : Le Peintre de la vie moderne, et Guys n'y edt désigné que par la lettre initiale de son nom. Car, là encore, il ne voulut pa(è étfe nommé, il fît de cet anonymat persistant la condition de son consentement à la publication de ces pages, et le poète des Fleurs du mal, qui était Tami du dessinateur, souscrivit & son désir

To*u£ de même, l'artiste aura eu son heure d'exaltation intime, de gloire cachée^ à se voir Iduer ptrùti tel erii}<)ué, et d'titie

manière si pénétrante, si complète, sî définitive. Elles sont infiniment intelligentes, ces soixante pages où Baudelaire a mêlé la description des dessins de Guys et la description de l'existence des grandes villes. Qn se souvient des divisions de Tétude : le beau, la mode et le bonheur, — le croquis de mœurs, — Tartiste, homme du monde, homme des foules et enfiant,—* la modernité, — Tart mnémonique, — les annales de la guerre, — pompes et solennités, — lemilitaire, — ledandy, — la femme, — éloge du maquillage, — les femmes et les filles, — les voitures. On a encore dans Tesprit les formules de présentation mystérieuse dont se servit l'écrivain : « Je veux entretenir aujourd'hui le public d'un homme singulier, originalité si puissante et si décidée, qu'elle se suffit à elle-même et ne recherche même pas l'approbation.

Aucun de ses dessins n'est signé, si. Ton appelle signature ces quelques lettres, faciles à contrefaire, qui figurent un nom, et que tant d'autres apposent fastueusèment au bas de leurs plus insouciants

croquis. Mais tous ses ouvrages sont signés de son &ine éclatante, et les amateurs qui les ont vus et appréciés les reconnaîtront facilement & la description que j'en veux faire... n

Et Baudelaire continuait, montrant l'Homme des foules avide de se jeter à travers les rues, les yeux ardents, la cervelle fiévreuse ; « Quant M. G..., & son réveil, ouvre les yeux et qu'il voit le soleil tapageur donnant l'assaut aux carreaux des fenêtres, il se dit avec remords, avec, regrets : Quel ordre impérieux I quelle fanfare de lumière ! Depuis plusieurs heures déjà, de la lumière partout I de la lumière perdue par mon sommeil I Que de choses éclairées j'aurais pu voir et que je n'ai pas vuesl Et il part, et il regarde couler le fleuve de la vitalité, si majestueux et si brillant... » C'est là l'explication de l'œuvre et de la personnalité de Constantin Guys. Il a été un anonyme perdu dans la foule, anxieux de tout voir, de ne rien perdre de la rapide fantasmagorie de la vie, cherchant un refuge à son travail dans

quelque obscure retraite, quelque humble chambre secrète choisie dans Tamas des .maisons.

Alors, seul, muni de son papier blanc, de ses crayons, de son encre, il se souvenait, et il forçait à surgir de nouveau la réalité qui l'avait attiré, passionné. Les résultats de ce travail, vous pouvez les voir rassemblés aujourd'hui et vous reconnatr trez en Guys un artiste de forte lignée, qui touche, à ses débuts, aux nuances psy- .chologiques de Gavarni, qui côtoie, à sa fin, les cauchemars de Goya. En plus, une profonde personnalité, une aptitude à voir les défilés de passants, les silhouettes des gens à la mode juchés sur les voitures, les piaffements des fins chevaux bien vêtus, les attitudes des figurants du plaisir, les marchandages d'amour, et surtout une compréhension sensuelle de la fille, de la fille d'en haut prétentieusement attifée, et de la fille d'en bas, toute proche l'animalité, tantôt épaisse, abrutie, accroupie bestialement, tantôt enrubannée, faisant craquer le corset, provocante, inso-

lente, tenant fièrement le haut du trottoir.

Cette existence cachée de Constantin Guys ne fut-elle pas une existence étonnante, féconde en joies, en ivresses de voir et d'exprimer? Pourquoi faut-il, en effet, que l'art doive être étayé d'un métier, productif de gain» servi par le tapage ? C'est une belle destinée, celle de l'homme qui n'a pas eu de nom, et que tout le monde reconnaît sur cette désignation trouvée par un poète : « Le peintre de la vie moderne. ))

ADOLPHE HEkVŒR

33 norembre 1895

De même qu'il remit en mémoire le nom de Constantin Guys, et qu'il fit connaître à beaucoup son œuvre dispersée, M. Mouline offre au public l'occasion de connaître en partie l'œuvre d'Hervier. Les peintures manquent, mais les lithographies, les eauxfortes, les croquis, les dessins, les aquarelles, en très grand nombre, révéleront à ceux qui l'ignoraient, feront mieux apprécier par ceux qui possédaient les premiers renseignements, l'artiste disparu.

Il n'existe pas de biographie d'Adolphe Hervier, même dans les dictionnaires. Nulle part son nom, avec les dates de sa naissance et de sa mort. Aucun essai d'étude.

On a relevé, dans l'amas des journaux de

ce temps, une opinion de Théophile Gautier, imprimée dans le Moniteur Universel du II février 1856, et il y a une notice de' Philippe Burty, en tête d'un catalogue de vente de 1876. J'ajouteà ce dossier deux articles que Ton veut bien me communiquer, parus dans la Cocarde des 18 et 19 février 1891, sous la signature de M. Austin de Croze. C'est dans ces derniers articles que les points essentiels sont fixés. On y apprend qu'Adolphe Hervier est né à Paris en i8ai, et qu'il est mort dans la même ville, rue des Martyrs, n* 3, en février 1879, qu'il fut élève de son père, lequel était luimême élève de David, et aussi de Léon Coignet, de Decamps, d'Isabey, et qu'à dix-neuf ans, il partit, comme un com^-»

pagnon du tour de France, parcourant la Picardie,. la Normandie^ la Bretagne, la Beauce, le Midi.

Ce fut toute sa biographie^ Jusqu'à la fin, il vécut cette existence solitaire et active de vagabondage et de labeur. Il eut peu d'amis, et les rebuta» dit-on, par son caractère difficile. Ne devine-t-on pas, en

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lui, par ces quelques renseignements, un farouche, amoureux de nature et d'art, morose et hanté dès qu'il reprend pied dans la société? Il a, d'ailleurs, quelque raison de défiance, il rencontre l'hostilité qui se dresse contre tous ceux qui prétendent vivre en marge de la société régulière.

Ceux-là même qui devraient l'aider, les artistes, ses confrères, laissent son indépendance se débattre et s'user, et n'interviennent, dans sa vie et dans son art, qu'en ennemis. Philippe Burty, dans la notice écrite en 1876, a dit le sort qui fut fait à Hervier : k En vain depuis 1838, les divers pelotons d'exécution, qui se sont succédé sous le titre officiel de jurys, se sont transmis le mot d'ordre et ont refusé vingttrois FOIS cet artiste. Son œuvre est classé ». Le nom d'Hervier, en eflFet, avait déjà chance de survie. Des amateurs, ayant le goût des œuvres solides, des travaux bien établis, délicatement achevés sans mièvrerie, devinaient fort bien chez l'artiste un petit maître destiné à garder sa place dans l'histoire de ce temps. On le féconnut

d'une bonne lignée, et Ton distingua en lui Taccent personnel. II fut donc admis aux collections bien choisies et sauvé de Toubli.

Ce sont ces amateurs de la fin de la vie d'Hervier qui ont entrepris, très simplenient et avec un parfait désintéressement, de remettre en honneur la mémoire de leur préféré. Ce sont eux les promoteurs de l'exposition actuelle, et j'en sais un tout à fait disposé à offrir au Luxembourg l'œuvre qui représentera le talent d'Hervier de la meilleure manière.

Car l'expérience tentée rue Laffitte a fort bien réussi. Chacune de ces aquarelles, chacun de ces dessins, est un petit tableau très complet où rien ne manque des notations essentielles. Que l'on demande à voir, non seulement les eaux-fortes et les lithographies, de grand intérêt, les premières très cursives, les secondes très veloutées, mais aussi les innombrables croquis qui renseigneront sur la faculté de vision et le pouvoir d'exécution d'Hervier. On le verra, sûr de lui, très* préoccupé de là mise en place, de l'effet lumineux, et

les petites œuvres achevées donneront alors la connaissance complète de cette nature d'artiste, fine et robuste, s'affirmant par des notes justes et des surfaces restreintes. Les colorations aboutissent à des effets riches et profonds comme ceux de la. belle céramique. Les contrastes de blanc et de noir sont amenés par de savants nuancements de gris où se révèle encore le coloriste apte aux analyses et aux reconstitutions. Enfin, tous les sujets abordés, petits ports, bateaux tirés sur le sable, entrées de ruelles sombres aux village des pécheurs, architectures d'églises, cours de province, révèlent un mystérieux épris des ombres veloutées, des clartés traînantes, de l'évanouissement et de la mort des choses au crépuscule. Il cherche les dernières traces de lumière, il devine les silhouettes bougeantes, il s'enorgueillit de savoir lire dans l'ombre, il donne la sensation que sa vie cachée de misanthrope et de pauvre a été réjouie par la possession secrète des choses, par la certitude d'une compréhension.

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