ROSA BONHEUR
21 mai 1S99
Il avait été beaucoup question de M"*Rosa Bonheur, ces jours-ci. Elle s'était rappelée à l'attention du public par un envoi au Salon, qu'elle avait délaissé depuis 1867, et les artistes avaient cru trouver une occasion précieuse d'honorer une femme qui avait donné, tout au long de son existence, des preuves de caractère et de bonté. Elle s'était refusée à cette manifestation par quelques paroles très bien tournées qui avaient été rendues publiques
Ces paroles à peine prononcées, la mort
s'est saisie d'elle. Une congestion pulmonaire Ta enlevée en trois jours.
Rosa Bonheur était née à Bordeaux en 1822, dans un milieu artiste. Des anecdotes la montrent, aux jours de l'enfance, préoccupée des animaux qui devaient lui valoir plus tard une réputation universelle. Elle obtint la liberté de sa famille, et se livra en toute liberté, en pleine conscience, aux études qui l'attiraient, sans cesse aux abattoirs, au Muséum d'histoire naturelle. Le Labourage nivemais^ qui est au Luxembourg, et qu'elle exposa au Salon de 1848, lui donna immédiatement le renom qu'elle garda jusqu'à la fin. Elle ne reparut qu'en 1853, avec le Marché au chevaux^ qui est à la National Gallery de Londres. Puis ce fut toute une série de labours, de troupeaux, des scènes où les animaux sont associés au travail de l'homme, et aussi des scènes de la vie libre animale, telles qu'elle pouvait les observer dans sa chère forêt de Fontainebleau. Elle s'était fixée à By, et c'est là, dans la charmante maison qu'elle habitait comme une bonne
fée du pays, qu'elle est morte dans sa soîxante-dix-huitième année.
Le talent d'observation et de précision qui fut le sien n'allait pas, en peinrture, sans une certaine sécheresse. Elle était préoccupée de la construction et de la vérité de mouvement des animaux, cela est certain, et je crois que si l'on exposait ses croquis, ses études, on se rendrait un compte exact de sa science, et de l'émotion qu'elle ressentait à voir vivre ses modèles, à essayer de fixer cette vie. Elle ne possédait pas au même degré le sens de l'atmosphère : elle travailla sans cesse en vain pour réaliser des œuvres harmonieuses où les bêtes, les prairies, les eaux, les nuages, auraient eu la parfaite unité de la nature.
11 est très juste de remarquer chez cette artiste de grand travail, de belle opiniâtreté, un réel progrès en ce sens, et il est certain que l'œuvre exposée au Salon de cette année est^d'une fermeté et d'une largeur qui surprennent, lorsque l'on songe que la main qui tenait le pinceau allait tout à l'heure défaillir.
Si Ton fait une exposition des œuvres de M"' Rosa Bonheur," il sera peut-être intéressant d'étudier l'évolution de son labeur.
Aujourd'hui, c'est l'hommage et le regret qui sont seulement apportés à sa mémoire.
GUSTAVK MOREAU
20 avril iBçS
Gustave Moreau, qui est mort à Tàge de soixante-douze ans, avait exposé au Salon de 1852, mais ce ne fut que tardivement qu'il eut son début glorieux, au Salon de 1864, où il exposait Œdipe et le Sphinx^ œuvre mythologique d'une compréhension nouvelle et curieuse, le sphinx agrippé aux épaules du jeune homme, lui donnant à résoudre l'énigme de ses yeux clairs, de son interrogation terriblement fixe. Depuis, de la même façon réfléchie, voulue, étrange, l'artiste représenta les types symboliques et les scènes tragiques de l'humanité légendaire : Jason, le Jeune Homme et la Mort, en 1865 ; Diomède dévoré par ses chevaux^
en 1866; Orphée^ en 1867; Prométhie^ Jupiter et Europe^ en 1869; Hercule et V hydre deLerne^ Salomé^ V Apparition^ Saini-Sébastien, en 1876; Galathée^ Hélène^eniBSo.
Passé cette date, il cessa de manifester sa production en public, travaillant dans la retraite et le silence pour quelques amateurs et pour lui-même, employant une partie de ses forces à renseignement. Il avait été nommé membre de TAcadémie des Beaux- Arts en 1888, mais cette acceptation d'un poste dirigeant significatif ne changea rien à se3 habitudes de travail, à son existence qui devint de jour en jour plus concentrée, plus secrète.
Il y a eu en effet, tout d'abord, chez Gustave Moreau, un solitaire et un alchimiste. Il fut un artiste à savantes et fines combinaisons, un complexe érudit cherchant et trouvant dans l'art sa conception des choses, mettant sa conscience et son opiniâtreté à creuser plus profondément les filons déjà existants, à amalgamer en une rare et précieuse matière des formes de dessin et des recherches de coU"^
leur rtrolues et illustres. Ceci pour oiarquer le caractère essentiel de la production de Tartiste, et la particularité d'esprit qui le détourna du spectacle vivant de la nature.. Mais s'ensuit-il que l'originalité du talent soit absente chez celui qui chercha ainsi dans le passé les formules de son art?
II. fut de son temps par la connaissance dç la poésie et de la critique de ce sièclCt incomparablement expertes à pénétrer et à ressusciter les âges disparus. Et enfin, il fut lui-même par ce qu'il ajouta de personndité instinctive aux maitres qu*il continuait.
C'est ainsi que, malgré les ressemblances, il ne réalisa pas complètement les sèches, fortes et élégantes constructions dés Italiens du xv* siècle : il eut, avec la même jolie finesse de proportions, quelque chose d'incertain, de tremblé et de troublé qui ne va pas sans charme. C'est encore ainsi qu'avec des contacts évidents de Delacroix, avec des ensembles du même coloris sourd et riche, il a parfois des approfondisse* ments plus subtils, telles trouvailles d'un
bleu translucide de la plus exquise matière.
Enfin, et c'est là l'essentiel, si lé but le plus haut de l'art est l'expression, Gustave Moreau a créé certaines physionomies dont la signification est nouvelle et étrange, a innové des conversations silencieuses^ terrifiantes, profondes.
Après les dialogues d'Œdipe et du Sphinx, du Jeune Homme et de la Mort, Salomé implacable vint dire le fatalisme oriental par ses regards fixés sur la tète morte de Jean-Baptiste, un sombre poème d'expérience et de lassitude apparut sur le visage de David... Cet art singulier, serti de pierres précieuses, qui va de la Bible et de la Grèce aux fables de La Fontaine, exprima, avec une force nerveuse et un charme douloureux, les sentiments poignants d'une humanité silencieuse, terrifiée et cruelle.
Il sied d'ajouter que Gustave Moreau donna sans compter le dernier temps de sa vie à ses élèves, que son enseignement fut large, intelligent, respectueux de l'originalité naissante. Parmi ceux qui le reçurent.
sçur àù mouvement, il est uû de set chefs, car il Ta exprimé^, pour son compte, aussi absolument que ses deyanciers. 11 ferme le cycle, comme Madox Brown l'a ouyer.t, et Tun et Tautre, historiquement et esthétiquement, font. partie de l'école dont John Ruskin a été le critique et l'apôtre.
L'éducation de Bume- Jones fut d'abord une éducation de lettré. Sa première formation d'esprit lui vint de la lecture des écrivains de l'histoire et de la légende.
Son condisciple William Morris, le grand poète des Nouvelles de nulle part^ connut les mêmes désirs et les mêmes rêves. C'est une force incomparable que donne l'amitié, lorsqu'elle est complète, généreuse, indestructible. Jusqu'à la fin, ces. deux esprits furent unis, et )'admire leur départ vers la vie et vers l'art, lorsqu'ils décident d'aller vers Dante-Gabriel Rossetti, dont ils admirent les œuvres avec un juvénile enthousiasme. Après, ils ont l'existence de recherche et de travail qui a fait déjà l'objet de tant d'études. On sait com*
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